22/06/2011

Conférences sur la pratyabhijnâ - printemps 2011

siddhilaksmi

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) veut réaliser la majesté de la conscience dans les actes les plus humbles. Dilectique, spéculative, cette phénoménologie n'en d'en n'est pas moins une manière de vivre, une voie de connaissance de soi.

Des enregistrements des conférences données dans le cadre du CIPh au printemps 2011, avec les textes correspondants au format PDF sont téléchargeables ici.

Pour la suite du programme à l'automne 2011, voir sur ce même site.

Un poème de Kabir - "il n'y a qu'un seul yogi" (précisons : ce yogi n'est pas le monsieur sur la photo, en l'occurence Osho. Ce "seul yogi" n'est autre que l'Espace-conscience clairement visible au-dessus de nos chères épaules) :

25/02/2010

Abhinavagupta - La Liberté de la conscience

abhinavagupta ft

 

Durant l'Âge d'or de l'Inde, le Cachemire fut le coeur vivant
du Tantra, ce vaste mouvement qui cherche à réconcilier
spiritualité et sensualité.
Ce livre est une introduction à l'enseignement du génie
le plus fulgurant du Tantra, Abhinavagupta (Xe siècle).
Il nous fait voir dans l’existence humaine le jeu de l’absolu
jouant à s’oublier dans les choses de ce monde pour ensuite
mieux s’y reconnaître. Abhinavagupta se donne corps et âme
à cette reconnaissance du Soi divin à travers les joies et les
misères de la vie quotidienne, partageant son expérience
paradoxale avec rigueur et vigueur, en mélangeant des registres
que l’Occident oppose. Chez lui, l’expérience et la théorie,
l’intellect et la vie, l’art et l’ascèse, la philosophie et la religion
se conjuguent pour réveiller la conscience libre depuis toujours,
mais assoupie dans ses habitudes mécaniques. Sa métaphysique
s’enracine toujours dans l’expérience. Maître de la parole,
Abhinavagupta n’oublie jamais de s’abreuver à la Source.
Sans moralisme, Abhinavagupta esquisse, au fil des extraits
présentés dans ce livre, une véritable voie d’exploration et de
célébration de la liberté. Loin de tout formalisme religieux ou
conceptuel, il joue de tous les registres du savoir disponible
en son temps pour s’émerveiller et entraîner son lecteur.
Cette oeuvre intéressera le chercheur d’aujourd’hui par sa
dimension universelle et pratique. Sans exotisme, sans
dogmatisme, elle va droit à l’essentiel. Chaque extrait proposé
veut être une ouverture possible vers l’essence de notre être.

Sur Amazon

Chez Almora

07/03/2008

Au Coeur des tantras

Qu'est-ce que le tantrisme ?




Une traduction d'une oeuvre de Kshemarâja, maître du shivaïsme du Cachemire du XIe siècle, vient de paraître aux Deux Océans. Dans ce texte assez bref, Kshemarâja présente de façon succinte son enseignement, inspiré par ses maîtres. Il a extrait, dit-il, la crème de cet océan vaste et profond à l'intention de ceux qui n'ont pas le goût des études philosophiques, mais qui néanmoins aspirent à s'absorber au plus intime de l'absolu, à même la vie profane.


Il fût sans doute disciple d'Abhinavagupta et eut, à son tour, des élèves dont certains venus du Sud de l'Inde, comme Madhurâjayogin de Maduraï. De fait, l'enseignement du texte ici traduit, Le Coeur de l'enseignement sur la reconnaissance du Soi comme étant identique au Seigneur (Pratyabhijnâhridayam), s'est répandu dans le Sud au point qu'on en trouve aujourd'hui des manuscrits un peu partout. Ce texte a profondément influencé les traditions tantriques encore vivantes aujourd'hui, comme la Shrî Vidyâ.

16:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra, tantrisme |  Facebook |

14/09/2007

Je savoure l'Essence

Le soleil, la lune, les étoiles, l’espace, l’air, le feu, l’eau et la terre, le « mien » et le « tien » - tout cela apparaît en moi. Je suis donc le fondement de la multitude des êtres. 212 

 Je savoure l’Essence qui donne à la fois jouissance et délivrance, cette Essence qui brille, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 213 

 

Je goûte sans trêve mon propre Soi impérissable, radieux, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 214

[La première moitié de la stance 214 est identique à la première moitié de la stance précédente.] 

 

L’Essence est éternellement réalisée. Elle n’est pas à atteindre ou à réaliser. Celui qui nourrit le désir de (la) réaliser ou de l’atteindre sera toujours autre que Shiva. 215

[Il y a un jeu de mot : sadâ a-shivah syât : « Il sera toujours non-shiva », c’est-à-dire malheureux, ou autre que Shiva, ce qui revient au même. En outre, l’expression évoque Sadâshiva, « l’Eternel Shiva », forme de Shiva adorée par les adeptes du Shivaïsme commun, plutôt dualiste, encore vivant de nos jours dans le pays tamoul.] 

 Le gnostique qui demeure en son propre Soi n’entreprend jamais d’effort pour y demeurer. Au contraire, l’ignorant laborieux reste privé de la Connaissance, alors même qu’il est (cette) Connaissance ! 216 

  Ayant délaissé la contemplation du corps, abandonnant l’observation du souffle, je suis toujours sans penser, apparaissant plein de la félicité du Soi. 217 

[« souffle » traduit ici spanda, littéralement « vibration ». Ce terme désigne souvent l’Essence (svarûpa), mais ici il me semble faire référence au mouvement du souffle, avec son alternance inspire-expire, archétype de tous les couples de contraires (jour-nuit, soi-autrui, etc.).]  

 Je suis pur, évident, toujours réalisé, affranchi des pensées. Mais lorsque je désire m’éveiller à moi-même par moi-même, alors je me manifeste comme n’étant pas réalisé. 218 

 

Je demeure à tout instant sans second. C’est en moi qu’apparaît cette corporalité que voici. Les phénomènes se manifestent à la suite de l’apparence du corps. Tout se passe alors pour moi (comme) s’ils me dérobaient la conscience. 219

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

05/09/2007

La différence entre la pure conscience et l'état de Shiva

Celui qui se présente comme une pluie d’ambroisie peut à tout instant être connu. Il est Vibration, naturellement en mouvement, prise de conscience de soi. Et bien qu’il soit le Royaume où s’épanche le triple éclat (du Feu, du Soleil et de la Lune), il est Un. Dépourvu de l’apparence d’un commencement et d’une fin, il est Apparence/Lumière du Soi. 206 

Lémur

Une fois que l’on cesse complètement de méditer le Soi sous la forme des liens qui s’étendent jusqu’à l’Egale (samanâ), on médite notre Essence de pure conscience. C’est « l’omnipénétration du Soi » (âtmavyâpti). (Mais dans les tantras) il est montré que « l’omnipénétration de Shiva » est différente… 207 … : Evoquant en soi les attributs tels que l’omniscience et l’omnipotence, l’omnipénétration de Shiva se produit sans délai. 208

 

[« L’omniprénétration du Soi » désigne l’absorption dans la pure conscience que recherchent les adeptes de l’Advaita Vedânta ou du Sâmkhya. « L’omnipénétration de Shiva » est l’absorption en Shiva, qui est à la fois pure conscience ET activité. D’où sa supériorité, selon l’auteur. En clair, cela veut dire que les yogins du Sâmkhya considèrent les pensées, les émotions et la vie ordinaire comme des ennemis à fuir ou a éliminer. Dès qu’ils sortent de leur méditation profonde (nirvikalpasamâdhi), les pensées etc. réapparaissent, et ils ont l’impression de perdre leur sérénité. Pour les yogins shivaïtes en revanche, à l’absorption sans pensée succède « l’absorption-les-yeux-grands-ouverts », à laquelle la pensée participe (« Je suis tout cela »), ainsi que le corps et les sens  ; « l’Egale » est l’avant-dernière étape de l’énoncé d’une syllabe telle que OM. C’est une forme très subtile de la conscience/Parole.] 

La Puissance (shakti) qui fait apparaître l’univers est Désir, Perception et Action. Bien qu’absolument parfaite, elle atteint un état imparfait en faisant apparaître pour ainsi dire un quelque chose. 209 

Lorsque l’activité mentale apparaît comme incarnant la conscience, alors l’état de Shiva apparaît, présent pour l’éternité. 210 

Lorsque l’on perçoit touts les objets sans aucune séparation comme reposants en soi, c’est alors qu’apparaît l’état de Shiva, qui consiste à être identique à tout. 211

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience.

11:23 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : reconnaissance, pratyabhijna, tantra, tantrisme |  Facebook |

01/09/2007

Il deviendra Shiva

L’adepte qui voit le Réel, devenu le Soi de tout et reposant en son propre Soi, ne s’égare pas dans les phénomènes distincts. 197

 Ciel
 

Le but à atteindre n’est pas à atteindre pour moi, car il n’est autre que le sens du mot « je ». Il est à tout moment réalisé. Que reste t-il à accomplir ? 198 

Tous les phénomènes subsistent en moi et ne surgissent que de moi. Ils me trompent, (mais) une fois vue l’Essence du Soi, ils se résorbent. 199 

Si je ne deviens pas puissant par la prise de conscience « je », alors ces phénomènes (manifestés par moi) me dérobent la Lumière. 200 

Autrement dit, la Contraction qui engendre les moments et les lieux survient. Alors survient (aussi l’idée fausse) que l’on est « contenu » (dans l’espace et le temps). Le Soi oublie qu’il est la Vie. 201 

Voilà pourquoi le sage qui désire la délivrance-dès-cette-vie  doit constamment demeurer dans la prise de conscience « je ». 202 

Je suis Shiva, sans second, évident, égal, constamment homogène, indépendant, m’adonnant spontanément au jeu de la liberté tout en faisant apparaître (l’ensemble des phénomènes) depuis le vide jusqu’au corps. 203 

Connaissant le Soi comme étant le Seigneur, voyant clairement l’omniscience et l’omnipotence, immergé dans la souveraineté, abandonnant le corps, que l’on devienne Shiva. 204 

(Au contraire, l’être ordinaire) délaisse la Reconnaissance (du Soi), acquiert du même coup l’état d’âme (limitée). Vaincu dans le corps par le Soleil et la Lune [l’expir et inspir, etc.] , il devient un mortel. 205

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

19:47 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra, tantrisme |  Facebook |

10/08/2007

Comment la Lumière pourrait-elle être occultée par sa propre ombre ?

