22/06/2007

Alexis Sanderson

L'un des plus grands chercheurs sur le shivaisme du Cachemire est le professeur Alexis Sanderson d'Oxford. Il a désormais son site, sur lequel on peut télécharger ses principaux articles.

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Son article de 1988 Saivism and the Tantric Traditions reste indispensable pour se faire une idée de l'organisation des différents courants du tantrisme de l'âge classique (IV-XII siècles).

En ce qui concerne le bouddhisme tantrique, il montre dans un article de 1994 combien le bouddhisme a plagié consciemment - et de manière critique - le shivaisme pour se constituer. Le tantra de La Roue du Temps (Kâlacakra) en est l'exemple le plus aboutit. En revanche, un tantra comme celui de Cakrasamvara a "copié" des passages de tantras shivaïtes verbatim. Du coup, certains de ces passages sont devenus incompréhensibles dans un contexte bouddhiste (Sanderson donne un exemple dans un article fort technique mais passionnant : "History Through Textual Criticism", pp. 44-47)... 

Enfin Sanderson, qui a étudié auprès du maître Lakshman Joo (voir la photo ci-dessus), est aussi réputé pour sa rigueur et ses critiques, particulièrement à l'endroit du travail de Lilian Silburn. Voyez par exemple son évaluation de la traduction par Silburn du commentaire de Kshemarâja aux Shiva Sûtras. Les remarques de Sanderson sont dures mais exactes, et il est incontestable que Silburn a déformé sa lecture des textes pour l'adapter à l'enseignement de son gourou - qui était un soufi - et que ses traductions sont souvent inexactes, sans parler de l'aspect historique ou philosophique, qui lui échappe complètement. Cela étant, ses livres restent magnifiques et profonds.

D'un autre côté, les études de Sanderson manquent, à mon (très) humble avis, de la problématisation nécessaire quand on aborde des oeuvres à caractère philosophique. Cependant, il a livré récemment un commentaire impressionant à l'introduction du Tantrasâra d'Abhinavagupta. De plus, il a écrit un article sur la philosophie bouddhiste (école sarvâstivâda) !

Sanderson est un virtuose du sanskrit et manie les manuscrits avec une aisance stupéfiante. On ne peut que le respecter, tout en regrettant qu'il ne publie pas davantage, et qu'il ne livre pas plus de réflexions d'ensemble sur l'oeuvre d'Abhinavagupta.

12/01/2007

Ici ou là, je ne vois que toi

La lumière du Soi danse ainsi et me procure jouissance et délivrance. Elle engendre à la fois la connaissance juste et l'illusion. De cette manière - ô merveille ! - elle me divertit éternellement/chaque jours. 133

 

Ganapati

 

Ce que je ne puis atteindre peut parfaitement l'être : c'est le sens du mot "je". Bien que je ne puisse être atteint, je suis pour tous et toujours le seul but visé. 134

 

Je suis le lieu de l'apparition et de la disparition de toutes choses. Je suis dieu en personne, parfaitement évident, et qui ne peut être démontré puisqu'il est éternel et indéfinissable. 135

 

Je ne suis pas le corps, car ce corps apparait en moi. Il est mon serviteur, et de ce fait il déborde de joie et de conscience. 136

 

A chaque fois qu'une apparence objective - le souffle, l'inellect, le vide ou le corps - apparait et disparait, à chaque fois l'état de sujet conscient authentique est pleinement présent. 137

 

Dans l'exacte mesure où apparait l'attribut de souveraine liberté propre à la conscience, par cela même l'adepte obtient les accomplissements (siddhi) tels que le pouvoir de voler dans l'espace (khecarî) et les autres. 138

 

Ô déesse, pas un seul individu ne peut atteindre son propre Soi sans devenir identique à toi. Si à l'inverse, tu t'efforces de t'individualiser, je pense que c'est là ton désir pour Shiva ! 139

 

Bien que je transcende les sens et l'entendement, je suis présent sous la forme de toutes choses. Bien que je sois sans divisions, je brille à travers tout ce qui est, inaffecté par ces divisions. 140

 

Je suis celui qui apparait avant, aprés et aussi pendant chaque désir et chaque pensée. Il n'y a aucun doute à cela ! 141

 

Je suis le fondement de tout puisque c'est moi qui fait tout apparaître. Je suis conscience, je suis Apparence. Je suis le germe primordial de toutes choses. 142

 

