22/08/2009

Lectures du Vijnâna Bhairava

Sarasvatî, Bhaktapur


Rencontres autour du
Vijnâna Bhairava Tantra
Lectures de textes du shivaïsme du Cachemire animées par David Dubois


 

Ce tantra est le plus célèbre et le plus commenté depuis la redécouverte du shivaïsme cachemirien au début du XX ème siècle. Extrêmement original par rapport aux autres tantras, il se présente comme un extraordinaire catalogue d'expériences spirituelles allant des techniques yogiques les plus sophistiquées jusqu'aux circonstances de la vie quotidienne la plus banale. Nous lirons ensemble le tantra en sanskrit et ses commentaires, ainsi que plusieurs textes apparentés. Le but de ces lectures est de partager nos interprétations dans une ambiance conviviale.

Chaque séance a lieu un dimanche sur deux de 14 à 16 heures à Nogent sur Marne, non loin de Vincennes. Aucune connaissance du sanskrit n'est requise. Des photocopies du texte translittéré sont distribuées.

Si vous souhaitez venir, nous vous demandons juste d'écrire à l'auteur du blog afin de recevoir l'adresse où se tiendront ces rencontres.

NB : ce blog n'est plus régulièrement mis à jour. La vache cosmique s'est réincarnée sous d'autres cieux.

07/03/2008

Au Coeur des tantras

Qu'est-ce que le tantrisme ?




Une traduction d'une oeuvre de Kshemarâja, maître du shivaïsme du Cachemire du XIe siècle, vient de paraître aux Deux Océans. Dans ce texte assez bref, Kshemarâja présente de façon succinte son enseignement, inspiré par ses maîtres. Il a extrait, dit-il, la crème de cet océan vaste et profond à l'intention de ceux qui n'ont pas le goût des études philosophiques, mais qui néanmoins aspirent à s'absorber au plus intime de l'absolu, à même la vie profane.


Il fût sans doute disciple d'Abhinavagupta et eut, à son tour, des élèves dont certains venus du Sud de l'Inde, comme Madhurâjayogin de Maduraï. De fait, l'enseignement du texte ici traduit, Le Coeur de l'enseignement sur la reconnaissance du Soi comme étant identique au Seigneur (Pratyabhijnâhridayam), s'est répandu dans le Sud au point qu'on en trouve aujourd'hui des manuscrits un peu partout. Ce texte a profondément influencé les traditions tantriques encore vivantes aujourd'hui, comme la Shrî Vidyâ.

16:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra, tantrisme |  Facebook |

14/09/2007

Je savoure l'Essence

Le soleil, la lune, les étoiles, l’espace, l’air, le feu, l’eau et la terre, le « mien » et le « tien » - tout cela apparaît en moi. Je suis donc le fondement de la multitude des êtres. 212 

 Je savoure l’Essence qui donne à la fois jouissance et délivrance, cette Essence qui brille, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 213 

 

Je goûte sans trêve mon propre Soi impérissable, radieux, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 214

[La première moitié de la stance 214 est identique à la première moitié de la stance précédente.] 

 

L’Essence est éternellement réalisée. Elle n’est pas à atteindre ou à réaliser. Celui qui nourrit le désir de (la) réaliser ou de l’atteindre sera toujours autre que Shiva. 215

[Il y a un jeu de mot : sadâ a-shivah syât : « Il sera toujours non-shiva », c’est-à-dire malheureux, ou autre que Shiva, ce qui revient au même. En outre, l’expression évoque Sadâshiva, « l’Eternel Shiva », forme de Shiva adorée par les adeptes du Shivaïsme commun, plutôt dualiste, encore vivant de nos jours dans le pays tamoul.] 

 Le gnostique qui demeure en son propre Soi n’entreprend jamais d’effort pour y demeurer. Au contraire, l’ignorant laborieux reste privé de la Connaissance, alors même qu’il est (cette) Connaissance ! 216 

  Ayant délaissé la contemplation du corps, abandonnant l’observation du souffle, je suis toujours sans penser, apparaissant plein de la félicité du Soi. 217 

[« souffle » traduit ici spanda, littéralement « vibration ». Ce terme désigne souvent l’Essence (svarûpa), mais ici il me semble faire référence au mouvement du souffle, avec son alternance inspire-expire, archétype de tous les couples de contraires (jour-nuit, soi-autrui, etc.).]  

 Je suis pur, évident, toujours réalisé, affranchi des pensées. Mais lorsque je désire m’éveiller à moi-même par moi-même, alors je me manifeste comme n’étant pas réalisé. 218 

 

Je demeure à tout instant sans second. C’est en moi qu’apparaît cette corporalité que voici. Les phénomènes se manifestent à la suite de l’apparence du corps. Tout se passe alors pour moi (comme) s’ils me dérobaient la conscience. 219

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

05/09/2007

La différence entre la pure conscience et l'état de Shiva

Celui qui se présente comme une pluie d’ambroisie peut à tout instant être connu. Il est Vibration, naturellement en mouvement, prise de conscience de soi. Et bien qu’il soit le Royaume où s’épanche le triple éclat (du Feu, du Soleil et de la Lune), il est Un. Dépourvu de l’apparence d’un commencement et d’une fin, il est Apparence/Lumière du Soi. 206 

Lémur

Une fois que l’on cesse complètement de méditer le Soi sous la forme des liens qui s’étendent jusqu’à l’Egale (samanâ), on médite notre Essence de pure conscience. C’est « l’omnipénétration du Soi » (âtmavyâpti). (Mais dans les tantras) il est montré que « l’omnipénétration de Shiva » est différente… 207 … : Evoquant en soi les attributs tels que l’omniscience et l’omnipotence, l’omnipénétration de Shiva se produit sans délai. 208

 

[« L’omniprénétration du Soi » désigne l’absorption dans la pure conscience que recherchent les adeptes de l’Advaita Vedânta ou du Sâmkhya. « L’omnipénétration de Shiva » est l’absorption en Shiva, qui est à la fois pure conscience ET activité. D’où sa supériorité, selon l’auteur. En clair, cela veut dire que les yogins du Sâmkhya considèrent les pensées, les émotions et la vie ordinaire comme des ennemis à fuir ou a éliminer. Dès qu’ils sortent de leur méditation profonde (nirvikalpasamâdhi), les pensées etc. réapparaissent, et ils ont l’impression de perdre leur sérénité. Pour les yogins shivaïtes en revanche, à l’absorption sans pensée succède « l’absorption-les-yeux-grands-ouverts », à laquelle la pensée participe (« Je suis tout cela »), ainsi que le corps et les sens  ; « l’Egale » est l’avant-dernière étape de l’énoncé d’une syllabe telle que OM. C’est une forme très subtile de la conscience/Parole.] 