Je suis la Mère de toutes les apparences, le Fondement et le Destructeur. Comment cet (univers) impermanent pourrait-il occulter celui qui est Profond (majja), éternel, affranchi de toute peine, à la Forme éclatante ? 190

Je suis Un, éternel, toujours apparent, entier, contenant tout, constant, égal. Cette dualité de la Mâyâ, apparente en tant que cause de l'accroissement des différentes phases de l'existence (vikâra : naissance, âge adulte, âge mûr, vieillesse, maladie et mort), n'est pas mienne ! 191

 Ô Seigneur ! cette lumière des Trois Mondes (Terre, Ciel et Paradis) qui partout te suis, elle brille par ta Lumière. Tu es cette (Lumière) qui ne vacille pas et qui ne peut être cachée par cette ombre qu'elle projette. 192

Cette (Lumière) aux formes innombrables est perçue comme cette activité qui va se dilatant au travers d'une Apparence toujours nouvelle, inséparable de l'acte de conscience (vimarsha). 193

Celui qui a complètement abandonné la contraction librement assumée par la conscience perçoit intégralement et directement, pour lui-même, cette Essence infinie. 194

Pour qui a l'intuition inébranlable de sa propre Essence omniprésente, pour qui éprouve le Soi après avoir abandonné (l'identification) au corps, pour celui-là rien n'est difficile à obtenir ! 195

Je suis avant toutes choses. Je suis la Lumière des lumières (ou : "Celui qui fait apparaître toutes les apparences"). A part moi, qui suis évident, il n'y a aucune autre lumière (ou : "aucune autre source des apparences"), . 196

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

06/08/2007

L'Un et le Multiple

Je suis Un et sans second. (Shiva) fait apparaître l’univers entier ici-même, en moi, dans l’Apparence. Ayant fait apparaître (l’univers) dans l’intellect, dans le corps et aussi à l’extérieur, il me lie, moi qui suis consumé par les dilemmes. 185

 

L’Espace est Un. De même, l’Air, le Feu, l’Eau et la Terre, à la fois divisée et indivise. De même, notre Soi est toujours absolument Un. Il est aussi ce qui fait apparaître toutes choses, (c’est pourquoi) il apparaît comme différencié. 186

 

Bien qu’Un, il est perçu comme multiple et différencié par le temps et le lieu. Bien que multiple, il atteint l’unité à travers le lieu, le temps et la finalité. [Par exemple, une graine, l’eau et la terre concourent à engendrer un arbre]. 187

 

Ce jeune arbre du monde sensible, fait des mots et de leur sens, existant à l’intérieur mais apparaissant « à l’extérieur », est tout entier apparut spontanément. Quand je le vois se dissoudre en moi, je me réjouis. 188

 

Pour l’être accomplit, le royaume de la méditation profonde (samâdhi) dans laquelle tout est assimilé au Soi, est en vérité accompli. Il n’a pas à le devenir. Au contraire, pour l’être asservi dont l’intelligence n’a pas abandonné l’identification au corps, ce royaume demeure invisible, même après des centaines d’efforts. 189

 

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

10:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : tantra, pratyabhijna, reconnaissance |  Facebook |

03/06/2007

Le traité pour la délivrance

Je viens de terminer la lecture d'une étude sur le Yoga Vâsistha, célèbre et grandiose épopée philosophique qui, en 64 000 vers sanskrits, cherche à persuader son lecteur que tout n'est qu'un rêve évanescent apparut accidentellement dans "l'espace de la conscience" (cidvyoman).

L'auteur de cette monographie est un philologue allemand (Jürgen Hanneder, Studies in the Moksopâya, Harrassowitz Verlag, 2006), qui apporte du neuf sur ce texte inclassable qui n'a jamais été traduit intégralement en aucune langue (en français, on a toutefois un excellent choix de larges extraits, avec Sept récits initiatiques tirés du Yoga Vasistha, traduit par Michel Hulin, Berg International). D'ordinaire, je suis sceptique face aux entreprises d'édition critique. Il me semble que c'est beaucoup d'efforts pour un résultat généralement fort maigre. Mais là, il y a vraiment du changement.

 

Bhairava
(masque népalais de Bhairava, visible au musée Guimet; voir le lien dans la colonne de droite)

 

Les points essentiels sont les suivants :

- Le Yoga-Vasistha est une version "védântisée" d'un traité composé au Cachemire vers 950, par un auteur unique ou un groupe homogène, familier de l'idéalisme bouddhique (vijnânavâda) et du shivaïsme du Cachemire (il cite le Vijnâna-Bhairava et les Spanda-kârikâ).

- Le titre de l'original est le Traité sur la délivrance (Mokshopâya, MU), commenté (en 100 000 lignes !) par l'un des derniers grands maîtres du shivaïsme cachemirien, Bhâskara Kantha (seconde moitié du XVIIème siècle).

- Ce Bhâskara a aussi commenté la Méditation sur les Stances pour la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur, d'Abhinavagupta, texte principal de l'école de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), fondée par Utpaladeva vers 900.

- Bhâskara a enfin composé un Traité pour le réveil de l'âme (Cittânubodhashâstra) en 10 000 vers, qui propose une synthèse du Mokshopâya  et du shivaïsme d'Abhinavagupta. Apparement, personne n'a étudié ni traduit ce texte. Je vais donc y consacrer quelques billets, ainsi qu'à d'autres auteurs cachemiriens moins connus.

- A partir du XIIème, le MU a subit une vaste entreprise de reécriture visant à l'épurer de toute terminologie bouddhique, et à le rendre conforme à l'orthodoxie brahmanique ainsi qu'à l'Advaita Védânta.

- Le MU n'enseigne ni l'Advaita Védânta ni le shivaïsme cachemirien ni l'idéalisme bouddhique, mais bien un non-dualisme original.

- C'est donc un texte unique, inclassable, tant par son contenu que par sa forme narrative, comparable aux Milles et une nuits.

- Le MU rejette toute révélation surnaturelle, et ne s'appuie que sur le raisonnement (vicâra).

- Il rejette également la concentration yoguique (samâdhi) au motif qu'elle est éphémère, ainsi que les rituels et leur résultats (siddhi) pour les mêmes raisons.

- Personne ne peut acquérir l'immortalité. Le seul bonheur est celui d'être délivré du cycle des renaissances (samsâra). Pour cela, il faut comprendre que le monde n'est qu'une erreur, un faux-semblant. Rien ne s'est jamais passé.

- Le MU affirme qu'il est lui-même l'enseignement permettant d'arriver à cette compréhension, cet éveil (bodha), à travers des histoires édifiantes et étonnantes.

- Le destin (daiva) n'existe pas. On ne peut compter que sur ses propres efforts (paurusha) pour s'éveiller et se libérer.

- Les dieux (deva) ne sont que des êtres éveillés, "délivrés-vivants" (jîvanmukta) parmis d'autres.

- Dieu (îshvara) n'est qu'un mental parmi d'autres, perdus dans l'espace infini de la conscience. Cet être, nommé Brahmâ ou Shiva, etc., croit qu'il est Dieu, par un concour de circonstances accidentelles (comme un corbeau qui atterrit sur une branche; à ce moment, par pur coïncidence, un fruit tombe, se casse et permet au corbeau de se nourrir; un observateur pourrait croire que l'arbre - ou une quelconque divinité - a "voulu" nourrir le corbeau...). Sur ce point, le MU rejoint le bouddhisme. De plus, il y a un nombre infini d'univers  - des "sphères de Brahmâ" - chacune étant rêvée par son "créateur" respectif puis par d'autres consciences individuelles qui rêvent qu'elles y demeurent.

- Il n'y a pas de Providence. L'agencement des choses (sannivesha) n'est pas prémédité, il n'est pas le résultat d'un plan divin ou autre (a-buddhi-pûrvam).

- Il n'y a pas plus de providence divine que de destin, mais seulement du hasard (kâkatâlîyanyâya) et de la nécessité (niyati). La Nécessité ou Nature (praktiti) n'est qu'un désir accidentel de Brahmâ, devenu habitude en se combinnant à d'autres imaginations.

- Mais en fait, il y a des esprits innombrables, et l'univers existe en chacun d'eux.

- Ces "rêves" privés et publiques peuvent interagir.

- Le temps et l'espace sont relatifs. Dans chaque atome du monde, il y a d'innombrables univers (comme dans les sûtra bouddhistes Vimalakîrti et Gandavyûha), de même qu'un oeil ou un miroir peuvent refléter des montagnes et des océans.

- Il n'y a pas de processus de réincarnation fixé selon des "lois de la nature". On peut renaître sans passer par la naissance, apparaître d'un coup avec un corps adulte et croire que l'on a un passé, etc. La mémoire est une illusion.

- Le "délivré-vivant" vit et a encore un mental (citta), mais il est pure égalité (sattva=sattâsâmânya). Il a encore des habitudes (vâsanâ), mais elles sont pures, spontanées et au gré des circonstances (le délivré peut tuer ou être un démon). Il est persuadé que rien n'existe, ni lui ni rien d'autre.

