21/05/2007

Le "je" est-il la fin de l'ignorance où son fondement ?

L'acte de conscience "je" - pur de toute qualification - est-il la connaissance absolue ou non ? Nous avons déjà consacré plusieurs billets à ce problème. Je souhaite revenir ici sur ses origines dans l'histoire de la pensée en Inde, souvent ignorée par les adeptes des différents sages contemporains. Or, il me semble que cette histoire offre un éclairage indispensable sur la question.

DeviNoire

 

Le Yoga est, avec son pendant théorique le Sâmkhya, l'une des plus anciennes philosophies brahmaniques. Ce binôme se fonde sur l'expérience, la raison et la révélation relative à soi contenue dans les Upanishads pour libérer la conscience de ses identités factices. De ce point de vue, le Sâmkhya est l'un des ancêtres du Vedânta non-dualiste de Shankara.

Selon le Sâmkhya, le « je suis » (asmitâ), éprouvé à l'état pur par l'adepte du yoga dans certaines méditations, est la manifestation première de l’ignorance (avidyâ) qui nous fais confondre la pure conscience avec le corps, les sensations et les pensées. L’ignorance est en effet manifeste en tant qu’émotion perturbatrice (klesha, terme bouddhiste). Or, le « je suis » est l’émotion perturbatrice fondamentale : attachement et aversion reposent sur le « je suis ». Le "bavardage mensonger" (prapanca) prolifère à partir de lui. 

Selon Patañjali (Aphorismes sur le yoga, 2.6) : « Le « je suis » est l’apparence [trompeuse] d’une identité entre le pouvoir du percevant [la pure conscience] et ce qui sert à percevoir [c’est-à-dire le psychisme, citta] ». Autrement dit, le « je suis » est à la base de toutes les souffrances, il est la manifestation concrète de la confusion dans laquelle nous nous égarons à chaque instant.

Pourtant, et toujours selon Patañjali (1.17 et 36), le « je suis » est aussi l’ultime étape du retour vers la pure conscience, la dernière étape de la contemplation "réflexive" (samprajñâta-samâdhi).  Car ce samâdhi ayant pour objet le sujet qui médite (grihîtâ), le sentiment du « je suis », est le « psychisme unifié », parvenu donc au terme de son effort de concentration. Le commentateur Vyâsa précise : « Ainsi amené à coïncidence avec le « je suis », le psychisme, pacifié et sans limite comme un océan dépourvu de vagues [Doit-on le rapprocher du ‘sentiment océanique’ de R. Rolland ?], devient pur sentiment du « je suis »" (trad. M. Hulin).

Le « je suis » relève donc du psychisme (citta, qu’on traduit aussi parfois par ‘conscience’) et non pas de la conscience - cit, rendu souvent par ‘pure pensée’ ou pure conscience’ ; à ne pas confondre avecshuddhacitta, ‘psychisme pure’, qui justement serait le psychisme épuré de toute émotion particulière, et adonné à la seule émotion primordiale du « je suis ».

Par conséquent, selon le Sâmkhya-Yoga, le « je suis » est tantôt décrit comme le point d’entrée dans le Samsâra, tantôt comme son point de sortie. D’où une ambiguïté centrale : Ce « je suis » est-il l'ego pur, le Soi (âtman) ou bien le sens du "moi" et du "mien" (ahamkâra) ? Mais il est clair qu’il n’est pas le principe ultime, il n’est pas la conscience pure. Selon Michel Hulin « le « je suis » apparaît comme le cœur de la nescience ou comme son ultime et transparente expression ».

Si à présent nous nous tournons vers le sage contemporain Ramana Maharishi (dans Qui suis-je ?), nous lisons que la conscience "je" équivaut à l'idée que "je suis le corps", racine de toute souffrance.

Mais il dit aussi que, si l’on se recueille sur le sentiment du "je", sans aucune autre pensée, "une illumination non-verbale de la forme "je suis je" brillera dans l'esprit. C'est-à-dire que la pure conscience illimitée et indivise brillera spontanément." (« there would shine in the Heart [=psychisme, citta] a kind of wordless illumination of the form ‘I-I’. That is, there would shine of its own accord the pure consciousness which is unlimited and one”).

Donc, à première vue, le “je suis” est selon lui la pure conscience. Mais juste après, le même texte ajoute ceci : "... et à la fin, la pensée ultime "je" s'éteindra, comme un feu consume le camphre." ("and at the end the final thought, viz. the ‘I’-form, also will be quenched like the fire that burns camphor").