La Puissance (shakti) qui fait apparaître l’univers est Désir, Perception et Action. Bien qu’absolument parfaite, elle atteint un état imparfait en faisant apparaître pour ainsi dire un quelque chose. 209 

Lorsque l’activité mentale apparaît comme incarnant la conscience, alors l’état de Shiva apparaît, présent pour l’éternité. 210 

Lorsque l’on perçoit touts les objets sans aucune séparation comme reposants en soi, c’est alors qu’apparaît l’état de Shiva, qui consiste à être identique à tout. 211

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience.

11:23 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : reconnaissance, pratyabhijna, tantra, tantrisme |  Facebook |

01/09/2007

Il deviendra Shiva

L’adepte qui voit le Réel, devenu le Soi de tout et reposant en son propre Soi, ne s’égare pas dans les phénomènes distincts. 197

 Ciel
 

Le but à atteindre n’est pas à atteindre pour moi, car il n’est autre que le sens du mot « je ». Il est à tout moment réalisé. Que reste t-il à accomplir ? 198 

Tous les phénomènes subsistent en moi et ne surgissent que de moi. Ils me trompent, (mais) une fois vue l’Essence du Soi, ils se résorbent. 199 

Si je ne deviens pas puissant par la prise de conscience « je », alors ces phénomènes (manifestés par moi) me dérobent la Lumière. 200 

Autrement dit, la Contraction qui engendre les moments et les lieux survient. Alors survient (aussi l’idée fausse) que l’on est « contenu » (dans l’espace et le temps). Le Soi oublie qu’il est la Vie. 201 

Voilà pourquoi le sage qui désire la délivrance-dès-cette-vie  doit constamment demeurer dans la prise de conscience « je ». 202 

Je suis Shiva, sans second, évident, égal, constamment homogène, indépendant, m’adonnant spontanément au jeu de la liberté tout en faisant apparaître (l’ensemble des phénomènes) depuis le vide jusqu’au corps. 203 

Connaissant le Soi comme étant le Seigneur, voyant clairement l’omniscience et l’omnipotence, immergé dans la souveraineté, abandonnant le corps, que l’on devienne Shiva. 204 

(Au contraire, l’être ordinaire) délaisse la Reconnaissance (du Soi), acquiert du même coup l’état d’âme (limitée). Vaincu dans le corps par le Soleil et la Lune [l’expir et inspir, etc.] , il devient un mortel. 205

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

19:47 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, reconnaissance, tantra, tantrisme |  Facebook |

10/08/2007

Comment la Lumière pourrait-elle être occultée par sa propre ombre ?

Je suis la Mère de toutes les apparences, le Fondement et le Destructeur. Comment cet (univers) impermanent pourrait-il occulter celui qui est Profond (majja), éternel, affranchi de toute peine, à la Forme éclatante ? 190

Je suis Un, éternel, toujours apparent, entier, contenant tout, constant, égal. Cette dualité de la Mâyâ, apparente en tant que cause de l'accroissement des différentes phases de l'existence (vikâra : naissance, âge adulte, âge mûr, vieillesse, maladie et mort), n'est pas mienne ! 191

 Ô Seigneur ! cette lumière des Trois Mondes (Terre, Ciel et Paradis) qui partout te suis, elle brille par ta Lumière. Tu es cette (Lumière) qui ne vacille pas et qui ne peut être cachée par cette ombre qu'elle projette. 192

Cette (Lumière) aux formes innombrables est perçue comme cette activité qui va se dilatant au travers d'une Apparence toujours nouvelle, inséparable de l'acte de conscience (vimarsha). 193

Celui qui a complètement abandonné la contraction librement assumée par la conscience perçoit intégralement et directement, pour lui-même, cette Essence infinie. 194

Pour qui a l'intuition inébranlable de sa propre Essence omniprésente, pour qui éprouve le Soi après avoir abandonné (l'identification) au corps, pour celui-là rien n'est difficile à obtenir ! 195

Je suis avant toutes choses. Je suis la Lumière des lumières (ou : "Celui qui fait apparaître toutes les apparences"). A part moi, qui suis évident, il n'y a aucune autre lumière (ou : "aucune autre source des apparences"), . 196

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

22/06/2007

Alexis Sanderson

L'un des plus grands chercheurs sur le shivaisme du Cachemire est le professeur Alexis Sanderson d'Oxford. Il a désormais son site, sur lequel on peut télécharger ses principaux articles.

Sanderson%20and%20LJ

 

Son article de 1988 Saivism and the Tantric Traditions reste indispensable pour se faire une idée de l'organisation des différents courants du tantrisme de l'âge classique (IV-XII siècles).

En ce qui concerne le bouddhisme tantrique, il montre dans un article de 1994 combien le bouddhisme a plagié consciemment - et de manière critique - le shivaisme pour se constituer. Le tantra de La Roue du Temps (Kâlacakra) en est l'exemple le plus aboutit. En revanche, un tantra comme celui de Cakrasamvara a "copié" des passages de tantras shivaïtes verbatim. Du coup, certains de ces passages sont devenus incompréhensibles dans un contexte bouddhiste (Sanderson donne un exemple dans un article fort technique mais passionnant : "History Through Textual Criticism", pp. 44-47)... 

Enfin Sanderson, qui a étudié auprès du maître Lakshman Joo (voir la photo ci-dessus), est aussi réputé pour sa rigueur et ses critiques, particulièrement à l'endroit du travail de Lilian Silburn. Voyez par exemple son évaluation de la traduction par Silburn du commentaire de Kshemarâja aux Shiva Sûtras. Les remarques de Sanderson sont dures mais exactes, et il est incontestable que Silburn a déformé sa lecture des textes pour l'adapter à l'enseignement de son gourou - qui était un soufi - et que ses traductions sont souvent inexactes, sans parler de l'aspect historique ou philosophique, qui lui échappe complètement. Cela étant, ses livres restent magnifiques et profonds.

D'un autre côté, les études de Sanderson manquent, à mon (très) humble avis, de la problématisation nécessaire quand on aborde des oeuvres à caractère philosophique. Cependant, il a livré récemment un commentaire impressionant à l'introduction du Tantrasâra d'Abhinavagupta. De plus, il a écrit un article sur la philosophie bouddhiste (école sarvâstivâda) !

Sanderson est un virtuose du sanskrit et manie les manuscrits avec une aisance stupéfiante. On ne peut que le respecter, tout en regrettant qu'il ne publie pas davantage, et qu'il ne livre pas plus de réflexions d'ensemble sur l'oeuvre d'Abhinavagupta.