- Rien n'a de substance. Les choses sont sans solidité (ghanatâ), comme un arc-en-ciel.

- Le monde n'a pas de cause. Il apparaît "comme des lumières irrisées spontanément présentes lors de la rencontre de la lumière du soleil avec un cristal" (sphatikâ-anshu-vat). C'est la nature de la conscience que d'apparaître (bhâna-shakti).

- Le monde n'est ni réel ni irréel, de même que l'espace de la conscience, mais dans un sens différent.

- Il n'y a pas de centre absolu. On est délivré lorsqu'on s'est affranchi de toute référence (âshraya).

-Chaque expérience est une manière pour l'absolu (brahman) de se connaître lui-même. On peut - provisoirement et pour les besoins de la communication (vyavahâra) - distinguer un côté "sujet", la conscience totale (mahâcit) et un pôle "objet", l'être total (mahâsattâ).

- Tous les mots (monde, conscience, absolu, mental...) sont synonymes. Ils se ramènent tous à l'absolu, qui est simplement conscience (cinmâtra).

- Le MU distingue l'idée que "tout est mental" (citta-mâtra), qui ne mène pas à la délivrance, de celle que "tout est conscience" (cit-mâtra) qui, elle, est libératrice.

- Rien ne se passe.

25/05/2007

Y a t-il un au-delà de soi ?

 

Dès lors que l'on pose un état comme étant l'absolu, le principe ou le fondement, il est naturel de se demander ensuite "quel est le fondement de ce fondement" ?

Sharada

 

On dit souvent que dans l'Inde, le bouddhisme est l'initiateur de l'idée que le Soi (âtman) n'est pas l'absolu. Mais en fait, tout dépend de ce que l'on désigne par ce terme. Dans le Veda lui-même - corpus de base du brahmanisme - le mot âtman a bien des sens, souvent contradictoires et correspondants à différentes phases d'un processus dialectique.

De la sorte, ce mot en est très tôt arrivé à perdre complètement son sens originel, pour désigner un principe abstrait, quelque soit ce principe par ailleurs - ce peut être le corps, le souffle, les organes des sens, le mental, la lumière, l'espace ou le temps.

Les textes les plus tardifs du Veda des brahmanes, à savoir les Upanishads, jouent déjà sur cette abstraction, pour amener l'auditeur à dépasser tout ce qu'il conçoit comme étant un "soi" ou un substrat quelconque : "Ce n'est pas cela... pas cela (non plus)" selon la formule fameuse d'une des plus anciennes Upanishads.

Ainsi, il est précisé dans la Maitrî Upanishad, que le Soi "non-manifeste" (avyakta) est « vide, sans soi (nirâtman), infini, indestructible, permanent, éternel, non-né, indépendant (svatantra), il se tient dans sa propre grandeur... » Ce passage est intéressant, car il montre que le Soi est sans soi, d’une part, mais aussi qu’il est libre.  Or, ces thèses sont centrales dans le Shivaïsme du Cachemire. Selon Abhinavagupta en effet, le Krama est la tradition shivaïte la plus relevée. Or, dans toutes ses écritures il est affirmé que la conscience ultime, le Soi absolu est "sans nature propre" (nihsvabhâva), à l'image d'un ciel vide (khavyoman). Quand à la liberté (svâtantrya) elle deviendra la thèse cruciale de la pensée d'Abhinavagupta.

Dans cette même Upanishad, il est dit juste avant ce passage que, dans le yoga, « il y a disparition du soi (nirâtmakatvam), l’âtman n’étant plus, on en vient à ne plus éprouver ni joie ni peine et l’isolement libérateur est acquis. »

Comme le note Lilian Silburn, pour les Upanishads les plus tardives tardives, le salut est par-delà le Soi, dans la "Personne" (purusha, qui n'a rien d'un individu!). Seule la Personne transcende le Samsâra. Dans ce même texte, on peut encore lire ceci : « Lorsque par l’intermédiaire de l’âtman, grâce à l’annihilation du mental, il voit l’âtman resplendissant, plus ténu que la ténuité même, alors il est dépourvu de soi et parce qu’il est tel il doit être conçu comme illimité et sans origine. » Donc, seul le soi immanent au devenir est anéantit, anéantit dans le Soi, comme le camphre dévoré par le feu qui le nourrit.

Dans la Taittirîya Upanishad, on trouve dans la même veine la thèse selon laquelle l’existence vient de la non-existence : « A l’origine, l’être fut produit à partir du non-être. Il se fabriqua un soi et fut nommé en conséquence ‘bien fait’ ; acquérir cette essence, c’est acquérir la félicité. Quand on découvre une fondation dans ce qui est invisible, indéfini, sans base, sans soi (an€tmya), on parvient alors à l’absence de crainte ».

On s'aperçoit, en lisant ces textes et bien d'autres, que les frontières entre les différents courants philosophiques de l'Inde ancienne sont beaucoup moins nettes qu'on ne le pense habituellement.

Seulement, le shivaïsme a su absorber ces différents climats existenciels, tout en conservant sa structure liturgique et mythologique propre. Alors que le bouddhisme ne pouvait pas se permettre d'être aussi inclusif sans par là risquer de perdre son identité, laquelle reposait justement sur l'idée de la non-identité ! C'est peut-être l'une des raisons qui ont concouru à sa disparition en Inde.

21:51 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pratyabhijna, upanishad, atman, soi |  Facebook |

21/05/2007

Le "je" est-il la fin de l'ignorance où son fondement ?

L'acte de conscience "je" - pur de toute qualification - est-il la connaissance absolue ou non ? Nous avons déjà consacré plusieurs billets à ce problème. Je souhaite revenir ici sur ses origines dans l'histoire de la pensée en Inde, souvent ignorée par les adeptes des différents sages contemporains. Or, il me semble que cette histoire offre un éclairage indispensable sur la question.

DeviNoire

 

Le Yoga est, avec son pendant théorique le Sâmkhya, l'une des plus anciennes philosophies brahmaniques. Ce binôme se fonde sur l'expérience, la raison et la révélation relative à soi contenue dans les Upanishads pour libérer la conscience de ses identités factices. De ce point de vue, le Sâmkhya est l'un des ancêtres du Vedânta non-dualiste de Shankara.

Selon le Sâmkhya, le « je suis » (asmitâ), éprouvé à l'état pur par l'adepte du yoga dans certaines méditations, est la manifestation première de l’ignorance (avidyâ) qui nous fais confondre la pure conscience avec le corps, les sensations et les pensées. L’ignorance est en effet manifeste en tant qu’émotion perturbatrice (klesha, terme bouddhiste). Or, le « je suis » est l’émotion perturbatrice fondamentale : attachement et aversion reposent sur le « je suis ». Le "bavardage mensonger" (prapanca) prolifère à partir de lui. 

Selon Patañjali (Aphorismes sur le yoga, 2.6) : « Le « je suis » est l’apparence [trompeuse] d’une identité entre le pouvoir du percevant [la pure conscience] et ce qui sert à percevoir [c’est-à-dire le psychisme, citta] ». Autrement dit, le « je suis » est à la base de toutes les souffrances, il est la manifestation concrète de la confusion dans laquelle nous nous égarons à chaque instant.

Pourtant, et toujours selon Patañjali (1.17 et 36), le « je suis » est aussi l’ultime étape du retour vers la pure conscience, la dernière étape de la contemplation "réflexive" (samprajñâta-samâdhi).  Car ce samâdhi ayant pour objet le sujet qui médite (grihîtâ), le sentiment du « je suis », est le « psychisme unifié », parvenu donc au terme de son effort de concentration. Le commentateur Vyâsa précise : « Ainsi amené à coïncidence avec le « je suis », le psychisme, pacifié et sans limite comme un océan dépourvu de vagues [Doit-on le rapprocher du ‘sentiment océanique’ de R. Rolland ?], devient pur sentiment du « je suis »" (trad. M. Hulin).

Le « je suis » relève donc du psychisme (citta, qu’on traduit aussi parfois par ‘conscience’) et non pas de la conscience - cit, rendu souvent par ‘pure pensée’ ou pure conscience’ ; à ne pas confondre avecshuddhacitta, ‘psychisme pure’, qui justement serait le psychisme épuré de toute émotion particulière, et adonné à la seule émotion primordiale du « je suis ».

Par conséquent, selon le Sâmkhya-Yoga, le « je suis » est tantôt décrit comme le point d’entrée dans le Samsâra, tantôt comme son point de sortie. D’où une ambiguïté centrale : Ce « je suis » est-il l'ego pur, le Soi (âtman) ou bien le sens du "moi" et du "mien" (ahamkâra) ? Mais il est clair qu’il n’est pas le principe ultime, il n’est pas la conscience pure. Selon Michel Hulin « le « je suis » apparaît comme le cœur de la nescience ou comme son ultime et transparente expression ».

Si à présent nous nous tournons vers le sage contemporain Ramana Maharishi (dans Qui suis-je ?), nous lisons que la conscience "je" équivaut à l'idée que "je suis le corps", racine de toute souffrance.

Mais il dit aussi que, si l’on se recueille sur le sentiment du "je", sans aucune autre pensée, "une illumination non-verbale de la forme "je suis je" brillera dans l'esprit. C'est-à-dire que la pure conscience illimitée et indivise brillera spontanément." (« there would shine in the Heart [=psychisme, citta] a kind of wordless illumination of the form ‘I-I’. That is, there would shine of its own accord the pure consciousness which is unlimited and one”).

Donc, à première vue, le “je suis” est selon lui la pure conscience. Mais juste après, le même texte ajoute ceci : "... et à la fin, la pensée ultime "je" s'éteindra, comme un feu consume le camphre." ("and at the end the final thought, viz. the ‘I’-form, also will be quenched like the fire that burns camphor").