Je suis la matière première de ce tableau multicolore, de l'apparent dans sa totalité. Je suis le père, le voyant du fils, du créé dans sa totalité. 143

 

Contemplant toute cette diversité, façonné par lui-même pour lui-même, Shiva ayant assumé l'état d'être asservi ne se connait plus lui-même ! 144

 

Ici, là, partout, toujours, maintenant, alors... j'apparais de toutes les manières et je goûte à la fois à la jouissance (bhukti) et à la délivrance (mukti). 145

 

Ô seigneur ! tout apparait dans ta présence. Tu n'apparais pas ici-bas à celui qui n'a pas d'amour pour toi. Tous les mondes apparaissent dans ton regard, mais dans mon regard, toi seul apparais, unique ! 146

 

Ici et là, partout, toujours et maintenant, lorsque, quand... pleinement apparent à l'extérieur comme à l'intérieur, il n'y a que toi dans mon regard. 147

 

La liberté de la conscience, Pandit Rameshvar Jhâ.

 

17:54 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, reconnaissance, shivaisme |  Facebook |

28/10/2006

Le rituel de la déesse Suprême - 1

J'avais, avant les vacances de l'été 2006, proposé une lecture d'une oeuvre apparentée au Shivaïsme du Cachemire, la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ (Tripurârahasya).

Les récits initiatiques qui la composent sont reçus par Parashurâma de son maître, après douze années de culte rendu à la Déesse. Ce culte est exposé dans la Liturgie de Parashurâma en aphorismes (Parashurâmakalpasûtra).

C'est un système de pratique complet et encore transmis de nos jours, en particulier dans le sud de l'Inde. Il propose la pratique successive de cinq divinités corrélées à cinq cakras et cinq périodes de la journée : Ganapati, Candî, Vârtâlî (alias Vârâhî), Tripurâ et Parâ.

1 - Ganapati ou Ganesh est censé purifier les tendances fabricatrices (samskâra) inconscientes accumulées dans le "corps subtil", plus précisément dans le cakre de la base (mûlâdhâra). De fait, il sert de pratique préliminaire, en faisant fondre les plus gros obstacles : Ganesh est le Soi en tant que "Destructeur des obstacles" (Vighneshvara). Dans le cadre d'une retraite, cette pratique atteint son but en 40 jours. Quatre est, en effet, "le chiffre de Ganesh". L'objectif est atteint lorsque l'adepte fait certains rêves considérés comme auspicieux.

2 - Puis, il adore la Déesse sous sa forme de Candî dans le nombril (manipûra), pratique qui est réputée éveiller pour de bon la "Lovée" (kundalinî), qui n'est autre que la prise de conscience "je". Non pas - notez bien - "je suis untel, je suis gros" ou "maigre", "jeune" ou "vieux". Simplement "je". Telle est la clef de la connaissance de soi, qui va ensuite s'épanouir dans les pratiques suivantes. Les tendances fabricatrices, les impressions fausses, les représentations erronées vont alors se dissiper tels des nuages dissipés par la lumière et la chaleur du soleil (qui auparavant a contribué à la formation de ces mêmes nuages...). Ce soleil est la pure et simple prise de conscience de soi : "je-je" (ahamaham iti samsphurad-âtma-tattvam) comme disait Ramana (grand adepte de la Déesse, soit dit en passant).

3 - Puis Vârtâlî, dans la gorge (le coeur est le lieu d'une pratique intermédiaire non mentionnée par Parashurâma, celle de Râdhâ, compagne de Krishna) concerne la purification du sommeil profond et des tendances les plus anciennes. Ceci dit, chaque pratique, depuis le début, purifie l'inconscient (de toutes façons, les constructions mentales sont nécessairement "inconscientes", dans la mesure où elles sont des objets pour la Conscience) et les trois états (veille, rêve et sommeil profond). Seulement, la vibration "je" atteint des couches de plus en plus profondes. Comme l'écrit Lilian Silburn, c'est un processus en spirale.

4 - Dans la tête - ou plutôt son absence -, on vénère Tripurâ, alias Lalitâ. En fait, cette pratique est la forme la plus complète de toutes. Elle inclut l'extérieur et l'intérieur. A l'extérieur, on projette l'univers dans le "palais de la Déesse" (un shrîcakra, mandala en cuivre ou autre matière précieuse) et, à l'intérieur, on projette ce même univers dans le corps, dans le souffle et dans l'imagination, pour finalement réaliser que tout est projetté dans la conscience par la conscience.

