06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

18/07/2006

Signes

Comme le gourou de la Cite de la Deesse pratique aussi le tantrisme kaula, son temple et la ferme isolee dans laquelle il vit et acceuille ses disciples est pleine de signes assez explicites de son obedience.

Le tantrisme kaula, en gros, est celui du Shivaisme du Cachemire. L'idee principale est que le corps est le temple ideal, et que rien n'est rellement impur. L'Absolu (brahman) est plaisir (kha). Par consequent, tout ce qui procure du plaisir ou en decoule est tenu pour sacre.

Le gourou de la Cite a eu une vision de la Deesse, qui lui a demande de batir un ensemble de temple en ce lieu. A terme, le corps entier de la Deesse sera represente dans le paysage. Pour le moment, il y a le Sanctuaire de la Matrice :

 

 

Une source d'eau ferrugineuse s'ecoule du centre. C'est une sorte de reproduction du sanctuaire celebre de Kamakhya en Assam.

Plus haut, il y a un temple de Shiva, avec son "signe" (linga) :

 

 

Pour le moment, il est en reparation.

Tout en bas, il y a le temple principal de la deesse Tripura. avec tout son entourage de deesses erotiques representee grandeur nature. Un exemple :

 

 

Dans le rituel kaula, on venere la Deesse sous la forme d'une femme. Ou bien, on peut adorer un yantra (un temple en miniature) en imaginant qu'il s'agit du corps d'une femme. Le yantra utilise dans la tradition de Tripura est fameux :

 

 

Bien sur, les Indiens bien pensants ne manquent pas de s'offusquer de toute cette nudite. Mais a present, le gourou est mieux compris. Il faut dire qu'il anime aussi, avec sa femme, plusieurs organisations de promotion de la femme. On y parle par exemple de contraception ou d'independance dans une societe ou, traditionnellement, la femme doit toujours etre maintenue dans la dependance des hommes.

Ce lieu est donc un bel exemple de ce que le tantrisme religieux peut encore apporter a l'Inde.

14:21 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : shiva, yoga, tantra, shakti, deesse, linga, kaula |  Facebook |

31/05/2006

Réflexion et dévotion sont-elles vraiment incompatibles ?

Saviez-vous qu'il existe une magnifique traduction française des Hymnes à Shiva (Shivastotrâvalî) d'Utpaladeva par Roselinne Bonnet, chez Adrien-Maisonneuve ? C'est le complément indispensable des Stances sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), récemment parues chez l'Harmattan.

 

Rien n'est requis pour te voir,

Rien ne s'y oppose non plus

Puisque tout est inondé de toi seul !

Alors comment maintenant n'es-tu pas vu ? XII, 1

 

Pour le monde,

Qu'est-ce qui n'est matière à t'obscurcir ?

Et pour tes adorateurs,

Il n'est rien qui puisse te cacher ! XVI, 1

 

Pour certains,

ton hommage n'est qu'une voie cérémonieuse

En vue de t'atteindre

Mais pour tes adorateurs,

Il est l'épanouissement même

De leur unicité en toi. XVII, 40

 

Ils n'auront guère conscience

De l'essence merveilleuse des êtres,

Les gens vaniteux,

Car celle-ci se révèle telle

Dans un effort de connaissance ;

Mais en revanche,

Si je ne prend pas en considération

Cette conscience-de-soi, ici-même,

Alors je suis perdu ! XVIII, 3

 

 

12:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, bhakti, shiva, shakti, utpaladeva |  Facebook |

26/03/2006

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Il y a l'être (sat). Il y a la conscience (cit). Et il y a l'union des deux : félicité (ânanda).

Au départ, cette extase est pur mouvement. Tout est possible, fluide. Puis, ce baîllement de plaisir (vijrimbhana), cette délectation émerveillée (camatkâra) se crystallise (âshyânîkrita). L'origine première, le commencement du commencement de cette perturbation est insondable, comme l'illustre cette magnifique suite mathématique mise en couleur :

 

Cette photo donne une idée des la manière dont les phénomènes s'engendrent les uns les autres dans la continuité. Il n'y a pas rien d'abord puis, soudainement, quelqque chose. Tout existe toujours. Tout est l'être. Mais l'être se connait par touche successives, suscitant ainsi le monde et le temps, un peu comme dans l'histoire de l'éléphant dans le noir. Il n'y a donc pas de commencement absolu. Seulement une succession d'aperçus, d'inspirs et d'expirs, d'éveils et d'assoupissements. Et si l'être se connait ainsi partiellement, successivement, c'est parce qu'il est doué de conscience (caitanya), synonyme de souveraine indépendance (svâtantrya). Ce monde est illusion (mâyâ); l'illusion est ignorance (ou plutôt connaissance incomplète), et cette ignorance est, finalement, liberté. 

