25/05/2007

Y a t-il un au-delà de soi ?

 

Dès lors que l'on pose un état comme étant l'absolu, le principe ou le fondement, il est naturel de se demander ensuite "quel est le fondement de ce fondement" ?

Sharada

 

On dit souvent que dans l'Inde, le bouddhisme est l'initiateur de l'idée que le Soi (âtman) n'est pas l'absolu. Mais en fait, tout dépend de ce que l'on désigne par ce terme. Dans le Veda lui-même - corpus de base du brahmanisme - le mot âtman a bien des sens, souvent contradictoires et correspondants à différentes phases d'un processus dialectique.

De la sorte, ce mot en est très tôt arrivé à perdre complètement son sens originel, pour désigner un principe abstrait, quelque soit ce principe par ailleurs - ce peut être le corps, le souffle, les organes des sens, le mental, la lumière, l'espace ou le temps.

Les textes les plus tardifs du Veda des brahmanes, à savoir les Upanishads, jouent déjà sur cette abstraction, pour amener l'auditeur à dépasser tout ce qu'il conçoit comme étant un "soi" ou un substrat quelconque : "Ce n'est pas cela... pas cela (non plus)" selon la formule fameuse d'une des plus anciennes Upanishads.

Ainsi, il est précisé dans la Maitrî Upanishad, que le Soi "non-manifeste" (avyakta) est « vide, sans soi (nirâtman), infini, indestructible, permanent, éternel, non-né, indépendant (svatantra), il se tient dans sa propre grandeur... » Ce passage est intéressant, car il montre que le Soi est sans soi, d’une part, mais aussi qu’il est libre.  Or, ces thèses sont centrales dans le Shivaïsme du Cachemire. Selon Abhinavagupta en effet, le Krama est la tradition shivaïte la plus relevée. Or, dans toutes ses écritures il est affirmé que la conscience ultime, le Soi absolu est "sans nature propre" (nihsvabhâva), à l'image d'un ciel vide (khavyoman). Quand à la liberté (svâtantrya) elle deviendra la thèse cruciale de la pensée d'Abhinavagupta.

Dans cette même Upanishad, il est dit juste avant ce passage que, dans le yoga, « il y a disparition du soi (nirâtmakatvam), l’âtman n’étant plus, on en vient à ne plus éprouver ni joie ni peine et l’isolement libérateur est acquis. »

Comme le note Lilian Silburn, pour les Upanishads les plus tardives tardives, le salut est par-delà le Soi, dans la "Personne" (purusha, qui n'a rien d'un individu!). Seule la Personne transcende le Samsâra. Dans ce même texte, on peut encore lire ceci : « Lorsque par l’intermédiaire de l’âtman, grâce à l’annihilation du mental, il voit l’âtman resplendissant, plus ténu que la ténuité même, alors il est dépourvu de soi et parce qu’il est tel il doit être conçu comme illimité et sans origine. » Donc, seul le soi immanent au devenir est anéantit, anéantit dans le Soi, comme le camphre dévoré par le feu qui le nourrit.

Dans la Taittirîya Upanishad, on trouve dans la même veine la thèse selon laquelle l’existence vient de la non-existence : « A l’origine, l’être fut produit à partir du non-être. Il se fabriqua un soi et fut nommé en conséquence ‘bien fait’ ; acquérir cette essence, c’est acquérir la félicité. Quand on découvre une fondation dans ce qui est invisible, indéfini, sans base, sans soi (an€tmya), on parvient alors à l’absence de crainte ».

On s'aperçoit, en lisant ces textes et bien d'autres, que les frontières entre les différents courants philosophiques de l'Inde ancienne sont beaucoup moins nettes qu'on ne le pense habituellement.

Seulement, le shivaïsme a su absorber ces différents climats existenciels, tout en conservant sa structure liturgique et mythologique propre. Alors que le bouddhisme ne pouvait pas se permettre d'être aussi inclusif sans par là risquer de perdre son identité, laquelle reposait justement sur l'idée de la non-identité ! C'est peut-être l'une des raisons qui ont concouru à sa disparition en Inde.

21:51 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pratyabhijna, upanishad, atman, soi |  Facebook |

21/05/2007

Le "je" est-il la fin de l'ignorance où son fondement ?