13/06/2007

Tantrisme extrême

Le shivaïsme est une vieille religion. Ou plutôt, un ensemble de religions, assez distinctes les unes des autres mais toutes révélées ou inspirées par Shiva, un peu comme le christiannisme, le judaïsme et l'islam se réclament tous du Dieu d'Abraham.

Aghori1

 

Parmi ces courants, l'un des plus anciens et des plus curieux est celui des Pâshupatas, ascètes au corps couvert de cendres et vivants dans les champs de crémation. Vers le IVème siècle, leur ont succédé les Kâpâlikas ("Crâneurs"), qui devinrent rapidement une figure de l'imaginaire indien. Ils sont l'objet de nombreuses satyres dans les pièces de théâtres et farces de l'Inde médiévale. Ils boivent, copulent et se livrent à toutes sortes de pratiques antinomiques. C'est dans leur milieu que va s'élaborer, des IV ème au XII ème siècles, la littérature des tantras, avec leur symbolisme érotique ou morbide.

Que sont-ils devenus ? Les Nâtha, "inventeurs" du Hâtha-yoga, sont toujours présents en Inde et au Népal, bien que  largement corrompus par la mafia du BJP, du RSS et du VHP... Leur chef actuel (Avedya Nâth) est, comme souvent dans le Nord de l'Inde, à la fois député et brigand notoire.

L'une des sectes qui peut se réclamer de la parentée  des Kâpâlikas de l'Inde ancienne est celle des Aghoris, peu nombreux mais que l'on peut encore croiser sur les ghats de Bénares. Malheureusement, je ne les ai ni filmé ni même photographié. Cependant, voici un excellent documentaire anglais sur l'un d'eux à Haridvar non loin de Rishikesh. Le personnage est attachant. Originaire du Bihar  l'état indien qui compte le plus de guérisseurs tantriques - on l'accompagne dans une partie de son parcours intérieur et extérieur. Sa pratique donne une idée de ce que pouvait être celle des ascètes de l'Inde médiéval et des adeptes du bouddhisme tantrique. On voit que Râm Nâth désobéit à son gourou et ne craint pas de rendre visite à sa famille ou à des prostituées de Calcutta. Une existence libre mais risquée.

Un autre document, filmé sans doute à Bénares, où l'on voit un aghori manger un morceau de chair humaine. Ce petit film, réalisé par et pour des Indiens, donne un aperçu assez juste de l'image que les Indiens eux-mêmes se font du tantrisme, qui finalement est pour eux l'équivalent de ce que l'occultisme et de l'astrologie sont chez nous. Dans cette série ("kaal kapaal mahakaal"), vous pourrez également regarder d'autres documents intéressants sur le tantrisme contemporain, avec notamment un gourou buvant des litres de whisky devant ses fidèles et des rituels d'exorcisme.

Enfin, un documentaire de qualité fait par le National Geographic. L'alcool y est omniprésent. J'ai assisté à des rituels à base d'alcool dans un temple dédié à Batuk Bhairava. Mais les adeptes ne consommaient rien. Toute la nourriture, imbibée de vodka, était donnée aux chiens. En revanche, il était obligatoire, pour pouvoir assister à la cérémonie, de boire au moins trois coupelles de whisky !

A travers ces films, on mesurera la distance entre ce tantrisme rustique et le néo-tantrisme californien raffiné...  

15:30 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, tantrisme, sadhu, aghora, aghori, varanasi |  Facebook |

31/03/2007

D'où viennent les mots ?

D'où nous viennent les mots que nous disons ou pensons ? Ne sont-ils que la répétition ou le simple réagencement des mots du passé ? Mais alors, d'où proviennent ces derniers ? Plus encore, dans le contexte de la Reconnaissance, d'où viennent les mots qui composent la gnose révélée par Shiva ? Si celui-ci est dépourvu de toute différenciation, d'où peuvent-bien provenir les différents discours qui constituent ses enseignements ?

MPic01

 

Abhinavagupta répond, dans son libre commentaire (Vârttika) au Tantra de la Guirlande de Victoire (Mâlinîvijaya), que Shiva n'est pas simplement Lumière. Il est aussi conscience, et donc pensée. "Être, c'est être perçu", pensé et jugé. Dans les quelques centaines de vers qui suivent cette déclaration, Abhinavagupta va s'efforcer de montrer comment tout discours s'enracine dans la connaissance que Shiva a de lui-même, et comment ces enseignements apparement contradictoires ne sont que différentes manières pour l'Être de se connaître, de se désirer et de jouer avec lui-même.

Grâce à cette compréhension, on évite à la fois le sectarisme et le relativisme dogmatique. Même les pensées et les expériences profanes deviennent autant d'aides sur la voie : "Pour les êtres fortunés, l'inclination à la jouissance elle-même sert à atteindre le Bien Souverain, si elle est infusée par la conviction que 'telle est l'inclination de la Conscience elle-même' " (MSV, I, 45). 'L'inclination de la Conscience', c'est la vie quotidienne, mais c'est aussi le 'flot des traités', car tous ces discours et expériences s'épanchent également de Shiva, ou plus exactement de l'émerveillement sans cesse renouvelé qu'il éprouve à prendre conscience de lui-même.

Ainsi, les différentes sortes de vision du monde qui "sortent" des Cinq Faces de Shiva sont l'équivalent sacré des différentes modalités de la conscience profane. Ces différentes prises de conscience forment une gamme continue de notes et de climats subjectifs : "Moi, Tchaitra, je vois cette cruche, et non un vêtement"; "Mais lui, il en voit un"; "Ce vêtement ne perçoit rien"; "Je percevrais, puis je ne percevrais plus"; "Parfois je connais, parfois non"; "Maintenant, je connais"; "Je connais en partie, en totalité"; "Je connais tout"; "Je ne connais rien"; "Je ne suis pas un objet"; "En vérité, je n'existe pas"; "Je suis toujours toutes choses"; Je suis un, je suis l'univers, comment pourrait-il être distinct de moi ?"; "J'apparais de toutes ces manières"..." (MSV, I, 71-74)

Autrement dit, "la dualité n'est pas totalement absente de cette non-dualité (que nous professons)" (MSV, I, 108ab). Le problème, en effet, ce n'est pas la dualité en elle-même, mais seulement la croyance en une dualité morale : "La certitude qu'il y a du pur et de l'impur et autres (dualités morales) nait de la peur du (samsâra)..." (MSV, I, 110ab) La dualité morale provient donc le la peur - infondée - que suscite en nous le spectacle de la dualité phénoménale. Comme dira Nietszche plus tard et ailleurs : "Il n'y a pas de phénomène moral, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes".

