25/11/2005

Qui a plus peur de renaître après sa mort, que de perdre ses clefs ?

Je suis surpris d'entendre encore des gens parler de "ne plus renaître", d'être "délivré du cycle des renaissances".
Franchement, qui prend encore au sérieux cette histoire de samsâra ? Car si, vraiment, je vais renaître, alors je ne veux pas chercher à y échapper, mais, au contraire, je ferais tout pour conserver instacte la continuité de ma mémoire !
 
Ce point est d'importance.
En effet, nous confondons souvent des sagesses qui ont des projets complètements différents à cet égard : 
 
(1) Le but du Bouddhisme ancien, de l'Advaita Védânta et du Néo Védânta, c'est bien de ne plus renaître du tout et de plutôt se fondre dans un absolu impersonnel, le "non né" dont parle le Bouddha historique.
 
(2) En revanche, le Bouddhisme Mahayana, les différents tantrismes et le Dzogchen ne partagent aucunement cet idéal. On n'y cherche pas seulement la délivrance (moksha). On y recherche également une expérience (bhoga) de liberté, ce qui suppose un corps et donc une forme d'immortalité. D'où l'intérêt des pratiques qui permettent de transmuter le corps ordinaire en un corps inaltérable, comme Thogal dans le Dzogchen. Ou bien , à défaut de cela, il s'agit renaître dans une "Terre Pure", un monde de lumière dans lequel l'esprit ignorant se volatilisera en un instant. Mais jamais de ne point renaître du tout.
 
Si l'on fait abstraction de ce point (capital) alors, évidemment, "tout le monde dit la même chose"...
 
Or, il me semble que la plupart d'entre nous sommes plutôt attirés - au fond de nous-mêmes - par la seconde sorte d'entreprise : nous rappeller enfin nos exitences antérieures ! profiter à l'avenir d'une série infinie d'existences, ici où dans d'autres dimensions !
Seulement, cela implique que nous admettions l'existence d'une conscience individuelle aprés la mort. Et là, il n'y a pas des masses "d'expériences" possibles... Du coup, nous nous rabattons sur ces sagesses non dualistes qui ne visent que la délivrance. Au moins, il n'est alors plus aussi urgent de croire à une vie dans l'au-delà digne de ce nom. On cite souvent les réponses de Nisargadatta là-dessus, du genre "Voyez d'abord qui vous êtes Ici et Maintenant..." Dans la même veine, on garde l'idée de samsâra, mais dans le cadre d'une interprétation psychologique : ces histoires de renaissances ne seraient qu'une manière, adaptée à un temps et à une mentalité différente, de dire comment nous, les êtres humains, nous sommes conditionnés par notre imagination et par le langage. D'où la thèse de ceux qui, comme Stephen Batchelor, disent que la transmigration (samsâra) n'est au fond qu'une allégorie de notre devenir depuis notre naissance, allant dans le même sens que ce que dit la Psychanalyse freudienne.
 
Tout cela est un peu embrouillé certes, mais il en ressort qu'il y a deux conceptions de la liberté : S'agit-il d'échapper à tout conditionnement en réalisant qu'on est un Absolu impersonnel; Ou bien s'agit t-il d'accéder à une nouvelle forme de liberté, à la fois impersonnelle (le dharmakâya, disons) et trés personnelle (sambhogakâya, "mondes imaginals et corps de gloire"...), c'est-à-dire avec un corps et une mémoire intactes  ?
 
Bref, nous sommes tous d'accord pour dire que nous sommes immortels. Mais cette immortalité n'est-elle que l'Etre pur, c'est-à-dire aussi bien un pur Non-Etre, un Néant au-delà de toute représentation, de toute expérience mentale ? Mais alors, dans ce cas, comme on peut bien se le dire en lisant Nisargadatta, pourquoi parler de "recherche" spirituelle ? Les matérialistes comme Spinoza ou Diderot disent aussi que tout est une seule Substance, dans laquelle nous forgeons des divisions fictives à partir de notre entendement limité. "Rien ne se perd, rien ne se gagne, tout se transforme" : sous-entendu, l'Etre, la Réalité reste la même, tel un océan. Personnellement, je ne suis pas sûr que cette immortalité impersonnelle puisse me satisfaire. Et l'on aura beau rétorquer que c'est là justement une illusion mentale, je trouve que ce genre de sagesse, si l'on se contente de cela, n'est que la voix des piliers de bistrot mixée au jargon védântique... Que l'univers, la Nature, la Réalité continuera aprés moi, que la conscience n'est qu'une illusion : C'est ce dont on nous rabat les oreilles depuis la maternelle. Inutile donc d'invoquer Ramana Maharshi ou la sagesse des "Eveillés" post-papajistes, ces microcéphales analphabètes tout justes bons à gâcher la beauté des plages de Goa (là, je suis caricatural et de mauvaise foi, mais c'est juste un moyen habile, donc que tout le monde garde son calme...). Je comprend tout à fait le dépit des gens qui trouvent que cette "Non-dualité" n'est qu"un verbiage inconsistant.
 
Ou bien alors, finalement, sommes-nous prêts à croire en une immortalité personnelle ?

17:18 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : samsara, reincarnation, dzogchen, tantra |  Facebook |