L'acte de conscience "je" - pur de toute qualification - est-il la connaissance absolue ou non ? Nous avons déjà consacré plusieurs billets à ce problème. Je souhaite revenir ici sur ses origines dans l'histoire de la pensée en Inde, souvent ignorée par les adeptes des différents sages contemporains. Or, il me semble que cette histoire offre un éclairage indispensable sur la question.

DeviNoire

 

Le Yoga est, avec son pendant théorique le Sâmkhya, l'une des plus anciennes philosophies brahmaniques. Ce binôme se fonde sur l'expérience, la raison et la révélation relative à soi contenue dans les Upanishads pour libérer la conscience de ses identités factices. De ce point de vue, le Sâmkhya est l'un des ancêtres du Vedânta non-dualiste de Shankara.

Selon le Sâmkhya, le « je suis » (asmitâ), éprouvé à l'état pur par l'adepte du yoga dans certaines méditations, est la manifestation première de l’ignorance (avidyâ) qui nous fais confondre la pure conscience avec le corps, les sensations et les pensées. L’ignorance est en effet manifeste en tant qu’émotion perturbatrice (klesha, terme bouddhiste). Or, le « je suis » est l’émotion perturbatrice fondamentale : attachement et aversion reposent sur le « je suis ». Le "bavardage mensonger" (prapanca) prolifère à partir de lui. 

Selon Patañjali (Aphorismes sur le yoga, 2.6) : « Le « je suis » est l’apparence [trompeuse] d’une identité entre le pouvoir du percevant [la pure conscience] et ce qui sert à percevoir [c’est-à-dire le psychisme, citta] ». Autrement dit, le « je suis » est à la base de toutes les souffrances, il est la manifestation concrète de la confusion dans laquelle nous nous égarons à chaque instant.

Pourtant, et toujours selon Patañjali (1.17 et 36), le « je suis » est aussi l’ultime étape du retour vers la pure conscience, la dernière étape de la contemplation "réflexive" (samprajñâta-samâdhi).  Car ce samâdhi ayant pour objet le sujet qui médite (grihîtâ), le sentiment du « je suis », est le « psychisme unifié », parvenu donc au terme de son effort de concentration. Le commentateur Vyâsa précise : « Ainsi amené à coïncidence avec le « je suis », le psychisme, pacifié et sans limite comme un océan dépourvu de vagues [Doit-on le rapprocher du ‘sentiment océanique’ de R. Rolland ?], devient pur sentiment du « je suis »" (trad. M. Hulin).

Le « je suis » relève donc du psychisme (citta, qu’on traduit aussi parfois par ‘conscience’) et non pas de la conscience - cit, rendu souvent par ‘pure pensée’ ou pure conscience’ ; à ne pas confondre avecshuddhacitta, ‘psychisme pure’, qui justement serait le psychisme épuré de toute émotion particulière, et adonné à la seule émotion primordiale du « je suis ».

Par conséquent, selon le Sâmkhya-Yoga, le « je suis » est tantôt décrit comme le point d’entrée dans le Samsâra, tantôt comme son point de sortie. D’où une ambiguïté centrale : Ce « je suis » est-il l'ego pur, le Soi (âtman) ou bien le sens du "moi" et du "mien" (ahamkâra) ? Mais il est clair qu’il n’est pas le principe ultime, il n’est pas la conscience pure. Selon Michel Hulin « le « je suis » apparaît comme le cœur de la nescience ou comme son ultime et transparente expression ».

Si à présent nous nous tournons vers le sage contemporain Ramana Maharishi (dans Qui suis-je ?), nous lisons que la conscience "je" équivaut à l'idée que "je suis le corps", racine de toute souffrance.

Mais il dit aussi que, si l’on se recueille sur le sentiment du "je", sans aucune autre pensée, "une illumination non-verbale de la forme "je suis je" brillera dans l'esprit. C'est-à-dire que la pure conscience illimitée et indivise brillera spontanément." (« there would shine in the Heart [=psychisme, citta] a kind of wordless illumination of the form ‘I-I’. That is, there would shine of its own accord the pure consciousness which is unlimited and one”).

