02/02/2007

Tout apparaît naturellement

Les univers composés du corps et autres objets apparaissent au Soi qui est être et conscience, dont la forme est félicité infinie. De même, ils n'existent qu'en moi. 162

 

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D'abord le corps apparaît, puis les objets apparaissent à l'intérieur et à l'extérieur du sujet connaissant, percevant, auteur de ces états. 163

 

Les activités et les pensées du sujet connaissant - Apparence évidente par soi - apparaissent directement et naturellement dans le Soi, à partir du Soi, grâce à la Puissance du Soi. 164

 

Je suis le Soi, conscience et félicité éternelle. J'apparais partout et toujours. A partir de mon Apparence, les objets apparaissent en moi. Il ne sont que ma progéniture. 165

 

Sans moi, il n'y a ni pureté ni impureté, ni lumière ni ténèbre, puisque ce soleil qui brille, brille pour moi. 166

 

"La terre et les autres (éléments) existaient bien avant vous. Comment pouvez-vous affirmer qu'ils ne peuvent exister sans vous ?"

- Mais je ne suis pas ce corps ! Je suis conscient, toujours présent. J'existe avant toutes choses. Je suis l'existence de tout ce qui existe et celui qui fait tout apparaître. 167

 

"L'inerte naît du conscient tout comme le conscient naît de l'inerte."

- (Mais cela) est perçu (par vous), monsieur. Comment pouvez-vous affirmer que le conscient vient de l'inerte si vous n'existez pas avant l'inerte ? 168

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

 

 

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24/01/2007

Le Soi ne peut être capturé à coup d'efforts

Ô intellect !  L'époux parti est revenu : ne le délaisse pas ! L'oubli est oublié, notre vraie nature est trouvée ! 150

Lama3

 

Puisque le "je" - mon Soi - est Lumière directement et spontanément présente, sans interruption, immuable, comment pourrais-je être distrait de lui ? 151

 

Je suis présent une fois pour toutes. Je ne "deviendrais" jamais. Je n'ai jamais "été". Voilà pourquoi je suis "toujours" ! Je suis le Seigneur, identique au monde, toujours parfaitement apparent. Je suis Shiva, naturellement pur, sans rien à accomplir. 152

 

Je suis Shiva, fait de l'Apparence qui est le Soi, vide de toute inconscience, qui fait apparaître l'action, le temps et la durée, dépourvu de la dualité contenant-contenu. 153

 

Tout apparaît en moi qui suis, à cet instant même, apparent. Mon essence - le Soi, essence des objets, évident, ne peut jamais devenir un objet. 154

 

[Je n'arrive pas à traduire le 155]

 

Je suis en cet instant complètement affranchis du désir d'atteindre cette merveille bariolée au teintes variées, cette Lumière dépourvue des apparences du "début" et de la "fin". L'être avisé qui voit cela, est délivré en ce corps même ! 156

 

Ce Soi ne peut être appréhendé même par des centaines de raisonnements. Il est conscience toujours prouvée/accomplie/présente. On ne peut le capturer dans les filets des méthodes. Or, je suis Apparence, et non pas quelque chose qui apparait ! 157

 

Le seul maître (gourou) capable d'évéiller au Soi est Shiva lui-même. C'est lui qui apparait avec un corps sous la forme du maître et du disciple. 158

 

Je prend conscience de l'Apparence. Tout n'existe qu'en moi, à partir de moi. Ce "je" est le "je" absolu, dit-on. 159

 

Le bleu, le plaisir, etc. apparaissent scindés en temps et lieux distincts. C'est l'objectivité qui est (ainsi) déterminée, jamais le sujet. 160

 

Il apparait comme pur Apparaître, présent avant tout autre chose. Il est pur et simple acte d'apparaître. Il est donc l'Être primordial. 161

 

La liberté de la conscience (Samvitsvâtantrya), Pandit Râmeshvar Jhâ.

22/01/2007

Dans le temps et hors du temps

Je suis absolument comblé. Rien ne me fait défaut. Parfaitement pur aussi ; sans aucune impureté. Toujours je reste spontanément apparent, même lorsque tout apparaît. Bien que spontanément apparent, j'apparaît aussi en conformité avec le temps. 148

ChaineVajra2

 

Je me manifeste naturellement, éternellement j'apparais, ayant pour forme toutes les formes. Tout est ma manifestation, de sorte que je suis toujours évident. 149

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

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06/01/2007

Doit-on devenir ce que l'on est ?