Ce qui signifie deux choses: D’une part, le “je suis” n’est pas l’expérience finale et définitive. Or, le texte affirme nettement que le « je suis » est la pure conscience infinie. Donc la pure conscience n’est pas l’état ultime ; D’autre part, de même que le camphre est brûlé dans le feu qu’il a lui-même servi a allumer, de même le « je suis » finit par être consumé dans l’expérience qu’il a lui-même induite et alimentée.

Mais cela pose un problème. On peut à première vue admettre que l’état ultime soit un état de pure conscience, c’est-à-dire sans conscience de soi, car comme dit le Sâmkhya, tout « je suis » est potentiellement un « je suis ceci ou cela ». Cependant d’un autre côté le Sâmkhya, et surtout Ramana, identifient « je suis » et conscience pure. Donc, si dans l’état ultime il n’y a plus de « je suis », il n’y a plus de conscience : ni conscience d’objet, ni conscience de soi. Mais comment une expérience sans aucune sorte de conscience est-elle possible ?

La solution, en ce qui concerne Ramana, me semble être de dire que c'est seulement la pensée discursive "je" qui disparaît, elle qui avait dans un premier temps servit à "allumer" le feu de la pure conscience au sein du mental. Cet acte "je", verbal, se consumme dans son arrière plan non-verbal, un peu comme un chanteur indien qui chante la tonique "sa", laquelle finit par se perdre dans le "sa" joué en arrière-plan par la tampoura.

Retenons simplement que le "je" n'est pas une chose, une entité ou une substance, mais un acte. La plupart des objections bouddhistes contre le "Soi" ne le concernent donc pas. 

Voulant éviter ces mêmes objections, le Vedânta non-dualiste ne parle pas du « je suis ». Seule la conscience pure (cit) est admise. Mais cette conscience est absolument sans dualité. C’est une lumière sans cause, mais aussi sans réflexivité. Simple manifestation, elle ne se représente pas elle-même, elle n’a pas conscience d’elle-même, sans quoi elle ne serait pas une et sans second. Une sorte de conscience inconsciente, donc !

D’ailleurs, la Reconnaissance critique cette formulation. Si l’état ultime est pure lumière, sans ressaisissement, elle ne vaut pas mieux que l’espace, un miroir ou un cristal, dit Utpaladeva. Ce qui est propre à la conscience, ce ne sont pas en effet sa transparence ou sa clarté, mais sa capacité innée à se ressaisir, tantôt parfaitement (c’est le « je suis »), tantôt imparfaitement (c’est le « je suis ceci...cela »).  

Selon le bouddhisme, tout cela n'est a priori qu'illusion (je dis a priori car les Bouddhistes n'ont, à notre connaissance, jamais répondu à cette philosophie). En particulier, le Madhyamika « conséquentialiste » (prâsangika),  affirme non seulement il n’y a aucun « je suis » réel, mais encore qu'il n’y a pas non plus de conscience ultimement existante. Il réfute ainsi la conscience de soi comme étant contradictoire.

De fait, dire que la conscience se connaît immédiatement elle-même, sans séparation en un sujet et un objet, c’est énoncer quelque chose d’impossible, comme prétendre qu’une lame pourrait se trancher elle-même, ou qu’un doigt pourrait se toucher lui-même.

Ceci dit, il me semble que cette dernière analogie n’est pas pertinente, car « toucher », c’est sentir. Or, je peux sentir un objet avec mon doigt, mais je peux aussi sentir mon doigt lui-même. D’ailleurs, quoi que je sente « avec » mon doigt, je ne sent au fond que mon doigt tel qu’il est affecté par les objets.

Mais ils avancent une autre objection : vous dites que la conscience de soi est comparable à une lampe qui s’éclaire elle-même tout en éclairant les objets. Mais c’est mal parler. Car la lampe, c’est la lumière. Mais la lumière n’éclaire pas la lumière : la lumière n’est pas rendu lumineuse par la lumière, sinon il y aurait régression à l’infini. De même, la conscience ne peut être établie par une autre conscience, car dans ce cas il y a aussi régression à l’infini. Donc la conscience, qui ne peut être prouvée (c’est-à-dire connue) ni par soi ni par un autre, est impossible, telle « la fille d’une femme stérile ». Elle n'est donc qu'un néant.

Mais mille raisons ne peuvent rien contre un seul fait. Or, comme en témoignent notre expérience immédiate, la conscience est l'acte de se connaître, évident et indubitable. Elle n'est pas comme une lame de couteau, une lampe ou ma main. Ni même comme l'espace ou un miroir. En fait, elle est singulière, unique en son genre. Heureusement, elle est facile à trouver ! Il suffit de prendre conscience de soi, sans "pourquoi" ni "comment".

19/05/2007

Les monde est-il illusion ou libre créativité ?

On entend souvent dire que le "Shivaïsme du Cachemire" tient les apparences pour réelles, et que c'est là ce qui distingue le plus cette doctrine tantrique de l'autre grand courant non-dualiste de l'Inde classique, à savoir le Vedânta de Shankara. 

En effet, selon les penseurs qui se réclament de Shankara (tout en le trahissant en profondeur), le monde est "magie", Mâyâ. Celle-ci est définie dans le Vedânta comme indéfinissable et indéterminable en termes d’existence et de non existence (sadasadanirvacanîya). En effet, on ne peut pas dire qu’elle existe, car elle ne résiste pas un examen approfondi, comme un mirage qui se dissipe aussitôt qu'on l'approche. Mais on ne peut pas dire non plus qu’elle n’existe pas, car elle apparaît, elle a pour forme l’expérience ordinaire (bhâvarûpâ). Elle est un fait, et non un simple néant comme l'est "le fils d'une femme stérile". Elle est donc l’incohérence même, puisqu'elle semble exister seulement lorsqu’on y porte pas vraiment attention, telle un fantôme, un faux-semblant de chose.

De plus, nous autres sommes des êtres doués de conscience. Cependant, selon Shankara, l’âme individuelle est ignorance (avidyâ), laquelle consiste justement dans cette vision superficielle, qui nous fait croire depuis toujours à la réalité des choses et de notre corps. Ce manque de connaissance est sans commencement absolu dans le temps, car c'est aussi lui qui rend possible le temps. La question "D'où vient l'ignorance ?" présuppose l'ignorance. En outre, la Mâyâ est une puissance (shakti) inconsciente sans origine. C'est à cause d'elle que lorqu'on s'endort, on se retrouve face à une inconscience massive au lieu de la pure conscience qui devrait alors subsister à l'état chimiquement pur. Ainsi, elle n’est ni réelle, ni irréelle. Cette "magie" est indicible, tout comme l'absolu -le Brahman - est indicible.

De même, selon les non dualistes shankariens Shrîharsha et Tchitsoukha, on ne peut rien définir du tout, car toutes les définitions de tout (existence, cause, substance, identité, différence...) se réfutent mutuellement. Ils parviennent de la sorte à mettre la dialectique bouddhiste de la vacuité au service de l'établissement de l'absolu révélé selon le Vedânta shankarien : l'absolu, c'est "ce qui reste" (shishyate) au terme de toutes ces négations. Le monde est un spectacle de magie qu'on doit percer à jour à l'aide de l'arme qu'est la raison. 

Toutefois, parmi les disciples de Shankara toujours, Vimuktâtman note que cette indétermination n’est pas un défaut (dûshana) de la Mâyâ, mais un ornement (bhûshana) qui la rend encore plus belle. 

Autrement dit, la Mâyâ est la puissance magique de l'absolu, comme l'enseigne le Chant du Bienheureux (Bhagavad Gîtâ : voir la nouvelle traduction par Marc Ballanfat chez Garnier Flammarion).

La Reconnaissance (Pratyabhijnâ) ajoute simplement que cette puissance impossible ou de faire l’impossible (atidurghatakâritva) est la liberté (svâtantrya) de l’absolu. Telle est la différence de perspective, subtile mais aux conséquences pratiques importantes. Shankara ne conçoit pas de libération possible sans renoncement au monde, tandis que les philosophes de la Reconnaissance, Utpaladeva et Abhinavagupta, la pensent comme une réintégration du monde en soi, dans et à travers la vie quotidienne.

Mais revenons à la position des shankariens. Selon Tchitsoukha, lorsqu’on dit que le Soi comme pure conscience est évident, manifeste par soi (svaprakâsha), il faut comprendre qu’il est « ce qui mérite d’être appelé immédiat, mais ne peut être objet de connaissance » (selon la traduction de Michel Hulin). Le Soi - la pure conscience (cit) distincte de l'esprit ordinaire (citta) n’est donc pas existant, au sens où il n’est pas un objet connaissable sur le mode du "cela" objectif. Mais il n’est pas non plus inexistant, car il est une « donnée immédiate », et la plus immédiate de toutes.

Dès lors, l'absolu et la magie dont il s'enveloppe ne sont pas différents. Ils échappent également, bien que pour des raisons différentes, à toute caractérisation en termes d'être ou de non-être. Samsâra et Nirvâna sont en outre identiques, car la différence entre eux relève de la Mâyâ, qui n’est absolument pas établie comme réelle. Autrement dit, il n'y a pas de dualité entre samsâra et nirvâna (a) car  la différence apparente ne résiste pas à l’examen rationnel (cette apparence est impermanente, composée, etc.); (b) car il ne peut y avoir de différence réelle entre une chose réelle et une chose qui ne l’est pas; (c) car on ne peut établir de différence entre deux choses qui sont également indéfinissables.

Toutefois, l'absolu et sa majestueuse magie ne sont pas non plus identiques : (a) car la différence n’étant pas établie, comment l’identité pourrait-elle l’être ? (b) car l'absolu aurait alors toutes les caractéristiques de sa magie, comme l'impermanence.