Quand à la non-dualité, il n'y a pas de pratique pour s'y "établir" : "Il n'y a pas d'exercice (abhyâsa) pour pénétrer et demeurer en Shiva omniprésent qui est sans dualité, car ("pénétrer" et "demeurer") sont des notions qui n'ont de sens que dans la dualité... Par conséquent, tous les efforts accomplis par les maîtres et les disciples ne servent qu'à ôter cette crainte provoquée par la dualité qu'ils imaginent." (MSV, I, 112cd-113cd). Bref, "il faut seulement se libérer de toute crainte" (MSV, I, 117) après avoir admis l'existence de la dualité à l'intérieur de la non-dualité, comme autant de reflets dans l'orbe d'un excellent miroir. Car exclure la dualité est parfaitement vain : "Même en se persuadant toute notre vie que (la dualité n'existe pas), il est impossible de rester indifférent face à elle..." (MSV, I, 115).

La seule solution consiste donc à accepter, avec tout notre être, que tout, absolument tout, est intégré dans le miroir sans taches de la Lumière indivise.

"La dualité n'est pas impossible dans la non-dualité. Car la non-dualité suprême (n'est pas l'absence pure et simple de dualité). Elle s'impose lorsqu'il n'y a ni acceptation ni rejet de la dualité." (MSV, I, 123)

Voilà pourquoi Abhinavagupta insiste tant sur la présence des phonèmes - germes de toute pensée - dans la pure conscience elle-même.

 

24/03/2007

Hommage aux pandits cachemiriens

Voici un nouveau blog sur le tantrisme, animé par Mrinal Kaul, petit-fils de Jankinath Kaul, lequel fut l'un des principaux diciples du célèbre Swami Lakshman Joo de Shrinagar. C'est un jeune homme courageux que j'ai rencontré à Bénares. A présent installé à Oxford, il a du surmonter maints obstacles. Sa famille ne voyait pas d'un bon oeil son projet d'explorer la voie de ses ancêtres pandits. Alors même qu'ils sont persécutés par les islamistes et qu'ils se plaignent de la disparition de leur culture, la communauté des "pandits" cachemiriens se préoccupe en effet davantage de business que du sort des quelques collections de manuscrits qui ont échappé aux fous d'Allah.

KashmiriPandits

 

Sur ce blog qui promet d'être passionnant, vous pourrez découvrir qui furent les véritables passionnés du Shivaïsme du Cachemire, ceux grâce à qui nous pouvons aujourd'hui lire ses textes extraordinaires. Regardez par exemple la photo du pandit Harabhatta Shastri. Saviez-vous qu'il a été l'éditeur du fameux Vijnâna Bhairava Tantra ? Sans sa rigueur de sanskritiste et de logicien, nous ne pourrions pas nous délecter de ces merveilles. La méditation est sans doute essentielle. Mais sans grammaire, sans métrique ni logique, cet essentiel resterait inaccessible à la plupart d'entre nous. Rendons donc hommage à ceux qui ont la patience de faire ce qui nous ennuie mais dont nous avons besoin !

16:04 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantrisme, cachemire, pandit |  Facebook |

06/06/2006

Etre ou agir : faut-il vraiment choisir ?

En général, la spiritualité nous somme de choisir entre l'action et la contemplation, entre l'engagement et le retrait. Et, si nous choisissons d'agir, il faut alors renoncer à l'ego, pour agir sans désir, à l'image de Krishna.

De même, certains veulent éliminer toute activité, tout mouvement. Faire de nos océans tumultueux des mers d'huile, tel est le but du yoga (de Patanjali). N'être qu'un pur témoin face aux sensations, tel est le but du Sâmkhya. Pour le Védânta également toute activité, fut-elle sacrée, n'est que perpétuation de l'Ignorance.

Le Tantrisme, quant à lui, voit dans ce dilemme le pilier de la dualité, le noeud qui nous retient dans les limites de l'ego ordinaire, dans ce moi qui n'est qu'une croute, un reliquat du vrai moi.

Autrement dit, agir en ignorant l'Etre, la pure conscience, c'est certes être lié. Mais reposer dans la pure conscience en croyant que l'activité - mentale ou physique - est une entrave à abandonner, c'est aussi être lié. Toutes les variétés de Tantrisme s'accordent sur ce point. Il y a donc deux formes de finitude, celle de celui qui médite et celle de celui qui ne médite pas : 

"1. La liberté ne se manifeste pas mais il y a pure conscience. C'est le cas d'un sujet doué de conscience qui s'imagine à tort qu'il perd sa plénitude (s'il agit). 2. Ou encore la liberté demeure mais la conscience éclairée fait défaut quand on imagine un Soi là où il n'est pas, à savoir dans le corps et les autres attributs.

Comme dit (Utpaladeva) dans les Stances sur la re-connaissance (de soi) comme étant le Seigneur :

La perte de la liberté pour la conscience et aussi la perte de la conscience pour la liberté, voici l'impureté de finitude qui, sous ces deux variétés, cache notre propre essence." (Shivasûtravimarshinî I, 2, trad. L. Silburn).

Les adeptes de la Grande Perfection (Dzogchen) appellent cela "perdre la Vue dans l'Activité" et "perdre l'Activité dans la Vue".

 

 

10:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pratyabhijna, karma, yoga, jnana, atma, tantra, tantrisme |  Facebook |

11/05/2006

Parce que je T'ai reconnu

Toutes choses apparaissent en moi

Engendrées par moi, par le Soi.

Je les connais, je les crée, je les consomme

Tel qu’elles se présentent.

Tout ce qui est vécu, connu, est l’Absolu, Vérité sans origine,

Essence limpide.

Chaque jour, encore et encore, je désire ce fragment du Soi qu’est le monde ! 11

 

Ô esprit, mon ami ! Tu me racontes cette fable selon laquelle

Tu es la Sagesse (manutām),

Selon laquelle depuis ma naissance je me suis conformé à toi.

C’est toi qui te conformeras à moi pour le restant de mes jours ! 12

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Nulle dualité ne m’apparaît

En Toi qui est différent du réel et de l’irréel,

Eternel, dont la seule saveur est celle de la non-dualité. 13

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Que l’univers entier soit absolument indifférent de Toi

Pour moi qui ai réalisé

L’unité avec Toi ! 14

 

De même que Tu es l’unique possesseur de la Puissance -

Bien que Tu sois doté d’innombrables Puissances -

Que ma parole soit, de même, absolument Une,

Ayant pour essence (l’acte) « je ». 15

 

Tu as l’univers pour forme, Tu es l’univers.