Donc, à première vue, le “je suis” est selon lui la pure conscience. Mais juste après, le même texte ajoute ceci : "... et à la fin, la pensée ultime "je" s'éteindra, comme un feu consume le camphre." ("and at the end the final thought, viz. the ‘I’-form, also will be quenched like the fire that burns camphor").

Ce qui signifie deux choses: D’une part, le “je suis” n’est pas l’expérience finale et définitive. Or, le texte affirme nettement que le « je suis » est la pure conscience infinie. Donc la pure conscience n’est pas l’état ultime ; D’autre part, de même que le camphre est brûlé dans le feu qu’il a lui-même servi a allumer, de même le « je suis » finit par être consumé dans l’expérience qu’il a lui-même induite et alimentée.

Mais cela pose un problème. On peut à première vue admettre que l’état ultime soit un état de pure conscience, c’est-à-dire sans conscience de soi, car comme dit le Sâmkhya, tout « je suis » est potentiellement un « je suis ceci ou cela ». Cependant d’un autre côté le Sâmkhya, et surtout Ramana, identifient « je suis » et conscience pure. Donc, si dans l’état ultime il n’y a plus de « je suis », il n’y a plus de conscience : ni conscience d’objet, ni conscience de soi. Mais comment une expérience sans aucune sorte de conscience est-elle possible ?

La solution, en ce qui concerne Ramana, me semble être de dire que c'est seulement la pensée discursive "je" qui disparaît, elle qui avait dans un premier temps servit à "allumer" le feu de la pure conscience au sein du mental. Cet acte "je", verbal, se consumme dans son arrière plan non-verbal, un peu comme un chanteur indien qui chante la tonique "sa", laquelle finit par se perdre dans le "sa" joué en arrière-plan par la tampoura.

Retenons simplement que le "je" n'est pas une chose, une entité ou une substance, mais un acte. La plupart des objections bouddhistes contre le "Soi" ne le concernent donc pas. 

Voulant éviter ces mêmes objections, le Vedânta non-dualiste ne parle pas du « je suis ». Seule la conscience pure (cit) est admise. Mais cette conscience est absolument sans dualité. C’est une lumière sans cause, mais aussi sans réflexivité. Simple manifestation, elle ne se représente pas elle-même, elle n’a pas conscience d’elle-même, sans quoi elle ne serait pas une et sans second. Une sorte de conscience inconsciente, donc !

D’ailleurs, la Reconnaissance critique cette formulation. Si l’état ultime est pure lumière, sans ressaisissement, elle ne vaut pas mieux que l’espace, un miroir ou un cristal, dit Utpaladeva. Ce qui est propre à la conscience, ce ne sont pas en effet sa transparence ou sa clarté, mais sa capacité innée à se ressaisir, tantôt parfaitement (c’est le « je suis »), tantôt imparfaitement (c’est le « je suis ceci...cela »).  

Selon le bouddhisme, tout cela n'est a priori qu'illusion (je dis a priori car les Bouddhistes n'ont, à notre connaissance, jamais répondu à cette philosophie). En particulier, le Madhyamika « conséquentialiste » (prâsangika),  affirme non seulement il n’y a aucun « je suis » réel, mais encore qu'il n’y a pas non plus de conscience ultimement existante. Il réfute ainsi la conscience de soi comme étant contradictoire.

De fait, dire que la conscience se connaît immédiatement elle-même, sans séparation en un sujet et un objet, c’est énoncer quelque chose d’impossible, comme prétendre qu’une lame pourrait se trancher elle-même, ou qu’un doigt pourrait se toucher lui-même.

Ceci dit, il me semble que cette dernière analogie n’est pas pertinente, car « toucher », c’est sentir. Or, je peux sentir un objet avec mon doigt, mais je peux aussi sentir mon doigt lui-même. D’ailleurs, quoi que je sente « avec » mon doigt, je ne sent au fond que mon doigt tel qu’il est affecté par les objets.

Mais ils avancent une autre objection : vous dites que la conscience de soi est comparable à une lampe qui s’éclaire elle-même tout en éclairant les objets. Mais c’est mal parler. Car la lampe, c’est la lumière. Mais la lumière n’éclaire pas la lumière : la lumière n’est pas rendu lumineuse par la lumière, sinon il y aurait régression à l’infini. De même, la conscience ne peut être établie par une autre conscience, car dans ce cas il y a aussi régression à l’infini. Donc la conscience, qui ne peut être prouvée (c’est-à-dire connue) ni par soi ni par un autre, est impossible, telle « la fille d’une femme stérile ». Elle n'est donc qu'un néant.