Contenir, être contenu, grandeur et petitesse, éloignement et proximité n'apparaissent que dans la présence que je suis. 119

 

FemmeGandhara

 

Ce qui est à faire et ce qui est fait, ce qui est à venir et ce qui est passé, le présent et l'activité, la connaissance et l'ignorance apparaissent  toutes en moi. 120

 

Quand je deviens sujet connaissant, la vision est alors imparfaite et je parais diminué. Et je suis aussi la vision parfaite, je suis éternel, je suis celui qui fais apparaître l'apparition et la disparition (des choses). 121

 

De fait, cette condition est expérimentée de bien des manières ! Cette gloire se fait visible même dans le corps. "Le souffle suspendu, l'activité apaisée", (dit-on). Mais notre Soi est partout et toujours identique ! 122

 

Notre Soi est apparant en tant que Soi de tout. Il apparait directement en cet instant même, (car) sa forme est unique. Il ne gagne ni ne perd rien en étant apparent sous telle ou telle (forme). Ce dieu qui embrasse (toutes les formes) est immuable en lui-même. 123

 

Je suis l'essence qui est notre Soi, dont la forme unique ne dévie jamais. Je me manifeste, me divertissant à travers la connaissance et l'action. Rien n'est séparé de moi, ni ce qui a été, ni ce qui sera. 124

 

Rien ne peut apparaître séparé de ce qui est trés pur et (donc) capable d'accueillir (des formes, à la façon d'un miroir limpide). Directement apparent, limpide, absolument libre, je suis celui qui fait apparaître le monde. Celui qui se méprend sur le Soi devient identique à moi/ avec mon Soi quand s'élève la conscience qui est ressaisissement de soi. Le Seigneur tout-puissant présent en ce corps se révèle (ainsi) à moi totalement ou partiellement (seulement). 125

 

Les vagues des pensées et des sensations (vimarsha) brillent éternellement dans l'océan de la conscience. Elles sont remémorations de ma propre souveraineté présente sous toutes ces formes. 126

 

La prolifération des objets des sens en forme de mots et de choses apparaît à l'intérieur et à l'extérieur. Elle surgit tout entière de notre Soi et se dissoud en notre Soi. Voyant cela, je suis heureux ! 127

 

Toujours, avant tout ce qui apparaît en ce moment, "je suis". Je suis celui qui fait apparaître (les choses), je suis celui qui les fait voir. Avant cela, je suis celui qui expérimente leur absence. 128

 

Il est toujours serein, limpide, accompli et inconditionné. Comment pourrais-je le produire à nouveau par une activité ? 129

 

La souillure, le conditionnement : comment et pour qui adviendraient-elles ? Car je suis impartial, toujours indivis, limpide, identique à tout. 130

 

Comment ces phénomènes pourraient-ils cacher mon état naturel ? Car tous, depuis Shiva (jusqu'à l'élément "Terre") surgissent de moi seul. 131

 

"Je suis". Que pourrais-je le devenir ? Etant (déjà existant), je ne le deviens pas. Celui qui, déjà existant, devient "existant", pour lui absolument tout s'effondre en ce monde ! 132

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

21/12/2006

L'essence est toujours et partout présente

Pour celui qui contemplerait cette grande fête du don de la connaissance, source d'une extraordinaire félicité, pour celui-là d'où pourrait venir la souffrance ? 70

 

Pour moi, rien n'est jamais séparé de l'essence. Tout ce qui m'apparait vient de l'essence. 71

 

L'essence sans aspect ni forme - qui ne peut être ni représentée ni construite, évidente par soi, insondable - m'est toujours présente. 72

 

L'essence ne peut être saisie, ni gardée à l'esprit, ni démontrée. Ce qui apparait objectivement, ce qui peut être visé, n'est pas l'essence. 73

 

L'essence, toujours apparente par elle-même, elle qui fait tout apparaître, peut toujours être saisie en son essence, même dans les objets apparents. 74

 

Avadhutipa

Toutes les choses, séparées et distinctes, apparentes en ce moment même, produites par des causes, sont éphémères. Notre Soi, au contraire, est permanent, parfaitement évident. Cause de toute preuve/ de l'accomplissement spirituel, il ne dépend de rien. 75

 

A tout instant, le monde entier se tient à l'intérieur, en moi. Sachant cela, je ne demande rien à personne. 76

 

(L'état de veille) La forme de ce monde visible, bien qu'éphémère et d'apparence duelle, n'existe que par mon essence, et déborde du nectar de la non-séparation d'avec le Soi. 77

 

(Le sommeil profond) Quand à l'état de sommeil profond, je le vois comme ce domaine qui engloutit tous les (autres) états; je le connais comme  mon Soi, vide de tout, non divisé par la pensée. 78

 

(L'état de rêve) Dans le rêve, je vois des choses passées, présentes, futures ou même impossibles. C'est dans le Soi que je les vois surgir. 79

 

(Le "quatrième" état) Je suis l'omniprésent en tant que Quatrième (état). Je suis Shiva en tant qu'essence propre. Je suis l'Insurpassable en forme d'Apparence ininterrompue par les temps et les lieux. 80