De même, selon l'idéalisme bouddhique (Vijnânavâda), la Mâyâ est irréelle, parce qu’elle n’est qu’imagination, une simple construction mentale (parikalpita). Alors que pour le Vedânta, la Mâyâ est irréelle parce qu’elle est indéfinissable (anirvacanîya). Les shankariens critiquent la thèse de l'idéalisme bouddhisuqe. On ne peut certes dire que les objets (le bleu, etc.) existent en dehors de la perception (vitti), mais on ne peut dire non plus qu’ils n’existent pas ! Ils sont indécidables. Cette critique du Vijnânavâda par le shankarien Vâcaspati rappelle celle du même idéalisme par le tibétain Longchenpa. D'ailleurs, ceux qui sont familiers des "introductions à la nature de l'esprit" dans le dzogchen tibétain auront sans doute reconnus plusieurs phrases caractéristiques, telle que "elle n'est pas existante, puisque personne ne peut la voir; elle n'est pas non plus inexistante, puisque sa présence infuse tout".

Selon le shankarien Vimuktâtman, un peu comme pour Longchenpa, les objets connus sont certes inséparables du sujet connaissant, mais ils ne sont pas non plus identiques à lui, car les objets changent, alors que le sujet ne change pas. Cela fait penser à une objection faite dans l'une des Stances pour la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur (I.5) : Puisque la conscience est absoluement simple, il faut admettre que des objets multiples, extérieurs à elle, sont la cause de la diversité des apparences. La Reconnaissance refuse cette thèse.

Mais finalement, elle doit admettre que tout s’explique par la liberté (svâtantrya). Dès lors, on peut se demander si cela ne revient pas à l’Indécidable du Vedânta, mais avec une connotation positive, puisque cette magie est liberté, mystère et étonnement sans limites. Cependant, il n’y a là qu’une différence d’accent. Le Vedânta met davantage l’accent sur l’analyse, la distinction, le discernement, l’exclusion du faux, alors que la Pratyabhijnâ met en valeur la synthèse, la réconciliation, la célébration.

A mon sens, la vraie différence entre le Vedânta non dualiste et la Reconnaissance est d'ordre social : Shankara accepte et défend le système ségrégationniste des quatres classes sociales (varna); tandis que la Reconnaissance s'adresse explicitement à tous, sans distinction aucune. C'est aussi la raison pour laquelle Shankara s'en prend si violement au bouddhisme, accusé de menacer l'ordre social brahmanique.

 

Les pattes de la vache

Reconnaissance (Pratyabhijnâ), Grande Complétude (Dzogchen) et Vision Sans Tête : qu'ont-elles en commun, ces pattes de la vache cosmique ? Tout simplement ceci. Dans ces trois systèmes, il s’agit de re-connaître dans la conscience les plus hautes valeurs ou personnes dont parlent différentes religions et cultures : les Puissances de Shiva, les Trois Corps d’un Bouddha, les attributs de Dieu ou de Jésus (Douglas Harding, surtout durant la dernière partie de sa vie, se référait fréquemment au christiannisme). Ces attributs sont autant de portes vers soi-même. J'ajoute qu'ils composent une sorte de tableau harmonieux, conférant ainsi à ce vénérable animal une touche cosmétique...

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10:59 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, dzogchen, vision sans tete |  Facebook |

26/04/2007

De l'importance du lieu du Mystère

En méditant les Stances pour la re-connaissance de soi comme étant identique au Seigneur (Pratyabhijnâkârikâ), oeuvre majeure du shivaïsme cachemirien, je me suis souvent demandé s'il y avait une réelle différence entre la position shivaïte et celle de leur adversaire bouddhiste, Dharmakîrti. Après avoir exposé la thèse bouddhiste, selon laquelle rien n'a d'identité réelle, Utpaladeva le shivaïte répond : "C'est vrai (satyam), mais...". Mais, continue t-il, la thèse bouddhiste ne saurait être vraie si celle des shivaïtes ne l'est pas aussi, un peu comme un corps ne peut vivre sans son âme. En gros en effet, les Bouddhistes affirment qu'il n'y a que des atomes de pensée et de perception se combinnant par association pour constituer les êtres et les choses, alors qu'Utpaladeva essaie de montrer que les pensées et les impressions mentales sont incapables de se combinner par elles-mêmes pour former une identité, personnelle ou autre. Il y faut en outre une activité synthétique, qu'il identifie à la conscience et dans laquelle il veut reconnaître la souveraineté du Seigneur, justement. Sans cette liberté qui relie les choses, dit-il, le monde serait aveugle, éclaté en une myriade d'îlots autistes.

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Le bouddhisme parle d'interdépendance. Utpaladeva ajoute simplement que cette interdépendance serait impossible sans une conscience continue et identique capable de mettre en relation les choses.

Dans la Sambandhasiddhi, opuscule consacré à établir sa définition du concept de relation, Utpaladeva démontre, en substance, que « les autres conceptions de la relation sont impossibles, donc la mienne est nécessairement vraie ». Une sorte de raisonnement par l'absurde, donc. En fait, la sienne ("l’identité-dans-la-différence") est contradictoire et impossible. A ce titre, on peut la comparer à la Trinité, ancêtre de la dialectique hégélienne, avec sa fameuse trilogie thèse-antithèse-synthèse. On pourrait certes trouver que celle-ci est « féconde ». Mais cela n’est peut-être pas si étonnant ! Car, une fois admit le mystère de l’identité-dans-la-différence, bien d’autres mystères sont « élucidés »...

Les Bouddhistes échouent à expliquer comment les choses et les idées s'agglutinent pour former l'apparence illusoire d'entités permanentes. Mais la Reconnaissance d'Utpaladeva semble faillir également à expliquer comment cet acte de conscience peut être un et continu, tout en se divisant en la multitude des expériences et des pensées qui font nos vies.

Ceci dit, à y regarder de plus près, il y a une différence : la mystère bouddhique de la causalité est un fait, purement objectif, et comme tel aussi froid que les vastes espaces qui effrayèrent Pascal. Au lieu que le mystère proclamé par Utpaladeva et les autres philosophes de sa veine est celui de la liberté, de l'étonnement d'être pour reprendre la belle expression d'Alexandre Quaranta.

Néanmoins, tout les enseignements du Bouddha pointent eux-aussi, tels des muets ou des poèmes suggestifs, vers cette liberté créatrice. La Reconnaissance se contente de révéler cet arrière-plan, ou plutôt de le suggèrer aussi, mais sans doute d'une manière plus éclatante. Dans cette perspective, le bouddhisme est comme un code dont la Reconnaissance fournit la clef, ou comme une mélodie dont Utpaladeva fait entendre la basse continue, donnant aux notes leur plein sens.

02/02/2007

Tout apparaît naturellement

Les univers composés du corps et autres objets apparaissent au Soi qui est être et conscience, dont la forme est félicité infinie. De même, ils n'existent qu'en moi. 162

 

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D'abord le corps apparaît, puis les objets apparaissent à l'intérieur et à l'extérieur du sujet connaissant, percevant, auteur de ces états. 163

 

Les activités et les pensées du sujet connaissant - Apparence évidente par soi - apparaissent directement et naturellement dans le Soi, à partir du Soi, grâce à la Puissance du Soi. 164

 

Je suis le Soi, conscience et félicité éternelle. J'apparais partout et toujours. A partir de mon Apparence, les objets apparaissent en moi. Il ne sont que ma progéniture. 165

 

Sans moi, il n'y a ni pureté ni impureté, ni lumière ni ténèbre, puisque ce soleil qui brille, brille pour moi. 166

 

"La terre et les autres (éléments) existaient bien avant vous. Comment pouvez-vous affirmer qu'ils ne peuvent exister sans vous ?"

- Mais je ne suis pas ce corps ! Je suis conscient, toujours présent. J'existe avant toutes choses. Je suis l'existence de tout ce qui existe et celui qui fait tout apparaître. 167

 

"L'inerte naît du conscient tout comme le conscient naît de l'inerte."

- (Mais cela) est perçu (par vous), monsieur. Comment pouvez-vous affirmer que le conscient vient de l'inerte si vous n'existez pas avant l'inerte ? 168

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

 

 

19:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, reconnaissance, meditation |  Facebook |

24/01/2007

Le Soi ne peut être capturé à coup d'efforts

Ô intellect !  L'époux parti est revenu : ne le délaisse pas ! L'oubli est oublié, notre vraie nature est trouvée ! 150

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Puisque le "je" - mon Soi - est Lumière directement et spontanément présente, sans interruption, immuable, comment pourrais-je être distrait de lui ? 151

 

Je suis présent une fois pour toutes. Je ne "deviendrais" jamais. Je n'ai jamais "été". Voilà pourquoi je suis "toujours" ! Je suis le Seigneur, identique au monde, toujours parfaitement apparent. Je suis Shiva, naturellement pur, sans rien à accomplir. 152

 

Je suis Shiva, fait de l'Apparence qui est le Soi, vide de toute inconscience, qui fait apparaître l'action, le temps et la durée, dépourvu de la dualité contenant-contenu. 153

 

Tout apparaît en moi qui suis, à cet instant même, apparent. Mon essence - le Soi, essence des objets, évident, ne peut jamais devenir un objet. 154

 

[Je n'arrive pas à traduire le 155]

 

Je suis en cet instant complètement affranchis du désir d'atteindre cette merveille bariolée au teintes variées, cette Lumière dépourvue des apparences du "début" et de la "fin". L'être avisé qui voit cela, est délivré en ce corps même ! 156

 

Ce Soi ne peut être appréhendé même par des centaines de raisonnements. Il est conscience toujours prouvée/accomplie/présente. On ne peut le capturer dans les filets des méthodes. Or, je suis Apparence, et non pas quelque chose qui apparait ! 157

 

Le seul maître (gourou) capable d'évéiller au Soi est Shiva lui-même. C'est lui qui apparait avec un corps sous la forme du maître et du disciple. 158

 

Je prend conscience de l'Apparence. Tout n'existe qu'en moi, à partir de moi. Ce "je" est le "je" absolu, dit-on. 159

 

Le bleu, le plaisir, etc. apparaissent scindés en temps et lieux distincts. C'est l'objectivité qui est (ainsi) déterminée, jamais le sujet. 160

 

Il apparait comme pur Apparaître, présent avant tout autre chose. Il est pur et simple acte d'apparaître. Il est donc l'Être primordial. 161

 

La liberté de la conscience (Samvitsvâtantrya), Pandit Râmeshvar Jhâ.