Mais mille raisons ne peuvent rien contre un seul fait. Or, comme en témoignent notre expérience immédiate, la conscience est l'acte de se connaître, évident et indubitable. Elle n'est pas comme une lame de couteau, une lampe ou ma main. Ni même comme l'espace ou un miroir. En fait, elle est singulière, unique en son genre. Heureusement, elle est facile à trouver ! Il suffit de prendre conscience de soi, sans "pourquoi" ni "comment".

24/01/2007

Le Soi ne peut être capturé à coup d'efforts

Ô intellect !  L'époux parti est revenu : ne le délaisse pas ! L'oubli est oublié, notre vraie nature est trouvée ! 150

Lama3

 

Puisque le "je" - mon Soi - est Lumière directement et spontanément présente, sans interruption, immuable, comment pourrais-je être distrait de lui ? 151

 

Je suis présent une fois pour toutes. Je ne "deviendrais" jamais. Je n'ai jamais "été". Voilà pourquoi je suis "toujours" ! Je suis le Seigneur, identique au monde, toujours parfaitement apparent. Je suis Shiva, naturellement pur, sans rien à accomplir. 152

 

Je suis Shiva, fait de l'Apparence qui est le Soi, vide de toute inconscience, qui fait apparaître l'action, le temps et la durée, dépourvu de la dualité contenant-contenu. 153

 

Tout apparaît en moi qui suis, à cet instant même, apparent. Mon essence - le Soi, essence des objets, évident, ne peut jamais devenir un objet. 154

 

[Je n'arrive pas à traduire le 155]

 

Je suis en cet instant complètement affranchis du désir d'atteindre cette merveille bariolée au teintes variées, cette Lumière dépourvue des apparences du "début" et de la "fin". L'être avisé qui voit cela, est délivré en ce corps même ! 156

 

Ce Soi ne peut être appréhendé même par des centaines de raisonnements. Il est conscience toujours prouvée/accomplie/présente. On ne peut le capturer dans les filets des méthodes. Or, je suis Apparence, et non pas quelque chose qui apparait ! 157

 

Le seul maître (gourou) capable d'évéiller au Soi est Shiva lui-même. C'est lui qui apparait avec un corps sous la forme du maître et du disciple. 158

 

Je prend conscience de l'Apparence. Tout n'existe qu'en moi, à partir de moi. Ce "je" est le "je" absolu, dit-on. 159

 

Le bleu, le plaisir, etc. apparaissent scindés en temps et lieux distincts. C'est l'objectivité qui est (ainsi) déterminée, jamais le sujet. 160

 

Il apparait comme pur Apparaître, présent avant tout autre chose. Il est pur et simple acte d'apparaître. Il est donc l'Être primordial. 161

 

La liberté de la conscience (Samvitsvâtantrya), Pandit Râmeshvar Jhâ.

08/11/2006

"Je" est-il le Soi absolu ou juste une entité psychique ?

Pour moi, me recueillir sur le "je" est la "pratique" la plus sublime. C'est sans doute une pratique, car elle peut être répétée jusqu'à ce que cette Présence soit reconnue dans sa permanence, jusque dans les activités les plus banales, jusque dans la maladie, la souffrance et la déchéance physique.

Elle est bien difficile à décrire, pourtant ! Trop proche, trop simple, trop facile. Les seuls obstacles à cette écoute sont les préjugés sur ce que nous croyons être. D'où l'importance de la réflexion, réflexion qui est rapidement dépassée et consummée dans le "je", un peu comme une allumette dans le feu qu'elle a servi à allumer.

