12/04/2007

Y a t-il une "voie du milieu" dans le shivaisme cachemirien ?

L'absence de tout précepte moral dans les oeuvres attribuées à Abhinavagupta aura sans doute frappé plus d'un lecteur. Plus encore, il n'y va pas d'une simple absence, mais bien d'une critique des morales brahmaniques et tantriques.

papilli

 

Dans le quatrième chapitre de la Lumière des tantras, en particulier, il offre un développement dialectique sur ce point, d'une vaste portée pratique. Sa conclusion est que les règles ne sont ni une aide, ni un obstacle. De fait, on peut s'en passer, comme le conseillent certaines traditions tantriques non-dualistes, mais on peut aussi bien s'y conformer sans perte aucune. Tel fut, d'ailleurs, le choix d'Abhinavagupta, qui siégeait parmi ses disciples revêtu des attributs du dévot de Shiva (graines de rudrâksha, cendre, rosaire, etc.). De même, dans son commentaire au Chant du Bienheureux Seigneur (Bhagavad Gîtâ, dont une nouvelle traduction vient de paraître chez GF), il affirme que la morale brahmanique est fausse en théorie, mais que l'on doit s'y conformer en pratique : " Les adeptes parfaitement accomplis ne se disent pas 'En servant un brahmane, j'accumulerais du mérite'. Ils ne croient pas aux vertus purificatrices de la vache, ni que posséder un éléphant les enrichirra, etc. A leurs yeux, le chien n'est pas impur. Pour eux, même l'intouchable n'est pas impur ni pécheur. Ils regardent toutes les créatures d'un regard égal. Cependant, ils n'agissent pas ainsi dans la vie quotidienne (na tu vyavaharanti)." (ad V, 19). Le maître invoque ici la célèbre théorie - bouddhiste à l'origine - des "deux vérités", l'une absolue et l'autre superficielle mais pratique dans tous les sens du terme. Distinction elle-même fort pratique il est vrai, et qui n'est pas sans rappeler celle d'un Ibn Rushd (Averroès) en contexte musulman. Il va sans dire que cette distinction peut justifier tous les mensonges et toutes les manipulations. Cependant, s'il y a sans doute un "côté obscure" de la théorie des deux vérités, et si cette voie fut suivie, dit-on, par des adeptes de la non-dualité védântique, telle n'est pas, à notre avis, l'option choisie par Abhinavagupta. En effet, bien que celui-ci n'appelle certe point au soulèvement des opprimés du système des castes, il n'en reste pas moins qu'il ne craint pas de proclamer haut et fort sa propre doctrine, y compris dans ses parties les moins conformistes. C'est ainsi qu'il décrit en détail les rituels transgressifs sans céder à la tentation de les édulcorer, s'efforçant de les justifier contre les tenants de l'orthodoxie védique. Dans son commentaire à la Gîtâ, il se moque de ceux pour qui les femmes, les enfants et les intouchables n'auraient pas droit à la connaissance salvatrice. De même, dans la vaste glose au Tantra de la Guirlande de Victoire : "... le Kâlapâda Tantra affirme que "l'on doit initier les intouchables" (MVV, 197ab). Or ce tantra fait parti du corpus du shivaisme dualiste ! On surprend donc Abhinavagupta en pleine tentative de corruption, si j'ose dire, de ses coreligionnaires shivaïtes qui se veulent orthodoxes.

Quoi qu'il en soit, Abhinavagupta se montre globalement libéral et souvent extrêmement original. Ainsi, à la "voie du millieu" bouddhiste, il propose cette alternative surprenante, fondée sur une lecture singulière d'un passage de la Gîtâ ! : "Il est dit ici que ceux qui aspirent à la délivrance doivent honorer les objets des sens :

[suit la stance de la Gîtâ III, 11:]

"Grâce à cette (forme d'activité sans visée utilitaire), les dieux seront nourris et te nourriront. En se nourrissant mutuellement, tous atteindront le Souverain Bien."

Abhinavagupta formule une exégèse toute tantrique, fondée sur l'Hymne de louange au ballet des dieux présents dans le corps (cf. Les Hymnes d'Abhinavagupta traduits par L. Silburn). "Les dieux" sont les objets des sens, tandis que leurs déesses respectives sont nos organes, à savoir les cinq sens, mais aussi le mental, la faculté de juger et l'ego. Lorsque, à travers une étreinte rituelle, ces couples sont assouvis, ils délivrent l'adepte. Autrement dit, ils ne sont plus source de peur et de jalousie, mais participent au contraire à la vaste dilatation qui caractérise la conscience affranchie au grand large de son immensité. Ainsi, banqueter c'est, comme nous l'assure le Tantra de l'Intuition (Vijnânabhairava), ouvrir la porte de l'Infini. Cependant, il n'y va pas d'un hédonisme simpliste, travers affligeant auquel on réduit trop souvent le tantrisme. En effet, cette jouissance n'est libératrice que si elle est précédée de l'absorption en la pure conscience de soi. Sans elle, cette dilation est vaine, au sens augustinien, et donc finalement asservissante. L'idéal est d'alterner les deux, comme l'on frotte deux morceaux de bois pour allumer un feu (ad II, 11) : "On atteint l'Absolu quand la différence entre (méditation et vie quotidienne) a disparue. Le Bien Souverain est obtenu sans délais lorsque l'on pratique sans interruption le mélange des périodes de méditation et celles de la vie quotidienne qui s'engendrent mutuellement, mélange signalé par (la conviction que) l'Essence est identique à la satisfaction des sens."