22/01/2007

Dans le temps et hors du temps

Je suis absolument comblé. Rien ne me fait défaut. Parfaitement pur aussi ; sans aucune impureté. Toujours je reste spontanément apparent, même lorsque tout apparaît. Bien que spontanément apparent, j'apparaît aussi en conformité avec le temps. 148

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Je me manifeste naturellement, éternellement j'apparais, ayant pour forme toutes les formes. Tout est ma manifestation, de sorte que je suis toujours évident. 149

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

19:32 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, meditation |  Facebook |

12/01/2007

Ici ou là, je ne vois que toi

La lumière du Soi danse ainsi et me procure jouissance et délivrance. Elle engendre à la fois la connaissance juste et l'illusion. De cette manière - ô merveille ! - elle me divertit éternellement/chaque jours. 133

 

Ganapati

 

Ce que je ne puis atteindre peut parfaitement l'être : c'est le sens du mot "je". Bien que je ne puisse être atteint, je suis pour tous et toujours le seul but visé. 134

 

Je suis le lieu de l'apparition et de la disparition de toutes choses. Je suis dieu en personne, parfaitement évident, et qui ne peut être démontré puisqu'il est éternel et indéfinissable. 135

 

Je ne suis pas le corps, car ce corps apparait en moi. Il est mon serviteur, et de ce fait il déborde de joie et de conscience. 136

 

A chaque fois qu'une apparence objective - le souffle, l'inellect, le vide ou le corps - apparait et disparait, à chaque fois l'état de sujet conscient authentique est pleinement présent. 137

 

Dans l'exacte mesure où apparait l'attribut de souveraine liberté propre à la conscience, par cela même l'adepte obtient les accomplissements (siddhi) tels que le pouvoir de voler dans l'espace (khecarî) et les autres. 138

 

Ô déesse, pas un seul individu ne peut atteindre son propre Soi sans devenir identique à toi. Si à l'inverse, tu t'efforces de t'individualiser, je pense que c'est là ton désir pour Shiva ! 139

 

Bien que je transcende les sens et l'entendement, je suis présent sous la forme de toutes choses. Bien que je sois sans divisions, je brille à travers tout ce qui est, inaffecté par ces divisions. 140

 

Je suis celui qui apparait avant, aprés et aussi pendant chaque désir et chaque pensée. Il n'y a aucun doute à cela ! 141

 

Je suis le fondement de tout puisque c'est moi qui fait tout apparaître. Je suis conscience, je suis Apparence. Je suis le germe primordial de toutes choses. 142

 

Je suis la matière première de ce tableau multicolore, de l'apparent dans sa totalité. Je suis le père, le voyant du fils, du créé dans sa totalité. 143

 

Contemplant toute cette diversité, façonné par lui-même pour lui-même, Shiva ayant assumé l'état d'être asservi ne se connait plus lui-même ! 144

 

Ici, là, partout, toujours, maintenant, alors... j'apparais de toutes les manières et je goûte à la fois à la jouissance (bhukti) et à la délivrance (mukti). 145

 

Ô seigneur ! tout apparait dans ta présence. Tu n'apparais pas ici-bas à celui qui n'a pas d'amour pour toi. Tous les mondes apparaissent dans ton regard, mais dans mon regard, toi seul apparais, unique ! 146

 

Ici et là, partout, toujours et maintenant, lorsque, quand... pleinement apparent à l'extérieur comme à l'intérieur, il n'y a que toi dans mon regard. 147

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jhâ.

 

17:54 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, reconnaissance, shivaisme |  Facebook |

06/01/2007

Doit-on devenir ce que l'on est ?

Contenir, être contenu, grandeur et petitesse, éloignement et proximité n'apparaissent que dans la présence que je suis. 119

 

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Ce qui est à faire et ce qui est fait, ce qui est à venir et ce qui est passé, le présent et l'activité, la connaissance et l'ignorance apparaissent  toutes en moi. 120

 

Quand je deviens sujet connaissant, la vision est alors imparfaite et je parais diminué. Et je suis aussi la vision parfaite, je suis éternel, je suis celui qui fais apparaître l'apparition et la disparition (des choses). 121

 

De fait, cette condition est expérimentée de bien des manières ! Cette gloire se fait visible même dans le corps. "Le souffle suspendu, l'activité apaisée", (dit-on). Mais notre Soi est partout et toujours identique ! 122

 

Notre Soi est apparant en tant que Soi de tout. Il apparait directement en cet instant même, (car) sa forme est unique. Il ne gagne ni ne perd rien en étant apparent sous telle ou telle (forme). Ce dieu qui embrasse (toutes les formes) est immuable en lui-même. 123

 

Je suis l'essence qui est notre Soi, dont la forme unique ne dévie jamais. Je me manifeste, me divertissant à travers la connaissance et l'action. Rien n'est séparé de moi, ni ce qui a été, ni ce qui sera. 124

 

Rien ne peut apparaître séparé de ce qui est trés pur et (donc) capable d'accueillir (des formes, à la façon d'un miroir limpide). Directement apparent, limpide, absolument libre, je suis celui qui fait apparaître le monde. Celui qui se méprend sur le Soi devient identique à moi/ avec mon Soi quand s'élève la conscience qui est ressaisissement de soi. Le Seigneur tout-puissant présent en ce corps se révèle (ainsi) à moi totalement ou partiellement (seulement). 125

 

Les vagues des pensées et des sensations (vimarsha) brillent éternellement dans l'océan de la conscience. Elles sont remémorations de ma propre souveraineté présente sous toutes ces formes. 126

 

La prolifération des objets des sens en forme de mots et de choses apparaît à l'intérieur et à l'extérieur. Elle surgit tout entière de notre Soi et se dissoud en notre Soi. Voyant cela, je suis heureux ! 127

 

Toujours, avant tout ce qui apparaît en ce moment, "je suis". Je suis celui qui fait apparaître (les choses), je suis celui qui les fait voir. Avant cela, je suis celui qui expérimente leur absence. 128

 

Il est toujours serein, limpide, accompli et inconditionné. Comment pourrais-je le produire à nouveau par une activité ? 129

 

La souillure, le conditionnement : comment et pour qui adviendraient-elles ? Car je suis impartial, toujours indivis, limpide, identique à tout. 130

 

Comment ces phénomènes pourraient-ils cacher mon état naturel ? Car tous, depuis Shiva (jusqu'à l'élément "Terre") surgissent de moi seul. 131

 

"Je suis". Que pourrais-je le devenir ? Etant (déjà existant), je ne le deviens pas. Celui qui, déjà existant, devient "existant", pour lui absolument tout s'effondre en ce monde ! 132

 

La liberté de la conscience, Pandit Râmeshvar Jhâ.

01/01/2007

Subham astu !

Je célèbre le dieu suprême, sans égal, souverainement libre, fait de conscience, non-duel, comblé, félicité spontanée,  notre Soi, le plus haut Seigneur !

 

La reconnaissance de la plénitude, Pandit Râmeshvar Jhâ.

 

Meilleurs voeux à tous !

15:07 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, voeux |  Facebook |

30/12/2006

Se connaître comme source de toute naissance et de toute mort

Pour moi, il ne reste absolument rien à accomplir ni à réaliser. Que resterait-il à accomplir pour qui est éternellement comblé ? Que resterait-il à réaliser pour qui est éternellement contenté ? 104

 

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Cet Ineffable qui apparait indifférencié, qui brille dans l'éternel et le parfaitement homogène, c'est lui le "poison"/l'omniprésent, l'immortel, c'est lui cette Apparence qu'est notre Soi. 105

 

Je suis naturellement affranchis du temps et de l'action, car c'est moi qui fais apparaître les apparences du temps et de l'action dans leur succession. 106

 

Le Soi brille de soi-même. Notre forme propre n'a pas besoin d'être indiquée ni comprise. Elle est éternelle, accomplie, obtenue. Par conséquent, délaisse le désir de l'obtenir et sois heureux ! 107

 

Prenons refuge dans la base universelle, dans cette liberté absolue (svâtantrya) qui est la Puissance unique dont sont faites toutes les puissances, Elle qui est spontanément présente, accomplie, affranchie de l'être comme du non-être ! 108

 

Ma seule forme constamment présente est Apparence car je vois que tout ce qui apparaît, apparaît en moi. 109

 

Je suis déjà spontanément accompli ! Que pourrais-je le devenir ? J'ai délaissé l'identification au corps qui cause une vaine naissance. 110

 

Merveille ! Cette aventure de l'adepte fortuné que je suis est le plus grand miracle ! Même si je demeure en ce corps limité, je soutiens l'univers entier ! 111

 

Mon essence est vibration toujours parfaitement pure. Je suis contamment vibrant, éternel. Je suis conscience comblée. 112

 

Ma vibration est manifestation et repos en moi-même. Sans contact avec le corps, je contemple cette (vibration) spontanément présente. 113

 

Je vibre, spontanément accomplis. (Aussi), je ne désire pas (le) devenir. Quant à l'identification au corps qui fait naître la peur de naître et de mourrir, je l'ai abandonnée. 114

 

Ma vibration est l'Apparence de mon essence. Ma vibration est la totalité des actions.  Le corps naît de la vibration et il ne vit que par la vibration. 115

 

Je suis toujours la majesté de l'Apparence qu'est le Soi. Par ma plénitude, je tisse le Tout. Il n'y a rien à abandonner, ni maintenant ni plus tard ! Le Tout, fait de mon Soi, bourgeonne/baille/se déploie. 116

 

De fait, pour qui il y a naissance faiseuse de Temps, il y a mort, elle aussi faiseuse de Temps. Mais celui qui se connaît lui-même comme Naissance de la naissance, des mondes, du Temps, etc. ne connaît point la naissance ni la mort. 117

 

Notre Soi est sans parties, évident par soi, éternel et sans événements. Mais (tout) ce qui est fait et accompli l'est dans le Soi, par le Soi, spontanément. 118

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jhâ.