On ne peut pas le prouver. Mais il suffit, pour l'éprouver, d'énoncer mentalement "je". En fait, le mental ne peut pas dire "je". Dès que l'on énonce ce mantra, en effet, le mental est attiré comme un aimant vers sa source et s'y dissoud sans tarder. Cette présence résonne alors comme une basse continue, constante à l'arrière-plan de toute expérience. En réalité, elle a toujours été présente. Mais comme le montre l'expérience, ce qui est toujours présent disparait de la conscience mentale, comme un ciel que l'on ne voit plus à force de le voir. Le mental ne peut saisir que la nouveauté et les variations. D'un point de vue darwinien, c'est là sa fonction : avertir l'individu de tout changement pouvant constituer une menace, trier et simplifier pour économiser de l'énergie. Mais le prix à payer pour cette survie de l'individu et de son espèce est l'oubli du Soi véritable, qui est cette présence ininterrompue.

En disant "je", on ne pense à rien. Il y a purement et simplement identité du sujet et de l'objet, par une simple conversion de soi vers soi. On ne crée aucun nouvel objet, mais l'on s'éveille plutôt à ce qui a toujours été là, à quoi nous avions toujours été absents.

Cette présence à la Présence est suffisante pour purifier ce qui doit et ce qui peut l'être. Contrairement à d'autres, je ne crois pas que l'on puisse totalement s'affranchir de l'ego, du mental, dès cette vie. Je peux savoir que je ne suis pas tout cela. Mais, comme le corps n'est que l'autre face de l'ego, l'ego est présent tant qu'il y a un corps. D'ailleurs, cet égoisme naturel n'est pas nécessairement un mal. Il est une étape nécessaire au contraire. Sans lui, il n'y aurait ni individualité ni liberté. Une conscience pure ne vit rien, si elle vit tout. A quoi pourrait bien ressembler l'expérience d'une conscience qui connaîtrait toutes les choses en leurs détails, sous tous les rapports, sans jamais s'identifier un tant soit peu à aucune ? Ne serait-ce pas de l'inconscience ?

Mais il est vrai que ce "je suis untel" qu'est l'ego doit être dépassé vers le "je" pur, immense et ainsi inclusif et de l'ego et de tout. Quoi qu'il en soit des interprétations sur la possibilité de tel ou tel idéal spirituel, en effet, l'essentiel demeure le "je". On peut trés bien s'en contenter. C'est même recommandé. Cette pratique n'implique pas d'être croyant, ni athée. C'est un peu des deux, comme on voudra. Je ne crois pas que ce soit essentiel, comme le montre l'existence de véritables spiritualités athées, le bouddhisme en est l'exemple principal.

Le "je" est l'absolu. Non pas, peut-être, "je suis l'absolu", mais "je suis" est l'absolu. D'ailleurs, dans la tradition judéo-chrétienne, "je suis" est le nom secret de Dieu, Iahvé. Quand Jésus affirme : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie", ne doit-on pas comprendre "Le "je suis" est la Voie, la Vérité et la Vie" ?

La Reconnaissance - le shivaïsme du Cahemire - ne dit pas autre chose : "Le sujet connaissant est cet état de la conscience qu'exprime la pensée 'je suis', indépendamment de toute référence aux moyens (associés au) connaissable, etc." Le commentaire explique que l'acte de conscience "je suis" est prise de conscience globale - "je" en sa plénitude (Tantrâloka, 125b, trad. A. padoux). C'est la connaissance même par laquelle Dieu se connait lui-même. C'est donc la connaissance parfaite. Pourtant, elle ne se compare à rien, puisqu'il n'y a rien d'autre. Ce n'est pas "je suis tout", ou "je suis Dieu" mais, simplement, "je".

Ramana Maharshi dit "Je suis je", souvent traduit en anglais par "I-I". Mais laissons la parole à ce sage incomparable :

"Quand on s'interroge mentalement 'Qui suis-je', le "je (suis untel)" se dissoud quand on atteint le Coeur. Au même instant, la Réalité se manifeste (litt. "brille") comme "je suis je". Bien qu'il apparaisse ainsi (comme s'il était une chose nouvellement produite), ce n'est pas le "je" artificiel,  mais l'Être parfait, le Soi absolu". (Ulladu Narpadu, 30).

"D'où surgit ce "je" ? Cherchez en vous-mêmes ! Alors, ce "je" disparait. Voilà ce qu'est la quête de la connaissance. Quand ce "je" disparait, apparait spontanément un "je suis je". Il est parfait (litt. "complet", pûrnam)." (Upadesa Undiyar, 17-20).

