30/11/2006

Pourquoi sommes-nous distraits ?

Le phénomène de la distraction est l'un des thèmes incoutournables de la littérature contemplative, en Orient comme en Occident. Le plus souvent, elle est décrite comme un défaut, comme un manque d'attention qui nous prive de la meilleure compagnie qui soit, que l'on nomme celle-ci Dieu, Soi ou Nirvâna - peu importe. La distraction serait comme une voleuse, à combattre par tous les moyens. Ainsi les hommes ont-ils imaginés d'innombrables méthodes pour remettre l'attention sur le droit chemin, sur l'objet à contempler. Les uns jêunent, les autres veillent. Certains ont crus bon de s'attacher à des cordes, d'autres ont espéré un remède chimique. Quelques uns, enfin, ont choisi de ruser en constatant que l'esprit est attentif à ce qu'il désire. C'est la stratégie tantrique, et la raison d'être de ses visualisations érotiques. L'attention est désir, et le désir est manque. Il suffit donc de présenter les choses - LA chose - sous un jour désirable. Mais la parfaite concentration, la focalisation unipointée ne finit jamais de se faire désirer. Si bien que l'on finit par retomber sur des conseils du genre : "Il faut faire attention à faire attention !", injonction impossible à réaliser et impossible à rejetter, source d'angoisses que chacun gèrera comme il pourra...

Sur le plan éthique, les conséquences de la distraction sont partout condamnées. Pascal en vient à définir la vie de l'homme sans Dieu - la misère de nous sans Lui - comme une suite de distractions. La vie profane est divertissement; la vie sacrée est concentration. Du multiple à l'un. Il faut rester sur ses gardes, veiller comme le chat sur le trou de la souris. L'ennui, c'est que ceci n'est rien d'autre qu'une prison. Une prison pour Dieu, pour le Soi ou pour le Bouddha, mais une prison quand même. Or, comme dans toutes les prisons, le surveillant est au moins aussi privé de liberté que son surveillé. On fait attention, au prix de sa liberté présente, pour le bénéfice d'une hypothétique liberté future.

TangtongGyalpo

 

Observons la concentration de plus près. Il s'agit de focaliser son attention sur un même objet, sans discontinuer. C'est la définition que donne le yoga classique du fameux samâdhi. Mais focalisation signifie aussi contraction. Donc effort et douleur. Et lien. Être concentré sur ceci, c'est être distrait de cela. Or, n'est-ce ce pas ce que justement nous faisons à longueur de journées ? Notre vie de sujet ne peut-elle pas se décrire comme une succession de concentrations plus ou moins longues, plus ou moins intenses ? Des visages, des sensations, des idées, des souvenirs... Parfois mêmes, nous restons sur une idée plus que de raison, trop longtemps pour que cela reste agréable. Nous sentons alors l'urgence d'une distraction, d'un oubli. Changer de disque. Borges, je crois, décris le cas pénible d'un homme ayant une parfaite mémoire - ce qui, du reste, nous montre ce que serait l'horreur d'une conscience omni-sciente, d'un regard qui verrait toutes choses à tout instant. La concentration ne semble donc pas désirable absolument, mais seulement lorsque son objet l'est. La distraction peut donc, en ce sens, être une libération. Méditer, c'est parfois ruminer, et c'est parfois insupportable.

 

Padma2

 

Mais regardons-y encore de plus près. Concentration et distraction sont deux facettes de tout acte mental, avons-nous dis (et c'est pourquoi le yoga classique affirme qu'il y a du samâdhi dans chaque état psychique). Faisons maintenant un pas de plus : être concentré sur un objet, c'est souffrir. Ou, du moins, s'identifier à lui et devenir un objet. Comme tout objet est limité, toute concentration est source de mal-être et d'esclavage. La distraction, au contraire, me délivre de cette tension arqueboutée sur l'objet, et me jette dans... quoi ? dans l'espace de conscience de soi - concience pure de soi, sans identification à aucun objet. Les Stances sur la Vibration l'affirment, à contre-courant des autres traditions : lorsqu'on est distrait d'un objet dans lequel nous étions comme absorbés, cette distraction est arrachement à la finitude de l'objet (fut-ce un état de calme douillet) et réveil fulgurant à ce regard sans visage qui est notre vrai visage. Voilà pourquoi les maîtres chan criaient, voilà pourquoi les maîtres dzogchen crient - p'hat ! - pour éveiller leurs ouailles à leur face immaculée. Voilà la raison secrète pour laquelle nous cherchons l'ivresse et le mouvement. C'est une purification. Un retour à l'espace. N'importe quel méditant a fait cette expérience : vous vous concentrez, et c'est à l'instant où une porte claque que la lumière intérieure semble s'allumer.

Le sens ultime de la distraction, c'est que nous ne sommes rien de ce que nous pouvons penser, faire, ou méditer. La distraction est pure liberté. Puissions-nous y être attentifs !

18:56 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : meditation, shivaisme du cahemire, samadhi |  Facebook |