Tu es aussi sans forme, Ô belle forme !

Différencié et indifférencié, Tu es Un.

Nulle part la dualité ne m’apparaît. 16

 

Que la dualité ou la non-dualité apparaisse,

Il n’existe aucune dualité pour moi.

Toute apparence est Ta Présence

Comment la dualité pourrait-elle m’apparaître ? 17

 

Notre Soi est établi : c’est Lui qui toujours

Illumine l’univers (créé) par Brahmā.

Brahmā, Viṣṇu, Śiva et les autres

Ne créent qu’en Lui. 18

[Le Soi est établi/existe/crée. Tout le reste n’établit/prouve/existe/crée qu’à travers Lui]

 

Il transcende l’objectivité,

Il n’est ni saisissable ni démontrable

Mais Il est spontanément Apparent.

On ne peut dire « Il est ainsi » ou « Il n’est pas ainsi ». 19

 

En réalité, l’Apparence de cet Un ne dépend de rien d’autre.

Au contraire, l’apparence du soleil

Et de tout ce qui n’est pas le Soi

Dépend d’un Autre. 20

[L’apparence/la lumière du soleil dépend de l’Apparence/Lumière qui est le Seigneur]

 

La liberté de la conscience, 11-20, Rameshvar Jha

 

 

 

11:03 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

06/05/2006

La liberté de la conscience

Après la Doctrine secrète de la déesse Tripurā (Tripurārahasyam), traduite par Michel Hulin et publiée chez Fayard (collection « Documents spirituels »), j’aimerais lire à présent quelques stances composées par un maître contemporain du Śivaïsme cachemirien, Rameshvar Jha. Ces stances seront tirées d’un recueil intitulé La liberté de la conscience (Saṃvitsvātantryam), publié en 2003 à Varanasi (Bénares) par ses disciples. Voici d’abord quelques éléments de sa vie, tels que rapportés dans l’introduction de son œuvre majeure, la Reconnaissance de la plénitude.

Rameshvar Jha naquit en 1895 dans un village du Mithila, une région du Bihar située prés de la frontière népalaise. Ses parents étaient de pieux brahmanes śivaïtes. Il fut instruit dans les sciences traditionnelles (grammaire du sanscrit, logique) auprès de nombreux maîtres de sa communauté. Elève exceptionnellement brillant, il fut très tôt encouragé par ses professeurs a enseigner et a composer ses propres œuvres. En 1933, il obtint des postes dans plusieurs collèges de sanscrit. Sévère avec ses élèves, il était particulièrement indisposé par le mensonge. Il s’exerca au yoga et au chant durant 14 ans auprès de son père, puis d’Akṣaya Jha. Vers cette époque lui advint son premier disciple, Rameshvar Joshi, grâce à qui les œuvres du maître sont aujourd’hui publiées. Joshi invita son maître à venir s’installer chez lui à Varanasi.

C’est alors que Rameshvar Jha rencontra, au Cachemire, le swâmi Lakshman Joo. Par son seul regard, il reçut la Grâce et arriva à la parfaite reconnaissance de son identité au Seigneur (pūrṇatāpratyabhijñā, titre de l’une de ses oeuvres) à laquelle il aspirait depuis toujours. Dès lors, il se plonga dans l'étude des Ecritures śivaïtes. Après 35 années de pratique et d’étude, incité par le grand savant Gopinâth Kavirâj, il fonda en 1940 une maison d’édition qui publia son œuvre majeur La reconnaissance de la plénitude (Pūrṇatāpratyabhijñā).

 

Puis il se mit à voyager au Cachemire et au Bihar pour y enseigner la logique (nyāya), le Védânta, la grammaire et le Śivaïsme du Cachemire. Il permit ainsi à de nombreux élèves, savants ou débutants, de parvenir à la plénitude de la Reconnaissance. Par sa générosité sans bornes, son extraordinaire créativité et sa familiarité innée avec les arcanes des textes, il permit au plus grand nombre d’accéder aux points vitaux de la connaissance et à leur identité avec Śiva.

Un disciple l’incita à écrire un manuel des philosophies traditionnelles, ainsi qu’une élucidation (ṭīkā) du Vākyapadīya de Bhatṛhari, l’un des plus grands penseurs de l’Inde. Mais il avait surtout un talent inné pour composer chaque jour, sans le moindre effort, des vers capables de faire reconnaître le Soi plein de félicité. Nous possedons aujourd’hui environs 10 000 stances composées par lui, ainsi qu’un Hymne au maître (Gurustuti).

En 1980 et 81, il reçut les titres les plus prestigieux de l’Université Hindoue de Bénares et du gouvernement indien. Il eut de nombreux disciples qu’il mena à l’état de Śiva et qui le considéraient comme un « nouvel Abhinavagupta ». Mais il avait coutume de dire ceci :

« Je ne fais pas de disciples ; personne n’est (mon) disciple. Ceux qui veulent être disciples, en un instant je leur confère le statut de maître ! »

« Je demeure dans l’Essence (svarūpa) » : telles furent ses dernières paroles, au milieu de la nuit du 12 décembre 1981.

12:57 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : rameshvar jha, pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga |  Facebook |

10/04/2006

De l'origine de certaines pratiques de la Grande Complétude (dzogchen)

A en croire les lamas tibétains qui professent le Dzogchen, ses pratiques "visionnaires" (thögal) seraient propres au Dzogchen Nyingthig, partie la plus secrète du corpus dzogchen, lui-même étant l'enseignement le plus élevé du Bouddhisme. Mais l'originalité n'est t-elle jamais autre chose qu'un mythe, surtout lorsqu'on parle de pratiques tantriques ?

Or, à y regarder de plus prés, ces pratiques ont une origine repérable.

 

1/ Le Dzogchen Nyinthig est un corpus de textes qui prétend enseigner une pratique sans équivalent ailleurs : l'adepte s'installe, dans le noir principalement, et contemple les visions lumineuses qui apparaissent spontanément, aidé par des postures, des mantras et des visualisations. Les visions se développent parallèlement à un accroissement de la clarté intérieure. En quelques années ou quelques mois, l'adepte se dissoud en lumière et devient omniscient.

Notons que cette forme de Dzogchen est la plus tardive. Le Dzogchen "ancien" (plus tard relégué dans la catégorie "inférieure" de "la série de l'Esprit d'Eveil") est dépourvu de ces pratiques. Selon lui, il suffit de s'éveiller, à travers la poésie des textes Dzogchen, comme par exemple le "Roi créateur de toutes choses" (voir "The Supreme Source", ed. Snow Lion).