"Quand le 'je (suis untel)' disparait dans sa source, un 'je suis je' apparait de soi-même et sans interruption. C'est le Coeur, l'Être  Suprême infini." (Upadesa Saram, 20).

On ne peut guère être plus clair. Mais pour ceux qui douteraient encore que la pratique qui consiste à énoncer mentalement "je" est la voie royale vers le Soi, le Maharshi ajoute :

"Si vous trouvez la voie de l'investigation rationnelle trop ardue, vous pouvez répéter "je, je". Et cela vous conduira au même but. Il n'y a aucun mal à utiliser "je" comme mantra. Parmi les Noms de Dieu, c'est le premier." (Day by day with Bhagavan 8/5/46)

Et lorsqu'on lui demanda "Comment le Nom ("je") peut-il être un moyen de réalisation ?", il répondit : "Le Nom orriginel s'énonce sans trêve, de lui-même, sans effort de la part de l'individu. Le Nom est aham - "je". Quand il se manifeste il devient le "je" artificiel (l'ego, ahamkâra).  La répétition orale du Nom mène à la récitation mentale, qui se résorbe finalement dans la Vibration éternelle." (Talks, n°591)

 

RamanSourire2

 

 

 

29/04/2006

Une tradition non-dualiste bien vivante

Trop souvent, l'Advaita Védânta de Shankara est réduit à quelque clichés, du genre "tout n'est qu'illusion". En réalité, selon Shankara tout est l'Absolu (brahman), définit comme "être, conscience, béatitude", et ultimement inéffable. Selon lui, la méthode enseigné dans les Upanishads (le Védânta) pour connaître l'Absolu consiste à affirmer puis nier tout ce que l'on projette sur lui (arohâpavâdaprakriyâ). A strictement parler (et Shankara est trés précis), aucune activité (rituelle ou yogique) n'est un moyen de connaître l'Absolu.

 

Cette tradition, fondée ou refondée par Shankara au VIIIème siècle, à suscité un immense courant philosophique et spirituel. Au XXème siècle, l'un des plus grand maîtres de l'Advaita traditionnel et bien vivant fut sans doute Swâmi Satchidânandendra, décédé en 1975 aprés une vien bien remplie.

 

Il est notamment l'auteur de The Method of Vedanta (éd. Motilal Banarsidass), traduit du sanskrit par un Anglais. Oeuvre colossale (mille pages !) rédigée en sanscrit, elle passe en revue, de manière critique et sans jamais perdre de vue la délivrance spirituelle, toute l'histoire de l'Advaita Védânta. C'est donc aussi une trés précieuse anthologie de cette littérature.

Sur le non-dualisme de Shankara (car il y en a bien d'autre !), voir aussi l'excellent groupe de discussion Advaitin.

 

 

15:02 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : soi, vedanta, satchidanandendra, shankara, eveil, advaita |  Facebook |

12/04/2006

Si l'Eveil est un, pourquoi les éveillés sont-ils si différents les uns des autres ?

Si notre Soi est unique et le même chez tous, comment expliquer la vériété des comportements observée chez ceux qui sont réputé l'avoir réalisé ? N'est-ce pas plutôt la preuve qu'il y a plusieurs chemins et plusieurs "Eveils" ?

 

Le chapitre XIX de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, "La hiérarchie des sages", répond à cette question. D'abord, le Soi - la conscience - est un et identique en chacun :

 

"En réalité, aucun moyen ne peut servir à obtenir la connaissance libératrice. Celle-ci n'est pas quelque chose que l'on puisse, à proprement parler, obtenir car, par nature, elle est toujours "déjà là". Elle n'est pas autre chose, en effet, que la pure conscience elle-même et celle-ci est en permanence auto-révélée. A quoi bon des moyens pour révéler ce qui ne cesse de se manifester par soi-même ?"

 

La conscience est déjà "atteinte". Elle est l'Eveil même.