 

Je ne désire point atteindre ce qui ne peut l'être, ni prouver ce qui n'est pas démontrable. Je désire encore et encore voir éternellement l'eternel. 81

 

Voyant éternellement l'éternel, je suis heureux. Mais lié au corps, je semble vaquer à des occupations (diverses). 82

 

Il n'y a ni éternel ni non-éternel. Il n'y a pas non plus d'Un ni de Multiple. Je suis le sujet connaissant, la source du divers, comblé, doué d'une souveraineté sans bornes. 83

 

Que l'action, née du souffle vital et du mental, m'emporte vers le haut ou vers le bas ! Je suis leur témoin (litt. "Agent de l'expérience") constant, homogène, insondable. 84

 

Cette Expérience (litt. "Le fait d'être l'Agent de l'expérience") est toujours et partout présente. Cette essence brille pour moi, éternelle, authentique, permanente, suprême. 85

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshvar Jha.

 

 

 

 

 

 

13/12/2006

Qui suis-je ?

Quand c'est le Soi seul qui apparait lui-même sous toutes les formes, que reste t-il à atteindre ? que faudrait-il  ensuite rejetter ? 51

La Terre, l'Eau, le Feu, l'Air et l'Espace : voilà l'objectivité qui apparaît de cinq façons. Je suis le sixième élement, Shiva. 52

 

Je me contente de ce que je possède naturellement. Je n'espère ni la disparition de l'irréel, ni la réalisation du réel. Ma forme naturelle, originelle, n'est ni réelle ni irréelle. C'est en elle que viennent mourrir les vagues des constructions imaginaires. 53

 

Le propre Soi du délivré est Shiva, non forgé par l'imagination, limpide, débordant de toutes choses. Même une fois libéré, il est sans aucun doute Shiva lui-même. 54

 

Mes Puissances (shakti) brillent de manière variée, encore et encore ! Océan de nectar, je ne suis pas affecté par les vagues qui émanent du Soi ! 55

 

MiroirCristal2

 

C'est cette Vibration et elle seule qui se manifeste comme essence de toutes choses pour celui dont l'essence est une nuée de félicité et de conscience toujours frémissante ! 56

 

Celui qui connait sa forme naturelle, source des choses et de leur disparition, celui-là se réjouit de tout lorsqu'il perçoit l'univers absorbé en lui-même. 57

 

Quand la forme lumineuse inextinguible et toujours pleine, le Soi, le "je", apparait en moi sous la forme du "cela", alors (seulement) le Tout apparait visible. 58

 

Je suis présent avant toutes choses, car je fais apparaître tout ce qui apparaît distinctement à l'extérieur ou dans l'esprit. 59

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jha.

 

 

04/12/2006

Peut-on mesurer l'Eveil ?

Il me semble que l'Eveil est la reconnaissance de soi, Ici. "Je suis je". Cette ouverture est infinie en étendue et en richesse. En effet, l'Eveil s'accompagne de l'intuition que l'on sait tout, que l'on est tout et, surtout, que tout est bien, au-delà de tout pourquoi et de tout comment.

A première vue, moi seul puis savourer cet espace dans lequel je baigne comme "de l'eau versée dans de l'eau". Cela ne pose d'ailleurs guère de problème, car il reste possible de le communiquer et de le partager, puisque la conscience est toujours présente, comme l'espace pour les corps. C'est même, peut-on dire, la chose la plus aisée à partager. La plus intime et la plus commune à la fois.

Ceci étant, je me suis toujours demandé s'il était possible d'objectiver - de rendre visible - les effets de l'Eveil, et des différentes sortes d'états qui l'accompagnent ou en découlent. Des textes vénérables, comme le Yogavâsishtha, affirment qu'il est impossible de reconnaître depuis l'extérieur cet état de "fraîcheur intime" (antahshîtatva). Autrement dit, tous les symptômes peuvent être imités par d'habiles comédiens ou des charismatiques. Par contre, leur absence ne prouve rien. Tout cela me semble fort prudent : il ne saurait être question d'une sorte de "championnat de l'Eveil". Néanmoins, la curiosité n'est pas toujours un vilain défaut. Aussi serais-je intéressé d'avoir votre avis sur ce petit document, diffusé sur Youtube, et qui montre Ken Wilber (voir lien à droite) se livrant à quelques expériences de corrélation entre des états de conscience et des figures apparaissant sur un écran d'EEG (électro-encéphalo-gramme). 

Ce qui surprend ici, c'est l'apparente aisance et la soudaineté (quelques secondes) avec laquelle il semble faire disparaître son activité cérébrale. Alors, est-ce une corrélation significative ? ou bien une énième pirouette de la divine Mâyâ ?

BuddhaPada

 

14:23 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : meditation, ken wilber, eveil, carottes |  Facebook |

30/11/2006

Pourquoi sommes-nous distraits ?