 

2/ Ce Dzogchen Nyinthig n'apparait qu'à partir du XII ème siècle. Or, qu'est-ce qui apparaît au Tibet en même temps ? Le Kâlachakra Tantra. Selon les termes mêmes du tantra, il serait apparu en Inde en 1027, puis il fut enseigné au Tibet par des Indiens jusqu'en 1447. Le Kâlachakra enseigne aussi un yoga se pratiquant dans l'obscurité (mais également de jour, avec le ciel comme support, comme dans le Nyingthig). Des visions apparaissent, puis des "formes vides" (shûnyabimba). Ces formes deviennent la divinité Kâlachakra, puis toutes les divinités de son entourage apparaissent, tout comme le Dzogchen Nyingthig affirme que les visions mûrissent en la totalité des divinités "paisibles et courroucées" décrites dans le fameux "livre des morts tibétains" (qui dérive en fait du corpus du Nyingthig).

La principale différence tient au fait que le Kâlachakra combinne cette pratique visionnaire dans l'obscurité avec l'autre grande pratique des tantras : le yoga sexuel. Aprés s'être uni avec une partenaire réelle ou imaginée, il peut s'unir à la partenaire qui apparaît spontanément dans l'obscurité, comme les visions du Nyingthig. Le corps de l'adepte se dématérialise alors, les atomes redeviennent lumière, et l'adepte devient un Bouddha immortel.

 

3/ Ce yoga du Kâlachakra lui-même ne surgit pas de nullepart. Il est, presqu'entièremment, une transposition délibérée de pratiques shivaïtes.

Les correspondances macro/microcosme sont identiques à celle compilées par le shivaïte Abhinavagupta (mort vers 1050) dans les chapitres 6 à 10 du Tantrâloka. En particulier, les mises en correspondance du souffle des cycles temporels sont identiques. Il s'agit de "dévorer le Temps" en arrêtant la respiration. Cette connaissance est utilisée pour "tricher avec la mort" (kâlavancana), thème classique des tantras. On y décrit les "signes présageants la mort", ainsi que les moyens d'y remédier. Ces passages de tantras shivaïtes se retrouvent jusque dans le corpus Nyingthig ainsi que ses équivalents Böns (la soi-disant "spiritualité d'origine tibétaine"). D'ailleurs, un tantra shivaïte, le Shivasvarodaya Tantra (traduit par Daniélou), consacré à ce thème, fut traduit en tibétain et intégré au Canon. La lignée donnée par le traducteur tibétain inclut Abhinavagupta ainsi que ses maîtres... On y retrouve le "yoga de l'homme-ombre", assez proche des pratiques visionnaires du Nyingthig.

Les tantras shivaïtes les plus anciens décrivent les pratiques visionnaires du Nyingthig. En dehors du Vijnâna Bhairava qui mentionne les pratiques visionnaires dans l'obscurité, avec pression des yeux, en regardant le ciel, le soleil, la lune ou une lampe, il y a le Mâlinî Vijaya Uttara Tantra. Selon Abhinavagupta, il s'agit là de la quintessence des tantras shivaïtes, un peu comme le Kâlachakra est la quintessence des tantras bouddhistes. Dans ce texte, Shiva-Bhairava enseigne 50 pratiques fondées sur les Cinq Eléments, les facultés sensorielles, le toucher, l'espace ou la lumière. La pratique prenant appui sur "les formes-couleurs" (rûpatanmâtra) est décrite ainsi :

 "Afin d'acquérir tous les accomplissements (siddhi), je vais enseigner la contemplation des formes, faste, fondée sur les visions, qui confère la vision divine (ou :"qui fait voir les dieux"). (1) Quand le yogi ferme les yeux à la vision externe, seul, il voit quelque chose d'indistinct possédant l'éclat des nuages d'automne. Fixant son esprit sur cela, aprés dix jours, il y voit d'abord des sphères (bindu), bien que trés subtiles. Certaines sont blanches, d'autres rouges, jaunes ou bleues. Sans se décourager, il doit établir son esprit sur elles sans autre préoccupation. (2-3) Aprés six mois, il voit des formes apparaître en elles. (4-5) Aprés trois ans, elles brillent d'un éclat pareil au feu et se stabilisent. (6-7) Aprés deux ans, s'il se familiarise avec elles, il perçoit des silhouettes dans les orbes (lumineuses). (8-9) Aprés un an, il voit l'Eclat lumineux (tejas ?). (10-11) Six mois plus tard, il voit des silhouettes humaines (purushâkriti). (12-13). Trois mois plus tard, l'Eclat devient omniprésent. (14-15) Aprés un mois, cela se répand. Selon les durées mentionnées, il atteint les fruits de la "catégorie de la forme-couleur" (rûpatanmâtratattva) ainsi que la vision divine. Telle est la vision qui surgit spontanément, dépourvue de constructions imaginaires (ou : "dépourvue de visualisations"). Dans cette (méthode), les 15 étapes (de la Voie générale décrite par ce tantra) sont parcourues spontanément (svayam eva). Par conséquent, l'on devrait la pratiquer en toute certitude ! A quoi bon le tintammare des autres enseignements ?"

Autre pratique, celle de la catégorie de "l'Eternel Shiva" :

"Se concentrant sur le point entre les sourcils (comme dans le Nyingthig et Kâlachakra), l'on voit rapidemment un grand éclat fait de ces huits couleurs : le saphir, le lustre d'une queue de paon, une couleur pareille au lapis-lazuli, puis une autre pareille à l'oeil-de-chat, au topaz, au corail, au rubis et à la lune. Aprés avoir vu cette suprême lumière lunaire, la vision divine s'élève. De là surgit la connaissance de tout ce qui est mobile et immobile."

Ces descriptions, plus ou moins détaillées, se retrouvent dans tous les tantras. Certains extraits des tantras de Kubjikâ se retrouvent dans l'Advayakâraka Upanishad ou la Mandalabrahmana, qui décrivent en détail les étapes du développement visionnaire. Que ces pratiques étaient extrêmement répandues au Cachemire se voit au fait qu'elles sont mentionnées également dans le Yogavâsishtha, composé au Cachemire vers 950.

Cependant, ce ne sont pas là de pures innovations des tantras. Ainsi, la Brihad Âranyaka, qui est sans doute la plus ancienne Upanishad (c. 800 av.-J.C.), décrit déjà l'anatomie subtile décrite dans le Nyingthig, avec un "coeur", source de tous les canaux subtils, et contenant l'essence subtile des cinq Eléments sous une forme lumineuse.