Ce qui signifie deux choses: D’une part, le “je suis” n’est pas l’expérience finale et définitive. Or, le texte affirme nettement que le « je suis » est la pure conscience infinie. Donc la pure conscience n’est pas l’état ultime ; D’autre part, de même que le camphre est brûlé dans le feu qu’il a lui-même servi a allumer, de même le « je suis » finit par être consumé dans l’expérience qu’il a lui-même induite et alimentée.

Mais cela pose un problème. On peut à première vue admettre que l’état ultime soit un état de pure conscience, c’est-à-dire sans conscience de soi, car comme dit le Sâmkhya, tout « je suis » est potentiellement un « je suis ceci ou cela ». Cependant d’un autre côté le Sâmkhya, et surtout Ramana, identifient « je suis » et conscience pure. Donc, si dans l’état ultime il n’y a plus de « je suis », il n’y a plus de conscience : ni conscience d’objet, ni conscience de soi. Mais comment une expérience sans aucune sorte de conscience est-elle possible ?

La solution, en ce qui concerne Ramana, me semble être de dire que c'est seulement la pensée discursive "je" qui disparaît, elle qui avait dans un premier temps servit à "allumer" le feu de la pure conscience au sein du mental. Cet acte "je", verbal, se consumme dans son arrière plan non-verbal, un peu comme un chanteur indien qui chante la tonique "sa", laquelle finit par se perdre dans le "sa" joué en arrière-plan par la tampoura.

Retenons simplement que le "je" n'est pas une chose, une entité ou une substance, mais un acte. La plupart des objections bouddhistes contre le "Soi" ne le concernent donc pas. 

Voulant éviter ces mêmes objections, le Vedânta non-dualiste ne parle pas du « je suis ». Seule la conscience pure (cit) est admise. Mais cette conscience est absolument sans dualité. C’est une lumière sans cause, mais aussi sans réflexivité. Simple manifestation, elle ne se représente pas elle-même, elle n’a pas conscience d’elle-même, sans quoi elle ne serait pas une et sans second. Une sorte de conscience inconsciente, donc !

D’ailleurs, la Reconnaissance critique cette formulation. Si l’état ultime est pure lumière, sans ressaisissement, elle ne vaut pas mieux que l’espace, un miroir ou un cristal, dit Utpaladeva. Ce qui est propre à la conscience, ce ne sont pas en effet sa transparence ou sa clarté, mais sa capacité innée à se ressaisir, tantôt parfaitement (c’est le « je suis »), tantôt imparfaitement (c’est le « je suis ceci...cela »).  

Selon le bouddhisme, tout cela n'est a priori qu'illusion (je dis a priori car les Bouddhistes n'ont, à notre connaissance, jamais répondu à cette philosophie). En particulier, le Madhyamika « conséquentialiste » (prâsangika),  affirme non seulement il n’y a aucun « je suis » réel, mais encore qu'il n’y a pas non plus de conscience ultimement existante. Il réfute ainsi la conscience de soi comme étant contradictoire.

De fait, dire que la conscience se connaît immédiatement elle-même, sans séparation en un sujet et un objet, c’est énoncer quelque chose d’impossible, comme prétendre qu’une lame pourrait se trancher elle-même, ou qu’un doigt pourrait se toucher lui-même.

Ceci dit, il me semble que cette dernière analogie n’est pas pertinente, car « toucher », c’est sentir. Or, je peux sentir un objet avec mon doigt, mais je peux aussi sentir mon doigt lui-même. D’ailleurs, quoi que je sente « avec » mon doigt, je ne sent au fond que mon doigt tel qu’il est affecté par les objets.

Mais ils avancent une autre objection : vous dites que la conscience de soi est comparable à une lampe qui s’éclaire elle-même tout en éclairant les objets. Mais c’est mal parler. Car la lampe, c’est la lumière. Mais la lumière n’éclaire pas la lumière : la lumière n’est pas rendu lumineuse par la lumière, sinon il y aurait régression à l’infini. De même, la conscience ne peut être établie par une autre conscience, car dans ce cas il y a aussi régression à l’infini. Donc la conscience, qui ne peut être prouvée (c’est-à-dire connue) ni par soi ni par un autre, est impossible, telle « la fille d’une femme stérile ». Elle n'est donc qu'un néant.