Toutefois, pour ceux qui n'entendent pas cela, le sage concède que des "traces" (vâsanâ) recouvrent l'intelligence (buddhi). Les "moyens" sont alors ceux qui peuvent anéantir ces impuretés, comme l'on nettoie un miroir. Il y a d'innombrables sortes de traces, autant qu'il y a de représentations. On peut les ramener à : l'absence de foi, l'esprit tordu ("à rebours" comme disent les Tibétains), les activités volontaires et les espoirs fallacieux. Leur remède, ce sont la prise de conscience de leur conséquences, la grâce et le renoncement. Ainsi, l'intelligence, peu à peu purifiée de ces traces, devient capable de refléter la lumière qu'est la conscience. Mais le facteur le plus important, c'est la passion pour la délivrance :

"Pour obtenir la délivrance, il faut y aspirer avec la même passion qu'un homme brûlé sur tout son corps met à rechercher le contact de l'eau fraiche."

 

Plus profondément, notre Soi apparait à chacun selon ses désirs. Argent, réussite, sécurité, santé, pouvoir, avec les méthodes - naturelles ou non - qui permettent de les atteindre. Puis, en s'apercevant que toutes ces pratiques ne produisent que des effets temporaires, l'on se met en marche vers la délivrance. La "fréaquentation des saints", l'ascèse, les vies antérieures, tous ces facteurs combinnés de façon à chaque fois unique expliquent l'immense variété des voies d'accès à la délivrance.

En résumé donc, la voie de la délivrance est déterminée pour chacun par la quantité et la qualité de ses traces psychiques, de ses conditionnements.

 

Et il en va de même chez les "éveillés". Car, même délivrés, ils héritent, du point de vue de ceux qui les observe, de leur caractère. On peut les répartir ainsi en trois catégories :

1/ Les sages a l'intelligence peu conditionnée n'ont pas besoin d'éliminer les autres traces, les désirs, etc. Il leur suffit d'entendre "Tu est cela" pour comprendre et être "délivrés". Vu de l'extérieur, ils ne changent donc pas beaucoup. Ils ont un "mental multiforme". "Les sages du plus haut rang sont semblables à ces gens adroits, capables d'effectuer plusieurs tâches en même temps... Chez ces hommes à l'esprit multiple, l'intuition du Soi peut se disperser à volonter vers les objets extérieurs  sans se contredire elle-même".

2/ Ceux qui avaient un conditionnement important doivent pratiquer longtemps et intensément. Ils doivent éliminer toutes les traces pour arriver à comprendre. Une fois ce résultat obtenu, ils ont le "mental anéanti".

3/ Enfin, ceux qui n'ont pas encore détruits toutes ces traces sont encore conditionnés. Ils ne seront pleinement délivrés qu'au moment de la mort. En cette vie, ils ne perçoivent l'irréalité de toutes choses qu'au moment où ils sont plongés en samâdhi. Ils cultivent donc les samâdhi furtifs afin de ne plus jamais croire "Cette chose existe réellement".

 

Chacun à sa manière, tous ces "éveillés" continuent à percevoir l'Illusion que sont les êtres et les choses, mais ils n'y adhèrent plus. Le ciel continue de paraître "bleu", mais l'on adhère plus à cette illusion. Tout est "dans" la conscience, de même que tout est "dans" l'espace.

 

Il n'y a donc qu'un seul Eveil, mais il se traduit par des comportements et des pratiques différentes selon les constructions imaginaires auquelles la conscience s'identifie librement.

 

14:27 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, eveil, soi |  Facebook |

22/03/2006

Que signifie l'expérience du sommeil profond ?

Le Soi, notre vraie nature, n'est pas un objet connaissable comme cette table, et pourtant il n'est pas inconnaissable. Les choses que l'on peut connaître ne constituent pas la vraie connaissance. La vraie connaissance, c'est connaître ce par quoi tout est connu, et que l'on peut appeler "conscience" (cit) ou "connaissance" (jnâna). Elle est Manifestation, Existence et Lumière, car tout brille dans sa Lumière, tout apparaît et disparaît dans son Apparence. Elle est l'être de ce qui est, et aussi l'être de ce qui n'est pas. Alors que la table n'existe que dans et par l'acte de conscience qui l'illumine, la conscience est connue elle-même par elle-même, comme une lampe. Ce qui nous empêche de la reconnaître dans sa pureté, c'est notre tendance à objectiver, à réifier : nous sommes habitués depuis si longtemps à ne voir que les reflets ! La conscience est le miroir, ce vaste espace sans limite dans lequel nous voyons, espérons et craignons. Elle voit les choses et les pensées, elle est le Témoin. Tout ce qui peut être connu sur le mode du "cela" - tout ce qui peut-être objectivé - n'est pas la conscience. Pour l'appréhender, il suffit donc d'écarter les choses, les objets.