 

Bref, ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans trop de détails. Mais je voulais seulement donner un petit aperçu des ancêtres d'une pratique soi-disant "unique" et "sans équivalent ailleurs". Aucun chercheur, à ma connaissance, ne s'est sérieusement donné la peine de chercher du côté des tantras shivaïtes via le Kâlachakra Tantra, et la plupart préfèrent spéculer sur ses origines "zoroastriennes" ou tibétaines. Or, au regard des éléments présents en abondance dans la littérature tantrique, il est inutile d'aller chercher si loin.

 

La généalogie de ces idées obéit aux mêmes lois d'évolution que celle des êtres vivants. Il n'y a pas de génération spontanée.

 

10:09 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : nyingthig, tantrisme, dzogchen, upanishad, kalachakra |  Facebook |

11/03/2006

Qu'est-ce que la rudra-vînâ ?

Le Tantrisme, c'est aussi la musique. En dehors des oeuvres new age plus ou moins inspirées, il reste que la religion shivaïte prescrit "le chant et la danse" (gîtanritya) dans tous ses textes (les tantras, justement) comme moyen de célébrer le divin.

J'ai entendu la rudra-vînâ  pour la première fois en 1996. Des sons venus de nulle part, des sonorités nuancées, graves, pour une musique à la fois sobre et sensuelle. Instrument à cordes et ancêtre du sitar, la "vînâ de Shiva" existe sous sa forme actuelle depuis le XIVème siècle environ. Cependant, il existait depuis longtemps déjà des formes de vînâ sans frettes. Plusieurs tantras sont consacrés exclusivement au culte de "Shiva-joueur-de-vînâ" (Tumburubhairava). En voici une magnifique représentation du sud de l'Inde, c. XIème siècle. La vînâ a disparu, mais on peut facilement l'imaginer:

 
La Déesse joue, elle aussi, de la vînâ, sur cette sculpture du Xème siècle, où l'on peut voir une forme de vînâ plus ancienne, sans frettes :
Cette musique extrêmement prestigieuse a connue ses heures de gloire dans les cours des Moghols. Sur cette peinture du grand peintre Govardhana, influencée manifestement par le style flamand, on peut admirer un joueur de rudra-vînâ ou bîn. Ses boucles d'oreilles montre qu'il est un yogi adepte du hatha-yoga répandu de nos jours dans le monde entier :

Presque disparu au XXème siècle, cet instrument a été sauvé par l'immense musicien Zia Mohiuddin Dagar :

 
Aujourd'hui, son fils perpétue cette musique, ainsi que Philippe Bruguière, par ailleurs conservateur à la Cité de la Musique à Paris :

Pour écouter quelques extraits de cet instrument, cliquez sur les liens en haut à droite.

15:57 Écrit par David Dubois dans Musique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : dhrupad, tantra, tantrisme, dagar, rudra vina |  Facebook |

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.

09/03/2006

Le Tantrisme "vivant"

En Inde, l'état du Bihar est connu pour plusieurs raisons : c'est l'état le plus pauvre, le plus illettré, le plus corrompu et le plus "tantrique". C'est en effet dans cet état du nord de l'Inde - et terre natale du Bouddha - que le nombre de sorciers et guérisseurs tantriques est le plus élevé. L'un de mes gourous était originaire du Mithila, une région du Bihar où les tantriques pullulent. Sauf qu'il ne s'agit pas là du Tantrisme raffiné d'Abhinavagupta (voir la colonne de gauche) ni même du néo-tantra occidental. Pour tout dire, ça fait plutôt penser à Indiana Jones. Vous vous rappelez, le "temple maudit", avec le fada aux allures de Kojak, qui arrache le coeur de ses victimes pour l'offrir à Kâlî ? Bon, évidemment, c'est un peu de la vilaine propagande mais, d'aprés cet article, ce n'est pas complètement faux : "According to an unofficial tally by the local newspaper, there have been 28 human sacrifices in western Uttar Pradesh in the last four months. Four tantrik priests have been jailed and scores of others forced to flee." "L'Uttar Pradesh occidental", c'est la région voisine du Bihar, et c'est là où se trouve Bénares. Bénares, ville martyrisée par les extrémistes  musulmans, aujourd'hui encore (cf. les trois attentats du mercredi 8 mars). Sauf que les tantriques n'ont pas fait grand'chose pour améliorer la situation. Ils ont truffé la ville et ses environs d'images des divinités tantriques courroucées (style Bhairava ou Kâlî) censées terrifier les envahisseurs. Mais ça n'a rien fait de plus que les dispositifs magiques qui étaient censés "protéger" le Tibet.  Sauf, peut-être, le pont de Bénares. Il paraît qu'on a sacrifié un enfant pour s'assurer qu'il tiendrait debout, et apparement, ça fonctionne (je rigole). De fait, à Bénares, les histoires tantriques sont omniprésentes. Bénares est la mecque de l'Hindouisme superstitieux, avec ses astrologues et ses marabouts au point que ça en déteint sur tout le reste. Je me souviens d'un attelier "Shivaïsme du Cachemire" organisé sur le campus de la BHU de Bénares par mon gourou K. et sponsorisé par le Siddha Yoga. Plusieurs centaines d'Indiens (plutôt des classes moyennes) avaient payé les 800 rupies pour assister à ces trois jours "d'introduction à la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ)". Aprés la première journée qui fut consacrée aux remerciements et aux enguirlandages mutuels, le second vit l'intervention d'un pandit astrologue qui nous expliqua qu'il détenait les mantras secrets permettant d'avoir "à coup sur un garçon", et que l'on pouvait venir le voir le lendemain matin à son cabinet. Là, quelques Indiens ont protestés, trouvant sans doute que c'était un peu gros. Mais bon, c'est juste pour donner une idée du pouvoir de ces gens.

Au total, j'ai rencontré de nombreux tantriques. En fait, rien n'est plus facile lorsqu'on connait quelque mots de Hindi. Et même sans cela, l'odeur des dollars suffit à en attirer beaucoup... Il y a également des gens plus consciencieux. Mais même ces tantriques-là n'ont pas grand'chose de commun avec ce qu'on imagine en Occident. C'est que les rituels auxquels j'ai pu assister ne cultivaient pas vraiment une esthétique "nature et découverte", voyez-vous. Ces cérémonies impliquant des sacrifices et la consommation d'alcool se déroulent souvent la nuit, dans des coins déserts si possible, ce qui n'est pas évident à trouver en Inde. En plus, il fait trés chaud ou trés froid, l'air est lourd, il y a des moustiques, des grosses fourmis, des criquets qui hurlent (avec des millions de grenouilles dès qu'il pleut). Bref c'est loin d'être de tout repos. Les adeptes ont tendance à débiter les mantras comme des mitraillettes, et vu la quantité de trucs à réciter, la kundalinî monte en 10 secondes, guère plus. On a pas trop le temps de rêvasser sur ses cakras ! C'est l'ambiance bihârî, sicilienne quoi.