La première originalité de la Reconnaissance, c'est de penser le Principe comme mouvement, alors que la plupart des métaphysiques occidentales comme orientale dévalorisent le mouvement. Il va sans dire que ce pur mouvement originel est décrit également en termes sexuels, puisque ce mouvement est issu de l'étreinte du couple être-conscience ou sujet-objet. Autrement dit, et sans vouloir choquer personne, notre monde est, primordialement, l'orgasme éternel du Dieu et de la Déesse. Puis apparaissent les univers et les créatures, comme autant d'embryons en gestation jusqu'à la prochaine extase.

La seconde originalité, c'est d'affirmer que cette extase continue, jusqu'à maintenant et pour toujours. Le plaisir originel semble se cristalliser, se fragmenter, la conscience et le monde se séparent. En réalité, c'est un jeu. La diversité des phénomènes est le divertissement du couple. Et la douleur, dira t-on ? La douleur physique, répond la Reconnaissance, est elle aussi une forme pervertie de l'extase originelle, atemporelle, qui affleure à chaque instant. La succession des plaisiss et des douleurs baigne dans l'extase éternelle. Si je reconnais que tous les phénomènes sont moi, que toute expérience est reconnaissance de soi, alors l'harmonie (sâmya) prédomine. Il y a des souffrances, mais elles sont qualitativement différentes. Sinon, si l'on ne reconnait pas en chaque phénomène, en chaque acte de conscience, un épisode de l'étreinte éternelle, alors règne la disharmonie (vaishâmya). D'un seul être surgissent le samsâra et le nirvâna, selon que l'être est reconnu (se reconnait) en son intégralité ou non. Un peu comme les dessins ambigus d'Escher.

Troisième originalité, enfin. L'Advaita Védânta nie l'objet : seul le Sujet (la conscience) est réel. Le Bouddhisme nie le sujet : seuls les phénomènes (les dharmas) sont réels. Or, il est certain que chacun de ces points de vue comporte sa part de vérité. Donc, unité ou multiplicité, dualité ou non-dualité : faut-il vraiment choisir ? Non, déclare la Reconnaissance, car la réalité ultime, ce n'est ni l'unité ni la dualité, ni la conscience ni les phénomènes, mais plutôt la relation entre le sujet et l'objet. Il n'y a pas à exclure le Dieu au détriment de la Déesse, ou l'inverse. Ce qui est créateur, c'est leur relation. Dès lors, le yogi est celui qui est constament attentif à cette relation entre le sujet et l'objet. Si cette relation est ressaisie en sa globalité, elle engendre une expérience harmonieuse, sinon c'est le devenir ordinaire.

Note : cette idée de relation est bien évidemment à rapporcher de celle, bouddhiste, d'interdépendence des phénomènes (pratîtyasamutpâda).

 

17:12 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti, abhinavagupta, tantra |  Facebook |

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.

16/02/2006

Toute conscience est-elle conscience de quelque chose ?

Le chapitre XI de la Doctrine secrète, intitulé Le miroir spirituel, précise en quoi l'univers n'est qu'une illusion dans la conscience. Tout ce que nous expérimentons, c'est nous-mêmes, mais d'une façon erronnée comme une illusion. Toutes les consciences individuelles sont des fragments de la conscience indivise, la Déesse. Une conscience de hibou est une manière pour le Soi de se méprendre. De même pour toutes les autres sortes de consciences. Mais cette fragmentation de la conscience - et donc du Soi - est librement assumée par elle. Tout est illusion inconsistante, mais c'est un jeu, un divertissement tout à la gloire de la conscience.

De plus, même si c'est une illusion, il reste que cette fantasmagorie est perçue dans la conscience et n'existe pas sans elle. La conscience est ainsi l'inimaginable Auteur des milliards d'univers - subjectifs et objectifs, privés et communs - qui apparaîssent et disparaissent en elle comme autant de songes. La cause de tous ces miracle n'est autre que la liberté de la conscience, c'est-à-dire le pouvoir de réaliser l'impossible. En la conscience, émergent spontanément une infinité de formes et de noms, sans pour autant que la conscience/Soi s'en trouve réellement fragmentée. Ni une - car elle apparait sans cesse -, ni multiple, elle est un Etonnement abyssal (gambhîracamatkâra).

"Tu est une pure conscience distincte du corps et, pareillement, le Seigneur est la pure essence consciente, impérissable et dégagée du monde".

"En l'absence de la conscience pure, rien ne peut jamais exister nulle part. L'idée même d'un "lieu" d'où la conscience serait absente est contradictoire." En effet, si ce lieu n'est pas appréhendé par un acte de conscience, même en imagination, alors il est absolument rien. Et encore, même ce "rien" n'existe que dans, pour et par la conscience.