Le phénomène de la distraction est l'un des thèmes incoutournables de la littérature contemplative, en Orient comme en Occident. Le plus souvent, elle est décrite comme un défaut, comme un manque d'attention qui nous prive de la meilleure compagnie qui soit, que l'on nomme celle-ci Dieu, Soi ou Nirvâna - peu importe. La distraction serait comme une voleuse, à combattre par tous les moyens. Ainsi les hommes ont-ils imaginés d'innombrables méthodes pour remettre l'attention sur le droit chemin, sur l'objet à contempler. Les uns jêunent, les autres veillent. Certains ont crus bon de s'attacher à des cordes, d'autres ont espéré un remède chimique. Quelques uns, enfin, ont choisi de ruser en constatant que l'esprit est attentif à ce qu'il désire. C'est la stratégie tantrique, et la raison d'être de ses visualisations érotiques. L'attention est désir, et le désir est manque. Il suffit donc de présenter les choses - LA chose - sous un jour désirable. Mais la parfaite concentration, la focalisation unipointée ne finit jamais de se faire désirer. Si bien que l'on finit par retomber sur des conseils du genre : "Il faut faire attention à faire attention !", injonction impossible à réaliser et impossible à rejetter, source d'angoisses que chacun gèrera comme il pourra...

Sur le plan éthique, les conséquences de la distraction sont partout condamnées. Pascal en vient à définir la vie de l'homme sans Dieu - la misère de nous sans Lui - comme une suite de distractions. La vie profane est divertissement; la vie sacrée est concentration. Du multiple à l'un. Il faut rester sur ses gardes, veiller comme le chat sur le trou de la souris. L'ennui, c'est que ceci n'est rien d'autre qu'une prison. Une prison pour Dieu, pour le Soi ou pour le Bouddha, mais une prison quand même. Or, comme dans toutes les prisons, le surveillant est au moins aussi privé de liberté que son surveillé. On fait attention, au prix de sa liberté présente, pour le bénéfice d'une hypothétique liberté future.

TangtongGyalpo

 

Observons la concentration de plus près. Il s'agit de focaliser son attention sur un même objet, sans discontinuer. C'est la définition que donne le yoga classique du fameux samâdhi. Mais focalisation signifie aussi contraction. Donc effort et douleur. Et lien. Être concentré sur ceci, c'est être distrait de cela. Or, n'est-ce ce pas ce que justement nous faisons à longueur de journées ? Notre vie de sujet ne peut-elle pas se décrire comme une succession de concentrations plus ou moins longues, plus ou moins intenses ? Des visages, des sensations, des idées, des souvenirs... Parfois mêmes, nous restons sur une idée plus que de raison, trop longtemps pour que cela reste agréable. Nous sentons alors l'urgence d'une distraction, d'un oubli. Changer de disque. Borges, je crois, décris le cas pénible d'un homme ayant une parfaite mémoire - ce qui, du reste, nous montre ce que serait l'horreur d'une conscience omni-sciente, d'un regard qui verrait toutes choses à tout instant. La concentration ne semble donc pas désirable absolument, mais seulement lorsque son objet l'est. La distraction peut donc, en ce sens, être une libération. Méditer, c'est parfois ruminer, et c'est parfois insupportable.

 

Padma2

 

Mais regardons-y encore de plus près. Concentration et distraction sont deux facettes de tout acte mental, avons-nous dis (et c'est pourquoi le yoga classique affirme qu'il y a du samâdhi dans chaque état psychique). Faisons maintenant un pas de plus : être concentré sur un objet, c'est souffrir. Ou, du moins, s'identifier à lui et devenir un objet. Comme tout objet est limité, toute concentration est source de mal-être et d'esclavage. La distraction, au contraire, me délivre de cette tension arqueboutée sur l'objet, et me jette dans... quoi ? dans l'espace de conscience de soi - concience pure de soi, sans identification à aucun objet. Les Stances sur la Vibration l'affirment, à contre-courant des autres traditions : lorsqu'on est distrait d'un objet dans lequel nous étions comme absorbés, cette distraction est arrachement à la finitude de l'objet (fut-ce un état de calme douillet) et réveil fulgurant à ce regard sans visage qui est notre vrai visage. Voilà pourquoi les maîtres chan criaient, voilà pourquoi les maîtres dzogchen crient - p'hat ! - pour éveiller leurs ouailles à leur face immaculée. Voilà la raison secrète pour laquelle nous cherchons l'ivresse et le mouvement. C'est une purification. Un retour à l'espace. N'importe quel méditant a fait cette expérience : vous vous concentrez, et c'est à l'instant où une porte claque que la lumière intérieure semble s'allumer.

