15/03/2006

En quel sens la conscience est-elle "inconnaissable" ?

La conscience n'est pas connaissable sous la forme d'un objet. L'on ne peut appréhender la conscience de la même façon que l'on perçoit une table. Tel est, du moins, l'enseignement de la Doctrine secrète jusqu'à présent.

Mais alors, se demande le disciple, comment peut-on connaître la conscience ? Auparavant, le maître a évoqué la nécessité d'écarter tous les phénomènes pour la saisir en sa pureté, puis il a démontré que tous les phénomènes n'étaient que des illusions projetés sur elle comme des reflets sur un miroir. Mais alors, la connaissance de la conscience ultime, pareille à un ciel vide, est-elle compatible avec la vie quotidienne ? S'il faut que tout disparaisse pour la connaître et se délivrer de la souffrance, le sage cessera de vivre ! Et puis, sans phénomènes, sans objets, à quoi peut bien "servir" cette conscience pure ? N'est-ce pas encore ce "culte du néant" dénoncé par certains ?

Le chapitre 15 de la Doctrine secrète, intitulé La femme-ascète, élucide ces difficultés.

Comme à son habitude, le maître répond par une histoire. Le fils du dieu de la mer, déguisé en brahmane, débat contre une assemblée de brahmanes. Ils perdent chacun leur tour, et le faux brahmane envoie alors ces infortunés rejoindre son père au fond des océans. Ce faux barhmane, c'est Ashtavakra, le "Huit-fois difforme" selon la traduction d'Alain Porte (voir sa traduction de l'Ashtavakra Gîtâ).

Débarque alors une mystérieuses femme-ascète. Elle interroge Ashtavakra sur l'Inconnaissable : "Le connais-tu ?" Il répond que oui, et répète l'essentiel de l'enseignement donné jusqu'ici dans la Doctrine secrète : la conscience est la Déesse qui crée et contient tous les univers comme une cité reflétée dans un miroir.

Mais la vieille femme le questionne sur les difficultés que l'on vient d'évoquer, justement : "Tu affirme d'une part que la conscience est inconnaissable, et d'autre part que c'est en la connaissant que l'on parvient à l'immortalité". Tu te contredis ! En fait, "tu perçois directement la totalité des reflets, mais tu ne perçois pas directement le miroir." Autrement dit, tu te paie de mots.

Ashtavakra, plein de honte, s'en remet à la sagesse de cette femme: "Tant que cette connaissance n'aura pas été intériorisée  dans les profondeurs du Soi elle pourra être proclamée et entendue des milliers de fois, ce sera toujours en vain."

La conscience est inconnaissable au sens où elle n'est pas connaissable par un autre moyen qu'elle-même. Elle se connait elle-même, par elle-même. Pour la connaître, il suffit donc de retourner son attention vers "ce qui regarde". Cette conversion est la connaissance directe du Soi. Cette conscience de soi est le sens véritable du mot "je". C'est une Parole qui s'énonce spontanément à l'arrière-plan de toutes nos paroles.  Personne ne peut l'énoncer délibérement, mais personne ne peut non plus l'empècher de "parler". Elle est à la fois silence et récapitulation de tous les discours possibles.

"La suprême Puissance qu'est la conscience est la Déesse et le fondement de l'univers. Elle qui manifeste toutes choses, en quel temps et en quel lieu n'est-elle pas manifestée ? Là où elle ne se manifeste pas, rien ne serait manifesté. La Puissance qu'est la conscience se manifeste à travers la non-manifestation elle-même !" Comme dit Abhinavagupta dans la Lumière des tantras (I, 53) : "Même la non-existence des choses a (elle aussi) nécessairement pour fondement l'expérience du '(Tiens, la table n'est pas ici!'). La notion 'ceci n'existe pas' diffère, en effet, de (l'état d'inconscience propre à) un objet inanimé, tel un mur." L'inexistence n'existe qu'à l'intérieur de l'existence.

Vous direz peut-être que retourner son attention vers soi, vers le Soi, demande des efforts énormes incompatibles avec une vie ordinaire. Mais "le regard intérieur est dépourvu de toute tension : comment pourrait-il appartenir à un intellect tendu dans l'effort ? C'est pourquoi tu dois approcher ta propre essence en abandonnant toute espèce de tension. Alors, pendant un instant, tu rejoindras ta propre essence et tu t'y maintiendras sans pensée. Puis tu te souviendras (de la question précédente) et tu comprendras en quel sens la conscience est à la fois inconnaissable et parfaitement connue." 

Se laisser aller dans le "je", comme on se laisse bercer par une musique, est possible.

10:13 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : pratyabhijna, abhinavagupta, tantraloka |  Facebook |