C'est que ces deux aspects se corrigent en quelque sorte mutuellement. L'intériorisation prépare le terrain - ce vide dans lequel la joie va pouvoir venir m'habiter -, et l'extériorisation est la joie elle-même, en forme de partage avec le monde et les autres. Tel est le sens du "banquet" (melâpa, ganacakra) tantrique, si souvent carricaturé par ses propres adeptes. De cette manière l'homme et la femme deviennent créateurs et auteurs de leur existence, d'authentiques gastronomes de la vie, explorant sans crainte la "voie du centre" qui n'exclu rien mais embrasse tout dans une expansion sans fin.

 

 

12:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : hedonisme, tantra, morale, brahmanisme, conformisme |  Facebook |

22/10/2005

Extases fugaces et conscience éternelle

Dans le shivaïsme tel que le présente Abhinavagupta (dans la grande synthèse, La Lumière des Tantras), la pratique suprême est dite "kaula". Littéralement, cela veut dire, "pratique relatique aux clans (kula) de yoginîs". En effet, vers le IVème siècle, se forme peu à peu dans l'imaginaire indien, une "culture des champs de crémation". En gros, c'est un courant de la société indienne qui cultive une esthétique un peu "gothique". On va dans les cimetierres (les "champs de crémation"), pour y rencontrer des yoginîs, des sortes de sorcières à la fois effrayantes et trés puissantes. En leur offrant ce qui leur plait, à savoir de l'alcool, des sécrétions sexuelles, du sang et de la chair fraiche, on les séduit. Ceci fait, elles accordent des dons, des pouvoirs extraoodinaires : séduire toutes les femmes que l'on veu, tuer les importuns, tout réussir, voler, être invisible, immortel, etc. En fait, l'adepte espérait devenir "le Seigneur des Yoginîs", à l'image de Shiva-Bhairava.
Dans la pratique, les yoginîs se manifestaient en prenant possession des partenaires féminines de l'adepte. Celles-ci, selon Abhinavagupta, peuvent être des prostituées, des courisanes, des femmes de basse extraction, ou des femmes de sa propre famille, à l'exception de son épouse. Bref, c'est une sorte d'occultisme.
Mais plus profondément peut-être, tout cet imaginaire symbolise ce que nous sommes. Le cimetierre, c'est la conscience, en laquelle tout nait et tout meurt, et ainsi de suite. Abhinavagupta décrit les pratiques Kaula un peu partout, en les interprétant à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance de la conscience comme étant Shiva-Bhairava. Ces rituels, particulièrement choquants pour la conscience de l'Indien orthodoxe, sont décrits plus spécialement dans le chapitre 29 de la Lumière des Tantras, récemment traduit en anglais par... un prêtre catholique australien ! Le commentateur, Jayaratha, explique les propos assez obscurs d'Abhinavagupta.
Dans ce rituel Kaula, on consomme "les Trois Brahmans", les Trois "Absolus", appelés ainsi parce que ces trois éléments sont comme une porte vers l'infini : alcool, viande et sperme (plus sang menstruel, considéré comme semence féminine). Le Brahman, l'Absolu, est définit comme "félicité" (ânanda) depuis les Upanishad au moins. Ces trois ingrédients sont appellés "Brahmans", parce que les deux premiers engendrent la félicité, et le dernier en résulte.
Parmis eux, l'alcool (sûra) est "Bhairava en personne", Bhairava-comme-félicité (ânandabhairava). Les vertus du vin sont personnifiés sous les traits de la "Déesse-vin" (sûradevî). Il y a des vins "masculins", "féminins" ou "androgynes". Le meilleurs est celui fermenté naturellement, précise Jayaratha, citations à l'appui.
Evidement, ces pratiques sont obligatoires. Sinon, l'adepte rompt ses serments (samaya), et risque l'enfer !
 
L'ivresse rituelle est, certes, temporaire. Certains s'en féliciterons. Mais du moins est-elle l'occasion de reconnaître la conscience, au-delà des préjugés habituels. Or la conscience est éternelle. Cette reconnaissance, comme toute expérience, laisse des traces, un "parfum" (vâsanâ), qui dure même aprés l'ivresse. L'adepte "titube et tourne de l'oeil" (ghûrnibhûta). Le rituel Kaula, comme tous les rituels, est une sorte de mise en scène symbolique de ce à quoi ressemble les choses du point de vue vrai, du point de vue d'un "Eveillé" (buddha). Ensuite, l'adepte se laisse aller dans ce regard. Pour lui, tout apparence est l'ivresse de la conscience. Il est alors "entièrement éveillé" (suprabuddha).
 
Dans le bouddhisme tantrique on dit que, lors de la troisième initiation, le plaisir sexuel et alcoolique est un exemple, ou un symbole de la réalité ultime. C'est une initiation. Littéralement, une manière de rentrer dans notre vraie nature, une introduction, où une présentation symbolique.
 
Tout cela répond au principe qui anime toutes les pratiques tantriques : Ce qui conditionne l'imbécile libère le sage. Tout est une question de point de vue ou de contexte (upâdhi, vyaktisthâna, dit Abhinavagupta).
 
L'Indien moyen le sait bien : la consommation d'alcool est l'un des cinq péchés capitaux selon le droit hindou. Pour se purifier, il faut boire de l'alcool bouillant... Les moralistes bouddhistes comme Kshemendra se moquent également de ces ivrognes que sont, selon lui, les "tantriques". Mais, selon Abhinavagupta, la morale est justement le lien qui nous retient dans le samsâra. En fait, il ne fait pas de différence entre les coutumes et ce que les Modernes appellent la "conscience morale". Pour lui, toutes les règles morales sont conventionnelles et relatives. Toutes sont basées sur l'ignorance du fait que tout est conscience, et que donc tout est pur et bon.

17:06 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, morale, trasngression |  Facebook |