Le sens ultime de la distraction, c'est que nous ne sommes rien de ce que nous pouvons penser, faire, ou méditer. La distraction est pure liberté. Puissions-nous y être attentifs !

18:56 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : meditation, shivaisme du cahemire, samadhi |  Facebook |

22/11/2006

La conscience du Soi doit-elle être ininterrompue ?

Lorsque l'on découvre la Vision de l'absence de tête Ici, au-dessus des épaules, ou bien - ce qui revient finalement au même - la conscience pure de soi, on se demande souvent comment faire pour faire durer cet état. Parce qu'on y expérimente une joie et une paix sans mesure et, surtout, sans cause objective. Ce bien-être ne dépend que de lui-même. Il est donc gratuit et toujours disponible. Sauf que l'on a inmanquablement l'impression d'en sortir, on ne sait comment, par distraction sans doute. Pourtant, c'est le Soi. Ce n'est ni ceci ni cela. C'est tout, et ce n'est rien. Comment diable peut-on délaisser ce délicieux "rien" ? Parce que nous en faisons un état, une chose. Nous réifions, comme disent les philosophes d'aujourd'hui, cette parfaite ouverture, cette fluidité sans le moindre grumeau. Dès lors, il semble raisonnable d'aspirer à ne plus objectiver, à ne plus quitter ce non-état.

Ceci étant, à mieux y réfléchir (activité vitale trop souvent dédaignée par nos contemporains), qu'est-ce que cela peut bien changer ? Comment la conscience - l'absence de visage Ici - pourrait-elle cesser ? Et qui serait le témoin de cette cessation ? De toutes les façons, qu'on le voit ou pas, personne n'a de tête Ici. Comme dit Douglas Harding, nous sommes bâtis de cette manière, c'est un fait, une réalité. Eveillé ou endormi, la réalité est la réalité. Vaguement initié seulement ou parfait profane, telle reste notre situation : nous ne sommes jamais nulle part. Suspendus, flottants, et insubmersibles tout autant, si vous préferrez. Tomber où ? Avoir une tête, oui. Mais où ? Ici ? Dans cet espace à partir duquel vous percevez ces mots ? Allons-donc ! Une tête ne perçoit rien, encore moins des mots.

A fortiori, une fois que l'on a "vu" cet espace, à quoi bon vouloir le prolonger ? N'est-ce pas là un acharnement inutile, voire nuisible ? Ne vaut-il pas mieux se laisser aller, laisser là, devant, tous soucis et inquétudes ? De plus, cette vision ne voit rien. Pas de forme, pas de changement. Donc pas de temps. Comment alors peut-on affirmer : "Durant cet instant, durant cette heure, durant ce jour, j'ai vu" ? N'est-ce pas une simple erreur due à une habitude, une façon de parler ? Et puis, chacun pourra constater que le "je" - la conscience de la conscience de la conscience - est toujours présent, même si l'on continue d'entonner la rengaine du "Mais ça ne dure pas !" De fait, n'entendez-vous pas cette résonnance ininterrompue, ce choc - rien - miraculeusement se répétant à chaque instant ? Comment pourrions-nous même nous lamenter, si vraiment ce Néant venait à cesser ?

Bref, que l'on voit "toujours", "une fois" ou même jamais, cela ne change rien à cette essence capable de changer tout, et plus si affinités. Mais rassurez-vous, cette demeure n'est guère exigeante. Omnisciente, elle ne voit rien. Inutile donc de vous soucier de votre apparence, même de votre intérieur. C'est elle, l'intérieur. C'est elle, qui vous explore et vous découvre, sonde et éprouve sa richesse à travers les mille fenêtres de nos visages.

Or, si l'on se lâche ainsi, l'émerveillement ne fait que croître et durer plus, si cela avait un sens.   

ShivaGandhara

 

08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

24/09/2006

Comme un vautour ?

 

 

Comparaison n'est pas raison, dit-on. Pourtant, les images parlent parfois mieux que les mots.

Nous avons tous vu des rapaces planer sans effort "au plus haut des cieux". Je trouve facile de retrouver un état d'ouverture en m'identifiant à ce genre d'oiseau. En Inde, le vautour immense est appelé Garouda. Il nait dans le ciel. Dans l'oeuf, il est déjà pleinement développé. Aussi ne connait-il pas les efforts des autres oiseaux qui doivent s'élever à partir du sol. L'un des plus ancien tantras du dzogchen décrit ainsi la liberté naturelle du yogi :

"Nulle complication, nulle simplification, rien à perdre et rien à gagner, à l'image du vol du Garouda" (Le vol du grand Garouda, 21).

 

 

12:59 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, trekchod, meditation, yoga |  Facebook |

10/09/2006

A quoi servent les textes ?