Mais mille raisons ne peuvent rien contre un seul fait. Or, comme en témoignent notre expérience immédiate, la conscience est l'acte de se connaître, évident et indubitable. Elle n'est pas comme une lame de couteau, une lampe ou ma main. Ni même comme l'espace ou un miroir. En fait, elle est singulière, unique en son genre. Heureusement, elle est facile à trouver ! Il suffit de prendre conscience de soi, sans "pourquoi" ni "comment".

08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

30/09/2006

Où suis-je ?

Le sage de Tiruvannamalaï a murmuré ceci : "Pour résoudre le problème, il faut voir qui a ce problème". Ce problème, c'est celui de la souffrance, de la veillesse et de la mort.

Dans de nombreuses traditions spirituelles, l'on s'efforce de guérir l'esprit, dans la mesure où l'on estime que l'esprit est la source de toutes nos expériences. Pour le guérir, on cherche à le calmer par une attention douce et neutre. En cultivant cette attitude de non-violence l'esprit, et tout ce qui en dépend, s'apaisent peu à peu pour laisser place à une mer d'huile. Je respecte profondément cette approche, mais elle me semble manquer de réalisme. Car où pourrais-je trouver cette indifférence pour commencer à me distancier de mes réactions physiques et mentales ? S'il faut déjà avoir trouvé la paix pour l'atteindre, alors je ne l'atteindrais jamais. De plus, quand bien même par quelque miracle de la nature cet espace se dévoilerait, il resterait que la grande paix atteinte serait le résultat de ciconstances artificielles, comme le fait de disposer d'un lieu et d'un moment de silence, de loisir et donc de détente. Perdu dans la foule des grandes villes, tiraillé par mille sollicitations, cet espace de paix ne serait plus qu'un vague souvenir. Bref, le calme mental est une expérience inoubliable, mais cela ne dure pas plus qu'un rêve agréable ou qu'un bon film. Cela nait et cela meurt. Cet état est dans la même situation que moi, son problème est le même.

Mais je parle de cet état de paix comme s'il était autre chose que moi. Et moi, où suis-je quand je ne suis pas dans cet état ? Que se passe t-il lorsque j'essaie de voir ce qu'il en est ? Voyons voir.

Suivant la suggestion d'un vieil ami, je me servirait de mon doigt pour décrire ce que je vois, et essayer de me situer dans tout cela (et il serait fort intéressant que vous aussi, aimable lecteur, faisiez de même, pour votre propre compte).

D'abord, un peu comme un enfant voulant dénoncer ses persécuteurs, je pointe du doigt ce qui est devant moi. J'y remarque des formes variées, des couleurs, des textures. Surtout, ces choses occupent chacunes un espace propre. Elles s'excluent mutuellement, l'une cachant l'autre : l'arbre cache la forêt. Je ne peux jamais être certain de connaître ainsi ces choses. En outre, ces apparences change et varient selon la lumière et la perspective. Elles sont multiples et complexes, pleines de détails. Et chacun, j'imagine, les jugera à l'aune de son passé. Ne dit-on pas que "des goûts des des couleurs on ne discute pas" ?

Poursuivant de la sorte, j'aperçois mon refletdans un miroir. Ne suis-je pas cette chose, cette personne ? Mais alors, il semble que je suis bel et bien voué à la mort, sans échappatoire aucune. Comme tout le reste, j'existe dans le temps et l'espace. Je change et les autres corps exercent sur moi leur action. Pour le moment, je suis encore en phase ascendante. Mais je vois bien qu'il n'y a qu'une trajectoire. Les jeux sont faits.

Déprimé, mon bras s'abaisse encore. Je pointe vers mes pieds, mes jambes. Encore des formes périssables, des éphémères en pantoufles. Habillées de guêtres séculaires, leur vie n'est tout de même qu'un instant dans la vie des univers. Poursuivant cette descente vers le fond - vers l'absurde ? - je vois ce tronc, cette poitrine qui se soulève et s'abaisse - comme pour me rappeler que tous ce qui apparaît doit disparaître. "Tout doit disparaître !" - telle est la maxime du monde. Et je ne suis qu'une partie de ce monde - un reflet sur un miroir, sur la vitre du Néant. Encore plus dépité, dégonflé, vain, mon bras se replie tel un rideau qui se lève sur une scène vide.