 

 

 

 

 

 

 

 

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27/12/2006

Contenant et contenus

Sans se préoccuper du corps, il faut atteindre l'harmonie. On ne peut l'obtenir dans le corps, lequel est l'unique source de disharmonie. Le repos dans notre Soi est orné d'harmonie et de paix. C'est la Science. (Au contraire) l'identification au corps n'est qu'Ignorance. 95

 

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Ce qui n'apparaît pas n'a aucune réalité. Puisqu'elle fait tout apparaître, cette Lumière-Apparence, c'est moi en vérité ! 96

 

"Il est indéfinissable, sans voiles, infini, totalement immuable et donc toujours accompli, libre des moments et des lieux, sans contact avec l'inconscience, l'intellect, l'imagination, les sensations et le corps" : c'est notre Soi qui est indiqué par ces mots. Par conséquent, le bon yogi doit percevoir directement son Soi par son Soi au moyen de la prise de conscience verbale "je". Alors plus rien ne demeure de ce qui est manifesté comme de ce qui est latent. Simplement, l'univers brille spontanément comme son Soi, à partir de sa propre essence. 97-100

 

Ô Soi intérieur ! Vois ta propre essence ! Cet état absolument permanent ne peut être lié ni libéré. Il est tout ce qui est. 101

 

Le désir de définir l'indéfinissable et le désir de réaliser ce qui est (déjà) accompli ainsi que celui de prouver ce qui est évident : les ayant abandonnés, je suis toujours heureux ! 102

 

Je suis parfaitement présent en tout, car je suis aussi les choses en lesquelles je suis présent. Je suis celui qui toujours connait, perçoit et fait apparaître le contenant et les contenus. 103

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshva Jhâ.

15:26 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, connaissance de soi |  Facebook |

23/12/2006

Présent au Présent

Reposant dans le Soi, fait de tout de toutes les manières, je suis l'essence de l'épanouissement et de la contraction. Je n'appartient à personne. Personne ne m'appartient non plus. Bien que je me manifeste comme Un, je suis la forme du Multiple. 86

 

Je suis le Voyant constant de l'apparition comme de la disparition (des choses). Je suis le Puissant, je ne suis affecté ni par l'apparition, ni par la durée, ni par la destruction (des choses). 87

 

C'est moi, doué de toutes les Puissances, qui perçoit et fait être. Tout est créé et manifesté en tant que moi, par moi et en moi. 88

 

Je possède le "je" authentique grâce à la prise de conscience "je". Je suis toujours tout sans exception, dépourvu de la distinction entre le contenant et le contenu. 89

 

J'existe ainsi et autrement aussi. Je suis Un, non-duel. Bien que je forge la division en "ainsi" et "autrement", je me tiens en leur centre. 90

 

Oubliant mon propre Soi présent, doué de toutes les Puissances, je viens habiter spontanément le corps, le vide, etc., en personne. 91

 

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Celui qui se tient au présent dans le Présent, que ne jouit-il pas de toutes les Puissances ! (Mais) celui qui s'occupe du passé et du futur, oublieux de lui-même, que ne devient-il pas ! 92

 

Je m'épanouis complètement, totalement libre de contraction grâce à la Puissance d'activité née de la Conscience, ou encore à travers (la Puissance de connaissance) egendrée par l'activité. 93

 

Né du Soi, le monde n'existe que dans le Soi. Pour l'adepte toujours uni, il apparaît identique à sa propre essence. 94

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshvar Jha.

 

 

18:25 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tantra, pratyabhijna, connaissance de soi |  Facebook |

Signature des "Stances pour la Reconnaissance"

Une séance de signature de la traduction des Stances sur la reconnaissance du Seigneur, texte fondamental de la philosophie tantrique du Shivaïsme du Cachemire (voir lien dans la colonne de droite), se tiendra à la libraire orientaliste

Fenêtre sur l’Asie
49, rue Gay Lussac 75005 Paris
tel. 01 43 29 11 00

le mardi 9 janvier à partir de 18 heures.

Vous pourrez également y rencontrer Monsieur le professeur François Chenet pour le livre Catégories de langue, catégories de pensée en Inde, ainsi que Marc Ballanfat pour un numéro spécial de la revue Rue Descartes consacrée aux philosophies de l'Inde.

Venez nombreux !

21/12/2006

L'essence est toujours et partout présente

Pour celui qui contemplerait cette grande fête du don de la connaissance, source d'une extraordinaire félicité, pour celui-là d'où pourrait venir la souffrance ? 70

 

Pour moi, rien n'est jamais séparé de l'essence. Tout ce qui m'apparait vient de l'essence. 71

 

L'essence sans aspect ni forme - qui ne peut être ni représentée ni construite, évidente par soi, insondable - m'est toujours présente. 72

 

L'essence ne peut être saisie, ni gardée à l'esprit, ni démontrée. Ce qui apparait objectivement, ce qui peut être visé, n'est pas l'essence. 73

 

L'essence, toujours apparente par elle-même, elle qui fait tout apparaître, peut toujours être saisie en son essence, même dans les objets apparents. 74

 

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Toutes les choses, séparées et distinctes, apparentes en ce moment même, produites par des causes, sont éphémères. Notre Soi, au contraire, est permanent, parfaitement évident. Cause de toute preuve/ de l'accomplissement spirituel, il ne dépend de rien. 75

 

A tout instant, le monde entier se tient à l'intérieur, en moi. Sachant cela, je ne demande rien à personne. 76

 

(L'état de veille) La forme de ce monde visible, bien qu'éphémère et d'apparence duelle, n'existe que par mon essence, et déborde du nectar de la non-séparation d'avec le Soi. 77

 

(Le sommeil profond) Quand à l'état de sommeil profond, je le vois comme ce domaine qui engloutit tous les (autres) états; je le connais comme  mon Soi, vide de tout, non divisé par la pensée. 78

 

(L'état de rêve) Dans le rêve, je vois des choses passées, présentes, futures ou même impossibles. C'est dans le Soi que je les vois surgir. 79

 

(Le "quatrième" état) Je suis l'omniprésent en tant que Quatrième (état). Je suis Shiva en tant qu'essence propre. Je suis l'Insurpassable en forme d'Apparence ininterrompue par les temps et les lieux. 80

 

Je ne désire point atteindre ce qui ne peut l'être, ni prouver ce qui n'est pas démontrable. Je désire encore et encore voir éternellement l'eternel. 81

 

Voyant éternellement l'éternel, je suis heureux. Mais lié au corps, je semble vaquer à des occupations (diverses). 82

 

Il n'y a ni éternel ni non-éternel. Il n'y a pas non plus d'Un ni de Multiple. Je suis le sujet connaissant, la source du divers, comblé, doué d'une souveraineté sans bornes. 83

 

Que l'action, née du souffle vital et du mental, m'emporte vers le haut ou vers le bas ! Je suis leur témoin (litt. "Agent de l'expérience") constant, homogène, insondable. 84

 

Cette Expérience (litt. "Le fait d'être l'Agent de l'expérience") est toujours et partout présente. Cette essence brille pour moi, éternelle, authentique, permanente, suprême. 85

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopâdhyâya Rameshvar Jha.

 

 

 

 

 

 

16/12/2006

Je suis la Preuve des preuves

Je ne suis aucune chose et je ne suis personne. Aucune action n'est mienne. Je ne souffre rien, n'imagine rien. Je ne suis le fondement de rien. 60

 

Je suis l'essence du soi et du non-soi, du vivant et de l'inerte, je suis ce qui apparait et ce qui le fait apparaître. Je suis affranchi de la naissance comme de la mort. 61

 

Trident

 

Je suis le suprême et l'inférieur. Je suis grand, glorieux et entravé à la fois. Parce que je suis le Soi de tout, je suis tout. Je suis un, mais j'apparais comme étant multiple. 62

 

J'apparais comme esence de l'ami. Je brille aussi comme essence de l'ennemi. Je suis celui qui loue et celui qui calomnie. Je suis à la fois l'essence du Soi de chacun et le Suprême. 63

 

Je ne suis pas visible, ni méditable, ni mémorable non plus. Aucune preuve ne peut me prouver, car je suis l'existence avérée (de toutes les preuves). 64

 

Je suis la Preuve de toutes les preuves, car je suis toujours apparent. Je suis le Seigneur du tout, le Soi ultime, car je suis l'essence du tout. 65

 

Je suis la connaissance suprême. Je suis l'existence suprême. Je suis le Souverain Bien. Je suis la plus haute fortune. Je suis la Puissance suprême. Je suis aussi la science suprême. Je suis tout cela, et je suis l'auteur de tout. 66

 

Celui qui fait de moi l'objet de sa prière - la prise de conscience "je" - je devient sa nature. Il devient un adepte accompli, plein de connaissance, il obtient la plénitude. 67

 

L'être accompli, c'est celui qui est accompli en omniscience et en omnipotence, dit-on. Les sages déclarent que celui qui est libéré par l'omniscience et l'omnipotence est (vraiment) libéré. 68

 

La liberté de la conscience, Mahâmahopadhyâya Rameshvar Jha

18:48 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, connaissance de soi |  Facebook |

13/12/2006

Qui suis-je ?