Le dzogchen est un système de méditation bouddhiste de plus en plus populaire (voir le documentaire "La momie tibétaine" sur La Cinq). Pourtant, les sources premières de cet enseignement sont presque toujours ignorées, alors qu'elles sont disponibles. Il est vrai que le dzogchen enseigne que les mots ne sont pas la chose, et qu'il ne suffit pas de lire pour comprendre profondément. Mais cela est vrai également des enseignement oraux. Il ne suffit pas d'écouter ou de citer tel "grand maître", mais il faut encore réfléchir et vérifier par soi-même.

Cependant, rares sont les personnes qui enseignent effectivement le dzogchen. De fait, quand on va assister à un "enseignement dzogchen", l'on se retrouve plutôt face à des techniciens, des experts en méditations complexes, qui parlent de purification, de "pratique". Ailleurs, nombreux sont les gens qui croient que le dzogchen n'est qu'une "technologie de l'esprit", visant à transformer le corps en pure lumière par une application systématique à l'instar d'une préparation sportive de haut niveau.

Pourtant, si l'on y réfléchit un peu, cette démarche est inconsistante. Comme nous le rappelle l'un des textes faisant autorité dans ce domaine - le Trésor du Mode d'Etre de Longchenpa (XIVème siècle) :

"Ne savez-vous pas que tout ce qui est composé est impermanent et voué à la destruction ?" Il s'explique plus loin : "Même si par ces pratiques [délibérées] vous atteignez à un certain bien-être, cet effet-là est un composé. Par conséquent, il finira par être réduit en pièces, à l'image d'un vase. [...] Tout ce qui est produit délibérément vous est une entrave." Pour étayer l'autorité de cette position radicale, il cite l'un des plus ancien textes du dzogchen, Le Roi Créateur de Toutes Choses : "L'état de Bouddha ne survient pas parce qu'on veut qu'il se produise. Il est présent en soi/naturellement et sans effort, de sorte qu'il est spontanément accompli." Puis Longchenpa compare les pratiques bouddhistes - y-compris les pratiques tantriques - à "ces jeux que jouent les enfants", ces jeux vains et sans importance.

Que faut-il "pratiquer" alors ? "Comme un vieillard prenant un bain de soleil, laissez-vous aller à ce délicieux bien-être, incomparable, qui n'implique nulle [pensée de] causalité du type "cela est à faire, ceci est à abandonner"". 

Assurément, chacun a le droit de parler de "son" expérience. Mais pourquoi appeler cela dzogchen, si cela contredit la lettre même des textes canoniques ?

Nous ne somme pas obligés de parler du dzogchen, mais si l'on choisit de le faire, vérifions également nos sources.

Ainsi, nous pouvons de même confronter nos idées et nos expériences à celle d'innombrables sages et saints de tous les pays et de toutes les époques. Les textes servent donc à tester nos opinions, ou même notre soi-disant "absence d'opinions".

15:22 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dzogchen, nyingthig, eveil, meditation, tantra |  Facebook |

06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

24/04/2006

The Shiva Attitude

Vide à l'intérieur vide à l'extérieur, comme un récipient dans l'espace.

Plein à l'intérieur plein à l'extérieur, comme un récipient dans l'océan.

 

Diriger son attention à l'intérieur, tout en ayant le regard tourné vers l'extérieur, sans ouvrir ni fermer les yeux, telle est l'attitude de Shiva.

Hathayoga Pradîpikâ

 

Magnifique illustration dans cette statue de Padmasambhava, célèbre à juste titre :

 

Les vers décrivants cette attitude se retrouvent dans de nombreux tantras.

 

Ecoute Ô Déesse ! Je vais t'exposer tout entier cet enseignement traditionnel : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que se produisent aussitôt la délivrance.

Vijnâna Bhairava Tantra

 

Une image rare du grand savant Gopinâth Kavirâj :

 

 

Feu Nyoshul Khenpo, maître incomparable de la Grande Complétude :

 

Cette posture, tenue avec une ceinture ou des cannes de soutien, se retrouve dans toutes les traditions tantriques. Ici, Narasimha, l'Homme-Lion :

 

La bouche, à l'image de l'ensemble du corps, est détendue, entr'ouverte, "comme les corbeaux".

Attention, toutefois, à ne pas ouvrir trop la bouche !

 

 

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

29/03/2006

Qu'est-ce que la méditation ?

On entend souvent dire que les textes "non-dualistes" (qui enseignent que nous sommes le Soi ou la Nature de Bouddha à laquelle nous aspirons) ne sont que des cartes indiquant le chemin à suivre et la manière de pratiquer. Le sommet de cette pratique serait le "samâdhi sans constructions mentales" (nirvikalpasamâdhi). D'où l'importance de la méditation, seule capable de nous amener à vérifier expérimentalement ce dont parlent les textes non-dualistes.