Petit rappel terminologique :

"Apparence" ou "Être" ou "Existence" ou "Lumière" désignent Shiva, c'est-à-dire le versant "objet" du réel, de toute expérience.

"conscience" ou "représentation" désignent la Déesse, le versant "sujet" de toute expérience.

Ces deux versants ou aspects sont inséparables en réalité, comme les deux faces d'une même pièce, ou comme le soleil et sa lumière. Shiva est ce qui est; Shakti, la Déesse, est la connaissance de ce qui est.

Plus Shiva se fragmente, plus la conscience qui l'appréhende se fragmente également. Et inversement, plus la conscience se fragmente, plus la réalité qu'elle appréhende lui apparaît fragmentée. Au début, la Déesse connaît Dieu en sa totalité, de manière indivise. Puis, tout cela se différencie peut à peut en noms (du côté conscience) et en formes (du côté Apparence). Mais toute cette multiplicité n'est qu'un spectacle suscité librement. Le couple divin conscience-Apparence demeure un, tout comme le miroir qui acceuille d'innombrables reflets.

"Tu estimes peut-être que les choses réelles [la table, etc.] existent sans avoir besoin pour cela d'être perçues. Mais réfléchis à ceci : s'il en allait ainsi, il serait impossible, même au niveau de l'expérience quotidienne, de déterminer ce qui "est" est ce qui "n'est pas". L'existence empirique des choses se confond donc avec leur illumination par la conscience. De même que l'existence du miroir conditionne celle des reflets, de même l'existence de la conscience conditionne celle des choses. Et si l'univers est manifesté avec une évidence suprême cela tient à la pureté infinie de la conscience. Ce sont en effet la densité et la pureté de la surface réfléchissante qui déterminent l'aspect flou ou net des reflets, comme chacun peut le constater dans le cas des eaux ou des différents types de miroirs. Cependant les miroirs, choses matérielles et dépourvues de liberté, ont besoin que des objets viennent de l'extérieur se refléter en eux, tandis que la conscience, dans sa liberté infinie, suscite directement en elle-même ses propre reflets. (...) Celle-ci, semblable à un miroir, peut refléter une multitude de formes et de teintes sans que son essence propre subisse la moindre altération. Mais alors que le reflet dans le miroir a pour origine une chose extérieure, l'univers-reflet a pour origine la seule liberté intrinsèque de la conscience.

(...) Le miroir est immobile est le reflets mobiles. (...)

Ce qu'un miroir reflète comme perdu dans les lointains réside, en tant que reflet, dans le miroir même."

 

Ainsi, l'univers n'est que conscience de part en part.

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |

11/02/2006

Accouplements

Toute expérience nait de l'interaction du sujet et de l'objet.

Voici un tableau qui mentionne quelques une des manières d'envisager cette interaction entre deux pôles distincts, mais inséparables. Il y a quelques mots sanskrits (pas toujours traduits vers la fin), de même que quelques parallèles avec le Dzogchen. L'intérêt de ce petit jeu est, me semble t-il, qu'il permet d'appréhender de quoi parle la Reconnaissance, au-delà des mots et des symboles changeants :

 

Shiva

Possesseur

Prakâsha

Être

"cela"

Apparence

Manifestation

Expérience "donnée"

Monde connu

Soi

Objet connu/saisi/désiré

Signifié

Chose

Formes

Evènement

Manifestation pure

Manifestation impure

Nirvâna

Samsâra

 

Divinité d'élection

Voyelle

Bindu

 

Samantabhadra

Espace

Vacuité

 

Processus de manifestation,

"versant objet" :

 

Rûpa/Artha-stha - "formes"

      -

Kalâ- Para - 1

      -

Tattva- Sûkshma - 2

      -

Bhuvana- Sthûla - 3

Shakti

Puissance, pouvoir

Vimarsha

Pensée

"je"

Conscience

Représentation

Interprétation, jugement

Connaissance

Reconnaissance

Sujetconnaissant/saisissant/désirant

Signifiant

Mot

Noms

Réaction

Science pure

Science impure

Connaissance complète

Connaissance incomplète

 

Mantra

Consonne

Nâda

 

Samantabhadrî

Conscience éveillée (rigpa)

Sagesse primordiale (yéshé)

 

Processus de prise de conscience,

"versant sujet" :

 

Pada/Nâma-stha - "noms"

    -

Varna- Pashyantî - 1

    -

Pada- Madhyamâ - 2

     -

Mantra-Vaikharî - 3

 

 

14:01 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : pratyabhijna, shiva, shakti |  Facebook |