02/03/2006

La vie est-elle autre chose qu'un songe ?

Est-il vraiment possible de démontrer une réelle différence entre l'état de veille (celui que vous vivez en ce moment-même) et le rêve ?

Selon le yogi qui a fait visiter au prince égaré le monde qu'il avait créé à l'intérieur d'un petit rocher, cela est impossible. C'est ce qu'il lui enseigne au chapitre XIII de la Doctrine secrète: ils sortent du rocher. Et là, le prince ne reconnaît plus rien. Le yogi lui annonce alors qu'en une journée passée à l'intérieur du rocher, 12 millions d'années se sont écoulées "à l'extérieur" ! Le prince est effondré. Mais le yogi insiste : "Tout va sans cesse se transformant. Le monde se modifie d'instant en instant. A travers une longue évolution la face même de la terre, avec ses montagnes, ses lacs et ses rivières, est devenue différente. Telle est la loi qui préside au cours du monde. Les collines s'aplanissent et les plaines se soulèvent. Les déserts se mettent à regorger d'eau et les montagnes se transforment en plages de sables (...) Tantôt ce sont les hommes qui se multiplient sur la terre et tantôt les quadrupèdes, ou les vers et les insectes."

Le prince pleure en vain la perte de ses parents. Car "tout se transforme, mais rien ne se perd".  "Il est clair, en effet, que les parties constitutives du corps de tes parents se retrouvent aujourd'hui dans la terre et les autres éléments."

De plus, l'on a coutume de parler de "notre corps", comme si nous étions autre chose que lui. Mais notre moi, notre identité sociale, n'est qu'une construction imaginaire, de même que le monde "réel" dans lequel elle semble exister. Nous n'avons pas "un" moi, mais bien plusieurs. Car tout est magie de l'imagination - mâyâ.

Au prince qui objecte que le monde est réel parce que "stable et jamais démenti", le yogi rétorque que ce monde "réel" n'est qu'un rêve à l'intérieur d'un rêve. Il n'y a aucune différence "objective" entre veille et rêve. En effet :

1/ Les choses vues en rêves produisent certains effets. L'eau étanche la soif.

2/ Si l'on dit que le rêve est démenti au réveil, il faut alors s'aviser que la "réalité" de la veille est elle-même démentie par le sommeil profond, sans rêves ni perception d 'aucune sorte.

3/ Si l'on dit que la veille est davantage réelle parce qu'elle reprend son cour "le lendemain", eh bien l'on peut remarquer que cela est également possible pour le rêve. Certains rêves ont aussi un arrière-plan stable.

4/ De plus, notre soi-disant réalité se modifie d'instant en instant : comment pourrait-elle être réelle ? "Les montagnes elles-mêmes ne demeurent pas intactes d'un instant sur l'autre, érodées qu'elles sont par l'activité incessante des torrents, des sangliers, des multots, des fourmis, etc."

 

Conclusion : "L'expérience du rêve et celle de la veille sont sur le même plan." Il n'y a pas de durée plus réelle qu'une autre : "Lequel des deux temps est vrai, lequel est faux ? Comment en décider ? Il y a là comme deux rêves différents. Tu vois bien que le monde n'est que la croyance que nous projetons sur lui."

 

Etonnantes paroles venues des Indes médiévales ! L'on croirait entendre parler un géologue ou un chercheur en sciences cognitives.

Nous rêvons tous le même monde parce que nous avons tous plus ou moins la même imagination. Enfin, presque. Quand on voit le "choc des civilisations" actuel (qui est plutôt un choc des idéologies), l'on constate aussi à quel point chacun reste enfermé dans sa bulle. Cependant, nous avons un "sens commun" qui nous permet de communiquer tant bien que mal.

 

N.B. : a/ L'imagination qui projette le monde "réel", publique, n'est pas seulement individuelle. Il y a aussi une sorte d'imagination "transpersonnelle". Je veux dire par là que, lorsque nous voyons une table, nous ne l'imaginons pas délibérément et consciemment.

b/ De plus, selon la Reconnaissance, il ne faut pas oublier que tout ce que nous percevons est Shiva ("Dieu"), et la manière dont nous le percevons est sa Shakti (la Déesse). Le monde n'est pas une projection de la conscience, mais plutôt la manière dont l'être (Shiva) se connait lui-même. Evidemment, le plus souvent l'être, l'univers se perçoit de manière trés incomplète. Lorsque par exemple, je me dis "Oh, une table", en fait, c'est l'être (Shiva) se percevant, se reconnaissant lui-même, mais de façon incomplète et erronée. C'est la Mâyâ. Mais c'est aussi la liberté (svâtantrya). L'ignorance n'est donc pas un défaut (dûshana), mais un ornement (bhûshana) de l'être et de la conscience inséparables.

12:24 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : realite, pratyabhijna, reve |  Facebook |