Vers le haut de cette poitrine donc. Et là, quelque chose se passe. Ou plutôt, une absence de choses. Mon doigt point à présent vers... quoi ? Rien. Mais un rien présent. Un néant existant. Une non-chose pour toutes choses. Ici, il n'y a rien. Oui, je le vois. Mais ce regard sans visage est bien différent de l'absurde spectacle que j'ai décrit jusqu'Ici. C'est un vide plein, plein de tout, une capacité illimitée, remplie de toutes ces choses vaines. Et du même coup, cette vanité des choses et des êtres se transmute d'elle-même en un vide léger, un vide lumineux. Quelle différence entre ce vide pesant, là-bas, et ce vide bienfaisant, Ici ! Je songe un instant au sort qui eut été le mien si je m'étais arrêté en chemin... De fait, le vide est ambivalent, comme la science. A moitié vides, à moitié savants, et nous voilà enfermés dans un reflet ! Car cette personne que je vois là-bas, dans le miroir (à environ un mètre), ce n'est pas moi. Moi, je suis ce vide qui accueille ce reflet et toutes ces formes.

"Et alors ?" me direz-vous. Alors, répondrais-je (mais je ne peux répondre que pour mon propre compte), Ici, il n'y a nulle forme, nulle couleur, rien qui puisse vieillir et périr, donc. Je suis un vide conscient, témoin de la vanité du monde. Et par cet anéantissement - par ce sacrifice depuis toujours accompli - le monde est sauvé et accueillis. Non par une personne, mais par l'absence de toute personne, Ici, au sein de cet espace qui englobe tout ce qui se présente.

Les instants passent. Le temps ne passe pas, mais mon reflet et toutes les choses passent. Je suis comme au bord d'un fleuve, et je ne m'en étais jamais rendu compte. Je veux dire, j'y avais certes pensé ; mais je ne l'avais jamais vu. A présent, je vois. Mieux, je suis cette vision, pareille à "une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part". Je suis tout et je ne suis rien : je vous en prie, ne ricanez pas avant d'avant tenté, ne serait-ce qu'une seule fois, de vérifier par vous-même, pour vous-même. Mais ne me croyez pas non plus sur parole, comme si vous entendiez les propos obscures et néanmoins amusants de quelque vieux sage oriental perdu dans sa boutique des paradoxes. Vous êtes la seule autorité.

Tiens donc ! J'aperçois à présent mes jambes croisées, comme celles des sages orientaux, justement ! Nouées. Mais cette fois-ci, je ne me laisse plus aller à croire que cette posture pourra me ramener Ici, Maintenant. Mon apparence objective peut bien chercher le calme. Mais je n'oublie pas elle est. Elle et tous ses problèmes - vieillesse, maladie, mort - sont là-bas, à plus ou moins un mètre de distance, et jamais Ici, à zéro centimètres. Ici, je suis le calme, suffisement serein pour acueillir même le manque de calme de ce corps et des autres formes. Voir cela, voir cette absence de tout noyau dur, au centre, est la seule force capable de dissoudre mes noeuds. Je suis ce moyeu vide, heureux, de la roue du monde. Je suis l'oeil du cyclone, la sortie du devenir. Bien sur, je suis aussi tout cela qui passe et repasse. Mais je suis aussi cet espace limpide. Le spectacle n'est pas toujours du meilleurs goût, mais il y a fort à parier que, plus je me laisse aller dans cette absence Ici, plus le spectacle, là-bas, sera intéressant et riche de sens.

 

11:39 Écrit par David Dubois dans Vision Sans Tête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : ramana, douglas harding |  Facebook |

29/01/2006

Observer les pensées ou observer celui qui observe ?

Deux possibilités s'offrent à celui qui souhaite se délivrer des pensées (et de tous les phénomènes en général) :

 

- soit il peut observer les pensées. C'est la voie du Mahâmudra de Gampopa. En observant les pensées sans les manipuler, par une attention sans intention, les pensées se calment peu à peu et la connaissance non-duelle se fait jour.

- soit observer d'emblée celui qui observe. C'est la voie du Dzogchen de Longchenpa. En se laissant aller dans cette vision de celui qui voit, on s'établit d'emblée dans la connaissance non duelle, sans jamais se préocupper des pensées.

Ce dernier le confirme dans ses oeuvres, comme le Trésor de l'Elément Réel (Chöying Dzöd). Dans sa biographie intérieure, il intérroge Vajra Yoginî, personnification de la connaissance non-duelle :

 

""Lorsque j'introduis mes disciples à leur vraie nature, dois-je leur precrire de demeurer dans la nature incrée de la pensée, ou bien de laisser l'esprit sans juger d'aucune manière ?" Elle répondit : "A quoi bon calmer les pensées ? Introduit-les à la vaste étendue de la connaissance non-duelle [yéshé]!"". (A Marvelous Garland of Rare Gems, p.111).