Or, comme le fait remarquer le sage auteur de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya) en son chapitre dix-septième, la vie quotidienne est pleine de circonstances où disparaissent spontanément les constructions mentales, sans pour autant entrainer la "disparition" de la conscience comme dans le sommeil profond où dans l'évanouissement. Autrement dit, des "samâdhi sans construction mentales" spontanés. Par exemples : une étreinte passionnée, la satisfaction inespérée d'un désir, une rencontre à couper le souffle, une mauvaise nouvelle. Bref, tous les intervalles, les dicontinuités, les ruptures : entre veille et sommeil, entre une pensée et la suivante... Car la vie mentale et corporelle est discontinue. Et dans ces intervalles, l'on est pas pour autant inconscient.

Pourtant, ces extases passent inaperçues. Pourquoi ? A cause de l'ignorance intellectuelle, consciente. En effet, tant que l'on est pas persuadé que dans ces intervalles se révèle notre Soi, on les vit sans les vivre. Au contraire, une fois informé de leur nature, on peut se laisser aller en eux, de manière à ce qu'ils imprègnent peu à peu toutes nos pensées et perceptions. Evidemment, les pensées sont variées, alors que ces intervalles ont une seule saveur, celle de la prise de cosncience émerveillée de ce "je-ne-sais-quoi" que l'on appelle le Soi.

Par conséquent, le "samâdhi sans constructions mentales" n'est pas, en lui-même, libérateur. Il ne le devient que s'il est cultivé par un intellect informé de sa nature. Alors la pensée se dissoud en lui, en Elle, dans le même temps qu'elle s'y trouve rénovée.

La méditation sans pensées ne suffit pas. Il faut au préalable lire et réfléchir. "Seule la re-connaissance (pratyabhijnâ), expérience qui comporte des constructions mentales (sa-vikalpa), peut tarir cette source de la transmigration qu'est la connaissance incomplète."

A la limite, comme dit plus loin le sage, aucune méditation délibérée n'est nécessaire. Cela peut même être une impasse, qui consiste à croire que les pensées et les sensations "cachent" la conscience sans pensées pleine de félicité.

En réalité, comme l'affirme ici le roi Janaka "Qu'est-ce donc que cette confusion qui s'empare encore de mon esprit ? Je ne fais qu'un avec la félicité absolue du Soi. Qu'ai-je donc à entreprendre ? Qu'y a-t-il, pour moi, à atteindre ? Où et quand pourrais-je obtenir quelque chose que je n'ai pas déjà obtenu ? A supposer que cela ait lieu, comment ce qain serait-il réel ?"

L'effort pour discipliner l'esprit est vain. Tout ce qui apparait, apparait dans la conscience et n'existe qu'à travers elle. De plus, toutes les apparences sont identiques à l'Apparence. Toute expérience, avec ou sans construction mentale, est donc expérience du Soi. Et cette diversité, aprés tout, n'est que l'effet de son libre désir. A quoi bon se fatiguer pour "stabiliser" un "état naturel" (svasthyâ) factice. Le véritable état naturel est le Soi, toujours déjà présent. En le re-connaissant par la lecture, la réflexion et le laisser-être, sans forger d'étapes arbitraires ou de dualité entre "théorie" et "pratique", toute activitée est graduellement transformée. Cette transformation se traduit par une paix intérieure et une certitude croissante. Elle ne peut se mesurer de l'extérieur ou par des expériences visionnaires ou soi-disant miraculeuses qui peuvent toujours être reproduites artificiellement. Le véritable "accomplissement" (siddhi), c'est la conviction que nous ne sommes rien de tout cela.

Voilà la véritable "délivrance-dès-cette-vie" dont parlent les textes non-dualistes.

 

14:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : pratyabhijna, tantra, meditation, eveil |  Facebook |

18/12/2005

Moi je dis que Maître Yoda n'était pas illettré, na !

Nisargadatta Maharaj est un bel exemple de la manière dont les "chercheurs de vérité" se bâtissent des mythes à leur convenance.
 
On dit que Nisargadatta était un homme humble, limite pauvre, vendant des cigarettes indiennes (bidis) dans un bidonville de Bombay. C'est inexact : Il était fabriquant de bidis, c'est-à-dire patron, et propriétaire de plusieurs points de vente. Il était également propriétaire de son logement ce qui, à Bombay, est un véritable privilège.
 
On dit qu'il appartenait à la lignée des Navnâth. C'est inexact. Il n'existe aucune "lignée" Navnâth, seulement un recueil, en langue mârathe, de leur exploits occultes. Ensuite, libre à chacun de se revendiquer d'eux. Le gourou du gourou de Nisargadatta (Bhâva Sâhab Maharâj) appartenait, en revanche, à la lignée de Nîmbârka, célèbre saint dévot de Vishnou.
 