Quand c'est le Soi seul qui apparait lui-même sous toutes les formes, que reste t-il à atteindre ? que faudrait-il  ensuite rejetter ? 51

La Terre, l'Eau, le Feu, l'Air et l'Espace : voilà l'objectivité qui apparaît de cinq façons. Je suis le sixième élement, Shiva. 52

 

Je me contente de ce que je possède naturellement. Je n'espère ni la disparition de l'irréel, ni la réalisation du réel. Ma forme naturelle, originelle, n'est ni réelle ni irréelle. C'est en elle que viennent mourrir les vagues des constructions imaginaires. 53

 

Le propre Soi du délivré est Shiva, non forgé par l'imagination, limpide, débordant de toutes choses. Même une fois libéré, il est sans aucun doute Shiva lui-même. 54

 

Mes Puissances (shakti) brillent de manière variée, encore et encore ! Océan de nectar, je ne suis pas affecté par les vagues qui émanent du Soi ! 55

 

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C'est cette Vibration et elle seule qui se manifeste comme essence de toutes choses pour celui dont l'essence est une nuée de félicité et de conscience toujours frémissante ! 56

 

Celui qui connait sa forme naturelle, source des choses et de leur disparition, celui-là se réjouit de tout lorsqu'il perçoit l'univers absorbé en lui-même. 57

 

Quand la forme lumineuse inextinguible et toujours pleine, le Soi, le "je", apparait en moi sous la forme du "cela", alors (seulement) le Tout apparait visible. 58

 

Je suis présent avant toutes choses, car je fais apparaître tout ce qui apparaît distinctement à l'extérieur ou dans l'esprit. 59

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jha.

 

 

16/09/2006

L'éléphant dans le noir

Une chose me gêne dans le bouddhisme de Nâgârjuna comme dans le Védânta de Shankara. Ils disent "non" à toute pensée, à toutes les constructions mentales.

Je me sens plus proche du point de vue d'Abhinavagupta ou du jainisme. Cette religion fort ancienne, basée sur la non-violence, a développé une véritable philosophie de la tolérance. Elle consiste à dire que toutes les théories sont vraies, d'un certain point de vue. Cela sonne t-il comme une platitude ? Pourtant, c'est là le seul moyen de justifier une attitude véritablement tolérante. Il ne s'agit pas de fermer les yeux sur les différences de point de vue, mais simplement de réaliser que, justement, ce sont des points de vue, c'est-à-dire des représentations partielles de la réalité, basées sur des présupposés. Le bouddha, quant à lui, s'appuie là-dessus pour discréditer toutes les opinions. Il ne veut pas s'égarer dans le "fourré des opinions" et des vaines spéculations. Cet agnosticisme calme le mental et le rend moins prétentieux, mais à quel prix ! Le bouddhisme prêche la tolérance, parce qu'au fond il pense que tout est faux. C'est guérir le malade en le tuant ! Le jainisme, au contraire, essaie de voir que chaque théorie est vraie, dans certaines conditions. Il n'utilise pas une opinion pour en détruire un autre, comme le fait Nâgârjuna. Autrement dit, une théorie philosophique n'est pas fausse simplement parce qu'elle est une construction mentale. Là où elle devient fausse, c'est lorsqu'on oublie les conditions et le contexte dans lequel elle est vraie. La réalité est riche de facettes innombrables. Une théorie qui prétend être vraie absolument est dangereuse, car elle nourrit l'agressivité présente en chacun. Mais le remède ne consiste pas à rejetter toute théorie, car cela est impossible. Ce remède - s'il existe - consiste plutôt à admettre qu'il existe une infinité de perspectives possibles sur la réalité.

Comme les philosophes jains et comme Abhinavagupta, je préfère une vision inclusiviste à la démarche exclusiviste de Nâgârjuna. L'univers - la "réalité" - est comme un éléphant dans le noir, que chacun décrit selon sa perspective. Cela ne veut pas dire qu'on accepte n'importe quoi. Mais cela signifie que la réflexion est une pratique, dans laquelle on essaie de se mettre à la place de l'autre, de "sortir de son trou", de comprendre autrui et de l'inclure, de l'embrasser dans une perspective de plus en plus tolérante.

14:05 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : abhinavagupta, nagarjuna, eveil, shankara, pratyabhijna |  Facebook |

06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

09/06/2006

Eveil et éternuement

Beaucoup de gens parlent de "rester centrer" malgré les émotions. Mais les chocs émotionnels sont des Eveils à l'Absolu.

Encore des grands mots, me direz-vous. Vous n'avez pas tord : le Bouddhisme tantrique affirme souvent que "les émotions sont la Sagesse". Sauf qu'on ne peut le vérifier qu'aprés 100 000 prosternations et je ne sais combien de millions de prières marmonnées...

Le Shivaïsme du Cachemire formule la chose d'une manière qui la rend immédiatement vérifiable. " L'Eveil est ce dont procède une nouvelle pensée chez un homme (déjà) occupé à la poursuite d'une première. Qu'on en prenne conscience par soi-même !" Evidemment, il ne s'agit pas ici de choc émotionnel. Cet exercice se pratique "à froid", assis ou ailleurs, la seule chose importante étant la capacité d'obervation. Notre vie mentale n'est faite que d'une suite de pensées-sensations. Quand une nouvelle pensée surgit - comme un petit choc ou un petit gong - elle commence par un vide clair, une pure lucidité muette. Habituellement, cet Eveil est si bref qu'il passe complètement inaperçu. Trés vite, en effet, cette limpidité instaurée au premier instant du surgissement se cristallise en une pensée qui s'enchaîne à d'autres. Mais dès lors que l'on a perçu un tant soit peu cet espace, on comprend aisémment que tout changement, tout passage d'une chose à une autre, est une porte ouverte vers "biiiiiiiip" (chacun lui donnera le nom qu'il veut). Et comme tout change sans cesse, chaque instant est une occasion d'Eveil. Tout recommence à chaque petit choc, comparable au son d'un bol tibétain. La pratique consiste alors à suivre cette résonnance assourdissante et à observer comment Elle devient une pensée déterminée. On y gagne plusieurs convictions : L'Eveil est immédiatement disponible ; L'Eveil peut se prolonger sans efforts, pour peu qu'on y mette un peu du sien ; L'Eveil revient, car toute pensée finit, ou est remplacée par une autre. Cette dernière découverte est cruciale : L'Eveil semble ne pas durer, mais toute pensée finit par être interrompue par lui. Du coup, je suis moint angoissé de le "perdre", je le savoure, je m'en délecte. Sur ce fond de plus en plus présent, la pensée prend une autre saveur. Confiant dans le fait que tout changement de pensée ou interruption inopinée est synonyme d'Eveil, je suis moins tenté d'opposer pensée et Eveil. Comme dit le Tailleur de flèches : "Les pensées sont comme des corbeaux sur le mat d'un navire. Même s'ils s'en vont, ils ne peuvent que revenir."

Une fois préparé de la sorte, on peut vérifier que la même chose se passe lors des vrais chocs émotionnels, "à chaud". Sur le plan théorique, il n'est pas difficile de comprendre qu'un choc violent réalise la même chose que les tout petits chocs de notre torpeur douillette. A la limite, plus le choc est rude, plus l'Eveil est puissant, comme un coup de hache qui peut, littéralement, nous laisser sans tête. D'aprés mon expérience, je ne nie pas qu'une discipline méditative soit utile. Elle est même peut-être indispensable pour expérimenter l'Eveil "à froid". Mais dans les situations limites (qui arrivent plus souvent qu'on s'en souvient), les techniques sont par définition inutiles. La seule chose qui compte peut-être, alors, c'est l'amour. Mais l'amour est encore un autre nom pour l'attention, attention qui est la clef.

Quoi qu'il en soit, comme la méditation "à froid" ne suffit pas, il faut un jour ou l'autre se lancer, amour ou pas. Cet Eveil dont parle le Shivaisme est le premier instant de toute pensée ou de toute émotion, avant que celle-ci ne se concrétise en désir de quelque chose ou en peur de quelqu'un.

"Cet (élan) se décèle dans la région du coeur à l'instant où l'on se souvient d'une chose que l'on a à faire, lorsqu'on apparend une nouvelle heureuse, au moment où l'on éprouve de la fraiyeur, où l'on assiste à un spectacle innatendu, dans le flot de l'émission (du sperme), lorsqu'on déclame à toute allure, lorsqu'on s'enfuit à toutes jambes" (Shiva Drishti)

"Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur ou l'anxiété, ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition qui est l'existence - le Brahman - (se révèle). A la vue d'un certain lieu, qu'on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu'on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s'avance". (Vijnâna Bhairava)

"La présence du spanda est bien attestée chez celui qui est au comble de l'exaspération, ou de la joie; chez celui qui se demande "Que faire?" ou qui court en tous sens". (Spanda est synonyme d'Eveil dans les Spanda Kârikâ)

"Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'orgueil, de l'envie, la réalité de ces (états) subsiste seule". (Vijnâna Bhairava).

Peu importe que le choc soit de joie ou de peine, de plaisir ou de douleur, car au premier instant il perce à travers la croûte de nos habitudes et de nos repères. Qu'une telle merveille se cache dans les pires moments de notre existence, c'est aussi ce que l'art nous révèle. Pourquoi autrement se délecterait-on de drames et autres émotions négatives ?