Ces quatres liturgies sont de plus en plus complexes. Le culte de Tripurâ est le centre et l'apogée de cette tradition. Cette pratique exprime à l'aide d'images et de sons (les mantras et surtout LE mantra, en 15 ou 16 syllabes, la Shrîvidyâ) l'intuition "je". Tout s'y ramène, selon sa manière propre, aux plans de l'univers, du corps, du souffle et de l'intellect. Il s'agit à la fois d'exprimer un pressentiment inné ("je suis tout et au-delà de tout") et de le renforcer en l'exprimant ainsi.

Cette liturgie est ininterrompue, jour et nuit, dans l'inpir et dans l'expir, et surtout entre les deux.

5 - C'est ce dernier aspect que souligne la cinquième et ultime liturgie des Aphorismes de Parashurâma, celle de la Déesse sous sa forme "suprême" (parâ). On lui rend un culte à minuit ou à midi, dans le "lotus aux milles pétales", c'est-à-dire dans les intervalles entre les cycles de la vie.

Comme cette liturgie inclut, sous une forme trés concise, les étapes principales de toutes les autres, il suffira ici de décrire seulement ce rituel, dont le symbolisme est médité par Abhinavagupta dans l'Explication de la Suprême, souveraine des Trois Puissances (Parâ-tri-îshikâ-vivaranam).

...

DesseFleur

 

11:33 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, shivaisme, rituel, cachemire |  Facebook |

18/03/2006

Y a t-il des limites à l'humaine bêtise ?

Ces temps-ci le shivaïsme du Cachemire a le vent en poupe, sous toutes les latitudes. En témoigne ce gourou auto-proclamé, le maaaaaître Ki-shin-dé-sous, "Suprême Avatar de Shiva, suprême yogi shivaïte, océan de sagesse incarné pour éveiller notre kundalinî", etc. Plein d'humilité, "Sa Sainteté" ajoute "I'm the smallest prouting seed !". Pouiit ! In english itself:

"The healer of mankind, the liberator of common masses, the ruler of rich and poor, the wisest of the wise, the imparter of true knowledge, the destroyer of evil forces, co-operator of the deliverance of the world and alleviator of the darkness of duality, is coming to New Zealand in January 2006 for a two week retreat.(...)

In India He is considered to be the highest Shaiva Yogi, yes, the Avatar Shiva Bhairava Himself"

Allez l'ouya ! Allez l'ouya ! Vive l'ouya ! Youpiiiiiiiiiiiii!!! Râaaaaa!!! Quel bonheur !

Spécialisé il est, semble t-il, dans l'élevage des moutons néo-zélandais. Belle barbe aussi, et fort jolie sa compagne est. (bémol politiquement correcte : cet avatar combinné de Bhairava et de Babaji-poile-au-kiki a beau être un mégalo aux ambitions cosmiques, il n'arrive pas à la cheville d'Adidam, alias "le plus grand avatar de tous les temps", qui a lui aussi fait du shivaisme du Cachemire son fond de commerce depuis les années 70.)

Le plus drôle - ou le plus triste - c'est que ce drôle de barbu s'est fait faire une lettre de louange par un authentique maître du shivaïsme cachemirien, le pandit Koukilou. C'est normal faut dire. Si vous n'avez pas un faciès tibétain ou indien, la seule solution pour vous faire entendre des dévots potentiels, c'est de vous déguiser en Indien (la barbe ça marche trés bien) ou de trouver un vieux pandit à moitié sénile pour vous recommander. Ensuite, c'est une affaire de mise en scène et de marketing.

 

En attendant, le Shivaïsme du Cachemire, le vrai, demeure à l'ombre des textes...

09:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : tantra, shivaisme, gourou, guru |  Facebook |

24/10/2005

Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, même quand ils ont de beaux seins (désolé)

Je n'invalide l'autorité d'aucun "maître". Je ne juge pas, par exemple, la personne de M. Odier. Seulement certains de ses propos. Peut-être est-il quelqu'un de bien, capable de venir en aide à son prochain, de le rendre indépendent, le le faire naître à sa vraie nature, etc.
 
Par contre, quand lui et d'autres disent "J'enseigne le shivaïsme du Cachemire", c'est inexact, car ils n'enseignent pas le shivaïsme du Cachemire. Leur enseignement est peut-être "meilleur", plus adapté. Mais le shivaïsme du Cachemire, où la philosophie de la Reconnaissance, c'est bien autre chose !
 