On raconte aussi que Nisargadatta était analphabète et sans aucune culture livresque, une sorte de Yoda des slums. Cela est également inexact. Son discours regorge de concepts datés et localisés précisément. Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais sa source principale, et celle de son gourou, est un commentaire de la Bhagavad Gîtâ écrit par Jnânadeva, un trés célèbre yogi du Maharâshtra appartenant à la mouvance des Nâth (les vulgarisateurs médiévaux du hâthayoga et de l'alchimie tantrique). On y retrouve la théorie des 4 (ou 5) états de la conscience, les 4 plans de la Parole (voir The Experience of Nothingness), les 4 corps (dans ses poèmes), le Grand Vide (mahâshûnya) au delà du "Je suis" (ahambhâva), la récitation mentale du "je-je". On y trouve aussi les 4 lumières, dont la fameuse lumière bleue de Muktânanda. Ce qui s'est sans doute passé, c'est donc que le gourou de Nisargadatta à lu cette littérature, et en a tiré sa propre pensée. L'idée principale de sa "réforme" de cet enseignement est une critique des éléments yogiques (la "voie de la fourmi") présents chez Jnânadeva, pour n'en conserver que les éléments védântiques (la "voie de l'oiseau", c'est-à-dire de la pensée).
 
Mais, si cet homme était cultivé, pourquoi ses disciples ont-il propagé cette image de sage inculte ? Le principe en est simple : On cherche - et on veut trouver - ce qu'on croit ne pas avoir, ou ne pas être. Or, depuis que les classes moyennes accèdent à l'éducation gratuite, les gens ont souvent tendance à haïr les livres et tout ce qui est "intellectuel". Si on va en Inde, c'est donc parce que "ça parle au coeur", c'est parce qu'on y cultive de l'authentique (comme dit Hugolin), on y vit "hors du temps", etc. Les sages indiens devant être à l'image du pays, les mots doivent leur venir "du Coeur" et non "de la tête". S'il savent, c'est d'un savoir au-delà des mots, intemporel. 
Que tout cela soit sans fondement n'a aucune importance : en effet, rien n'est vrai, science et mythe se valent, et pis laissez-moi méditer tranquille !
 
C'est ainsi que l'Inde, pays de l'abstraction par excellence, est devenu le pays des pétards sur la plage avec les sâdhus, des raves sous cocotiers et des longues siestes à l'ashram. Et c'est ainsi que Gangaji, réincarnation non-duelle de Candy, vient donner satsang ("bonne compagnie", "while the company is true", comme dit Galadriel) dans un 5 étoiles de Bénares entre deux séquences "shopping" en Floride et en Californie. Comme disait Einstein, "je connais deux choses infinies : l'univers et la bêtise humaine, mais je n'ai pas de certitude absolue au sujet de l'univers"... 

16:54 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, nisargadatta, eveil, ashram, meditation |  Facebook |

19/10/2005

Se concentrer, c'est être distrait

Plutôt que de relater mes déambulations de manière linéaire, je préfère procéder par touches, dans le désordre. Ce style impressionniste est d'ailleurs tout à fait celui des textes indiens. Il y a un certain ordre des pensées, mais il n'a rien à voir avec l'ordre des matières !
 
L'autre soir, je réflechissais sur les instructions du Dzogchen et du Mahâmudrâ (autre tradition bouddhiste trés voisine, mais d'origine plus nettement indienne). Selon elles, tous les préceptes se résument à un seul: "Ne pas méditer, ne pas être distrait". Mais, en fait méditer et être distrait, cela revient au même. Méditer, en effet, c'est se concentrer sur quelque chose, sur un objet grossier ou subtil. Mais cela, c'est ce que nous faisons à longueur de journée. Nous passons notre temps à saisir tel objet, telle image mentale, telle sensation. Ou bien, nous cherchons à nous en dé-saisir en la repoussant, ce qui revient au même. Dans tous les cas, il y a "saisie", c'est-à-dire contration de la conscience et de l'attention. Or, c'est cela la cause fondamentale de toutes les souffrance. On se replie, on devient rigide, immobile, pétrifié, inerte, mécanique. Le "but" de la contemplation, assise ou non, est justement de relâcher cette emprise, de relaxer cette tendance à fixer notre attention sur telle ou telle chose, à se fragmenter, se compartimenter, se diviser. Se délivrer, c'est simplement s'affranchir du réflexe de se focaliser sur un point, sur une zone, en excluant le reste. L'attention redevient alors spatiale, ouverte, sans point de référence, sans but ni repère.
Par conséquent, méditer, se concentrer, c'est être distrait de cette ouverture, de ce regard panoramique, flottant.  
Il s'agit donc de laisser cette compulsion à saisir se détendre, en se laissant aller, et en laissant aller tout ce que l'on sent, imagine ou pense.

15:13 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dzogchen, mahamudra, meditation |  Facebook |