Mais alors, objecte (!) le jeune Ashtavakra au sage roi Janaka, dans le chapitre XVI de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ : "S'il suffit, Ô roi, de ce retrait de l'esprit dont tu as parlé pour que se manifeste la suprême conscience, celle-ci doit aussi bien être révélée dans le sommeil profond [et l'évanouissement et tous les "blancs mentaux"] car l'esprit s'est alors détourné des objets. Dès lors, à quoi bon utiliser d'autres moyens ? Le sommeil, à lui tout seul, permettra d'atteindre le but !"

Le roi répond, en substance, que dans le sommeil profond, sans rêve, le Soi reste obnubilé par l'inconscience, qui est comme l'objet le plus subtil.Cette hébétude est, en effet, encore une forme d'objet, c'est le "rien" qui forme la toile de fond de toutes les autres expériences. C'est une épure de l'objectivité. La pure Manifestation indivise qu'est la conscience commence par se nier elle-même avant de se prendre pour "ce corps face à cette table". L'insconcience, ce voile de torpeur, est le résultat de cet oubli de la plénitude. Cette absence est le prélude nécessaire à la Manifestation divisée et fragmenté. Cet état de vide est un état et un objet connu. On s'en souvient en disant "j'étais inconscient". C'est un objet, une chose, une construction, alors que la conscience ne peut jamais être appréhendée ainsi. Elle est "ce qui connait" cette absence, cette insconscience. Croire que la conscience disparaît réellement lors du sommeil profond est une illusion. Habitués que nous sommes à nous identifier aux sensations, aux pensées et aux objets limités, nous coryons que nous disparaissons lorsqu'ils disparaissent ! En réalité, ils se fondent dans la conscience, en nous, dans l'être pur, qui est l'acte de percevoir. Les objets perçus apparaissent et disparaissent, mais la perception elle-même ne disparait jamais, tout comme l'océan ne disparait pas lorsqu'une vague se résorbe en lui !

La conscience, notre vraie nature, n'est donc ni le sommeil profond ni aucun autre état, mais "ce qui perçoit" ces état changeants. Voilà pourquoi elle est immortelle. Elle est le Souverain Bien : tout ce qu'on peut désirer n'est en effet qu'un fragment de sa Manifestation. Elle est absence de peur, car tout ce que je perçois, c'est moi, pure Manifestation. La mort, la souffrance, gains et pertes n'existent qu'en moi. Voir cela, voir ce qui voit, c'est voir tout ce qu'il y a à voir, et la souffrance s'en trouve transfigurée. Comme un drame. La souffrance est toujours là mais, éclairée à la lumière de l'Eternelle, elle change de visage.

Cette pure conscience est accessible entre deux pensées, entre veille et sommeil, au moment où l'on éternue, où l'on est surpris, perdu, endormis, réveillé, choqué, contrarié, paralysé, stupéfait, etc. On peut cultiver ces "samâdhi furtifs", ces moments atemporels pour nourrir les autres moments. Peu à peu, cet émerveillement imprègne tout, le plaisir comme la souffrance, la légèreté comme la lourdeur.

Ou bien, on peut simplement "retourner" l'attention vers soi, dans un acte de pure conscience de soi. Dire "je". "Je", et non pas "je suis la conscience, je ne suis pas le corps". "Je" est le mantra ultime. Un "je" sans contraires, sans ennemis, un "je" qui n'est ni ceci ni cela, mais qui embrasse tout en lui, sans divisions, mais sans exclure non plus les formes infiniement variées. L'énoncer doucement, de manière vivante, c'est se reconnaître comme Seigneur, dit la Reconnaissance. Enoncez-le et il s'enoncera tout seul, comme une sorte d'extase permanente à l'arrière-plan de toutes les autres pensées et paroles.

 

 

11:28 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : pratyabhijna, soi, atma |  Facebook |