De même, je ne conteste aucunement que chacun a le droit d'interpéter l'oeuvre Abhinavagupta à sa guise. Lui-même encourage cela. Mais il faut le dire et l'assumer.
 
Reprenons le cas de M. Odier :
- Il enseigne des choses dont on ne trouve pas trace dans les textes. Le massage, par exemple. Sauf dans le Florilège pour s'éveiller soi-même (Svabodhodayamanjarî, attribuée à un certain Vâmanadatta). Pas question non plus, dans les textes, de ne pas éjaculer. Or, lui en fait grand cas. Mais ne pas éjaculer, dans le rituel Kaula (nom de la tradition suprême selon Abhinavagupta), "c'est péché", comme disent nos amis du Sentier. Tout simplement parce que le sperme est le principal ingrédient de l'offrande qui est l'acte principal du rituel. Les Bouddhistes, par contre, n'éjaculent pas. Le tantra de la Roue du Temps (Kâlacakra), composé au Cachemire du vivant même d'Abhinavagupta, condamne les Shivaïtes qui croient honorer le Seigneur Bhairava en lui offrant leurs sécrétions sexuelles. Ce tantra ajoute, à maintes reprises: "Les gens transmigrent dans le samsâra parce qu'ils éjaculent. Conserver sa semence, c'est purifier ses tendances karmiques". C'est d'ailleurs une idée intéressante. Mais ce n'est pas le shivaïsme du Cachemire.
- Inversement, on ne trouve pas chez Odier des éléments essentiels de la pratique Kaula . Par exemple, il n'y a ni sakalîkarana, ni nyâsa, ni ârghyapâtrâvidhi, etc. En clair, il n'y a pas de shivaïsme du Cachemire sans rituels. Toute la vie y est ritualisée, même l'absence apparente de rituels. D'autre part, Odier se réclame de la philosophie de la Reconnaissance, formulée par Utpaladeva. Mais les idées d'Odier contredisent ce philosophe génial et sublime dévot sur des points essentiels. En effet, Odier met les concepts, tous "faux", d'un côté; et les percepts, tous "vrais", de l'autre. A l'entendre, le langage et la pensée ne sont que des constructions imaginaires sans rapport avec la réalité. Mais c'est exactement la thèse des Bouddhistes qu'Utpaladeva cherche à réfuter dans ses Stances pour la reconnaissance du Seigneur !
- Odier affirme que le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantriques sont d'accord sur l'essentiel. C'est une intuition trés juste... sauf pour les adeptes de ces deux religions ! Ils n'ont cessé de se combattre et de se plagier mutuellement. De même, Odier cite un certain Yogi Chen, comme étant un exemple d'adepte des deux religions : un adepte du Chan et d'Abhinavagupta à la fois. Mais quand on lit l'opuscule dudit Yogi sur le Vijnâna Bhairava (un texte essentiel du shivaïsme du Cachemire), on s'aperçoit qu'il cherche justement à réfuter l'idée selon laquelle shivaïsme et bouddhisme enseigneraient, au fond, la même chose !
- M. Odier prétend traduire des textes du shivaïsme du Cachemire. Mais en réalité, il prend les traducion anglaises de Jaideva Singh, en les transformant quand il ne comprend pas le texte, ou que celui-ci ne va pas dans le sens de ses idées.
 
N'est-ce pas profondément malhonnête ?
 
Pour connaître la pensée d'Abhinavagupta, mieux vaut se confronter à ses textes, certes difficiles, plutôt qu'aux gens qui s'en prétendent les héritiers autorisés.
Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on a pas le droit d'interpréter. Au contraire ! Mais ayons le courage de le dire ! Un exemple d'interprétation plus responsable est l'oeuvre de Pierre Feuga . Il "s'inspire" du Shivaïsme du Cachemire. Voilà qui est honnête. Ou bien, dans le domaine de la traduction et de la bonne vulgarisation, on peut citer Jean Papin.
 
Bref, le Shivaïsme du Cachemire, ce sont d'abord, concrètement, les textes.
Le reste, ce sont nos interprétations. Que veut-on de plus ? Quand au sens des textes - que la conscience est le Seigneur Bhairava parce qu'elle est omnisciente et omnipotente comme lui - il est immédiatement accessible ! Comme il est dit, les textes d'Abhinavagupta, c'est notre propre conscience elle-même, en personne, qui apparaît sous la forme de questions et de réponses.

15:36 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, odier, gourou, autorite spirituelle, shivaisme |  Facebook |