 

La première méthode ici mentionnée est l'accès direct à la connaissance non-duelle par le retournement de l'attention - sans intention - vers sa source.

La seconde méthode est celle de l'attention aux pensées : on observe l'esprit ordinaire ; alors que dans la première méthode, on se situe dans la connaissance non-duelle qui se connait elle-même. Cette simple reconnaissance suffit à "purifier" ce qui doit l'être.

 

On peut rapprocher cette opposition de celle que Douglas Harding établit entre Krishnamurti - partisan de l'observation neutre des processus mentaux - et Ramana Maharshi - partisan de l'obervation de l'Observateur. La première voie est psychologique; la seconde est... noétique (?). Mais les deux voies sont graduelles, en ce qu'elles requièrent toutes deux que l'on pratique encore et encore.

Simplement, dans la voie psychologique, on se situe par rapport au mental. Dans la voie noétique, on se situe dans l'étonnement, dans ce que certains mystiques néoplatonniciens ont appelé "la fine pointe de l'âme", dans "l'Un de l'âme", qui n'est pas l'âme. Ainsi, notre expérience de notre vraie nature, de l'essence de notre âme, ne progresse pas. Mais en demeurant en elle, notre mental - notre âme - progresse.

 

14:05 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ramana, longchenpa, douglas harding, dzogchen |  Facebook |

16/12/2005

Du côté d'Arunâchala

Toujours en 97. Le temple d'Arunâtchala vu du haut de la colline sacrée. C'est là que vécut Ramana Maharshi. J'étais monté à 5h du matin, histoire d'échapper à la fournaise tropicale. Arrivé au sommet, j'eu d'abord une mauvaise surprise. Deux sâdhus (ascètes) : l'un, visiblement fêlé, vivant dans une hutte faite de sacs plastiques (je vous dit pas la poésie du dispositif !); l'autre, occidental, chantant "ommmm" dans une cavité voisine, avant de retourner dans sa Hollande natale avec sont gros chignon. Puis, une bonne surprise : au sommet, d'environ 20  mètres de large et couvert de suie noire, je me suis retrouvé entouré d'un océan de nuages blancs sous un ciel immaculé. Ahhhhh... Sauf qu'au niveau sonore, c'était pas à la hauteur : la route qui ceinture la sainte colline/montagne est une voie de circulation principale pour les gros camions. Même au sommet, on se serait cru en plein embouteillage. Bizarre contraste entre la vision et l'ouïe. En plus, ces camions tuent de pauvres pélerins circombulants (ça se dit ?) ce linga naturel qu'est la montagne. Les routiers sont sympas...

16:21 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arunachala, ramana |  Facebook |

20/11/2005

Pratiquer pour atteindre l'Eveil, ou bien parce qu'on l'a déjà atteint ?

Je visitais hier les listes de gourous du site de Sarlo. Et je me disais que leur vocabulaire n'est pas le mien. L'Eveil, le mental, la clarté, le cérébral vs. le corps, la théorie vs. la pratique, l"illusion vs. la réalité : je ne me reconnait tout simplement pas dans ces problématiques. La Reconnaissance non plus, d'ailleurs.
 
"Je suis" est une sorte d'acte de conscience extatique, qui se répand en tout et auxquel toutes choses participent. Ce n'est peut-être pas permanent, mais ça fait plaisir, et ce plaisir donne l'envie d'y replonger.
 
Du coup, je ne ressent pas la nécessité de pratiquer, la méditation par exemple. En fait, quand on me pose la question "Tu médites ? Tu pratiques quoi ?", je me trouve assez embarrassé. Car pratiquer voudrait dire que la conscience "je suis" est ailleurs. Or elle est toujours déjà-là. C'est un fait. C'est un peu comme la "voix de la conscience morale". On peut ne pas l'écouter, mais on ne peut pas ne pas l'entendre. Il suffit de s'y abandonner. C'est bien une sorte d'effort, mais trés particulier. Je ne sais pas si on peut appeller ça méditer. Mais on peut dire, comme Ramana, que jusqu'à un certain point l'effort est nécessaire. Au-delà, il devient impossible.
 
Bref, je ne pratique pas pour atteindre l'Eveil. L'Eveil est mon essence, et tout ce que je fais, que je le sache ou non, est "pratique", c'est-à-dire manifestation de cet Eveil éternel.
En un sens, nous sommes tous l'Eveil. En un autre sens, nous ne l'atteindrons jamais.

20:33 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : eveil, pratyabhijna, ramana |  Facebook |