 

Tout cela serait amusant si tant de personnes ne souffraient dans leur chair de cet obscurantisme arriéré.

 

 

 

16:10 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, tantrisme |  Facebook |

05/02/2006

"L'idée de "lignée" n'est-elle pas toujours qu'un mythe ?" et autres problèmes du même genre

Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture, par R. M. Davidson, Columbia  University Press, New York, 2004.

 

 Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. Dans une première partie, il démontre que l'évolution du Bouddhisme en Inde reflète son évolution politique. Jusqu'à la fin de la période Gupta, le Bouddhisme ( dans le Vimalakîrt Sûtra, par exemple) est démocratique, car il est l'expression des tendances démocratiques des Etats du nord de l'Inde, tels celui des Licchavis. Puis, à partir du VIIème siècle, l'apparition des textes tantriques correspond à une nouvelle organisation politique, beaucoup moins stable, féodale et organisée en "mandalas", marquée par la recherche du pouvoir à tous prix.

Dès lors, l'on est en droit de se demander si, aujourd'hui que le gouvernement de type démocratique est reconnu par la majorité des Etats comme étant le seul légitime, le Tantrisme bouddhique ne devrait pas, lui aussi, se démocratiser. Il me semble que de plus en plus d'adeptes exigent cela, ou du moins peut-on l'espérer.

 

Si tel est bien le cas, alors nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :

 

"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils ainé de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.

J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).

 

Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverves" (viparîtadrishti). On  voit suffisament comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinnent ici pour légitimer le meurtre.

A ce sujet, voici quelques réflexions d'un lama guélougpa célèbre, à propos du cas où deux gourous donnent au même disciple des ordres contradictoires. Ce cas se présente au lama qui s'exprime ici, car l'un de ses gourous lui demande de pratiquer un rituel propitiant Shugden (une entité occulte ayant pour raison d'être l'extermination des contradicteurs de l'école Guélougpa), quand un autre, le Dalaï Lama, lui demande de cesser cette pratique.

D'un côté, ce disciple-lama-en-plein-dilemme conseil les autres disciples qui sont dans la même situation de recourir à la "sagesse discriminante" (prajnâ). D'un autre côté, comme l'idée du gourou infaillible doit bien être sauve, il invoque l'idée d'un "Bouddha unique" qui se cacherait derrière tous les gourous en conflits. Comme disait Bayle  à propos du monisme de Spinoza : "Curieuse théologie qui affirme que Dieu transformé en 100 000 Autrichiens s'en va trucider Dieu transformé en 100 000 Turcs"... Dr Jekyll et Mr Hyde, en somme. En effet, c'est là une bien curieuse harmonie. Quoi qu'il en soit de cette esquisse de théodicée bouddhique, ledit lama finit quand même par conseiller la modération et le bon sens : laissons les gourous à personnalités multiples aux adeptes du transformisme et sachons raison garder. (Notons au passage qu'il invoque l'exemple de Ra Lotsâwa).

 

http://www.lamayeshe.com/lamazopa/shugden.shtml


"It is said in the teachings, “Like an actor, the one Dharmakaya, the great bliss, the ultimate guru, manifests in many different forms.”

Therefore, from your side, you must look at the holy minds of all the gurus with whom you have made a Dharma connection as the great, blissful Dharmakaya. You must see them as being completely free of error and in possession of all good qualities. Your mind must look at all of them as Buddha. By keeping your mind in that view, you don’t lose your guru devotion. If continuously you keep in mind that your gurus are Buddha, non-devotional thoughts, such as disbelief, anger and so forth, do not arise. It is extremely important to avoid generating negative thoughts towards your gurus because such minds create enormous obstacles not only to gaining realizations but even to temporary success. However, the Vinaya teachings say, “If your guru tells you to do something that is not Dharma, do not do it.”

Also, the Fifty Verses of Guru Devotion says in verse 24, “If you cannot do what your guru suggests, you can request permission not to do it by explaining why you can’t.” Humbly, without arrogance, without thinking, “Oh, my guru doesn’t know this, he doesn’t know that,” by looking with devotion at your guru as Buddha, humbly explain how you are incapable of doing what he asks. As skillfully as you can, try to get permission from your guru not to do what he has asked you to do.

His Holiness the Dalai Lama has said, “Special disciples and special gurus, like Milarepa and Marpa or Naropa and Tilopa, are different. In such cases, every single word that the guru says to the disciple, even if it involves killing, stealing and so forth, has to be followed exactly.”

The great translator Ra Lotsawa, one of the main Yamantaka lineage holders, is supposed to have killed many people through his tantric power, but nobody regards Ra Lotsawa as bad. Tantric powers are attained on the basis of bodhicitta, the realization of emptiness and the generation and completion stages of Highest Yoga Tantra, and when you gain the powers that come with the clear light and the illusory body and do wrathful actions—for example, separating evil beings’ consciousness from their body—the main point is to transfer their consciousness to the pure land. That’s the end result of wrathful tantric actions. Wrathful actions like that are done to benefit other sentient beings. When dealing with evil beings through peaceful actions doesn’t benefit them the only way left to benefit them is through wrathful actions. If you possess the necessary powers and qualities you can benefit others in that way with no danger to yourself. Not only can you but you are supposed to. It’s part of your samaya."

 

De même, en lisant les analyses de Davidson, l'on s'aperçoit que la plupart des soi-disant "lignées" tantriques sont des fables. Ainsi, Marpa n'a jamais rencontré Naropa.

 

Dans le même temps, on sent une profonde sympathie de l'auteur pour ces jeunes Tibétains téméraires et ce mélange inextricable semble t-il, de profonde sagesse et d'humaine vanité. On en ressort avec un immense respect pour le monument qu'est le Bouddhisme tantrique, en même temps qu'avec un réel désir de s'approprier cet héritage, au lieu de le recevoir comme on reçoit l'hostie d'un curé.

 

16:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tibet, tantra, vajrayana, lignee, tantrisme, naropa, marpa |  Facebook |

16/01/2006

Le tantrisme est-il moral ?

On entend régulièrement parler des comportements immoraux des maîtres spirituels (gourous) et de leur éventuelle corruption. Certains prennent parti pour la morale, d'autres font remarquer que l'Eveil  des maîtres (c'est-à-dire quelque chose comme leur sainteté) les place a priori au-delà de toute morale ; ou bien, que le tantrisme (bouddhique ou shivaïte) est au-delà de la morale - forcément "dualiste" - de nous autres pauvres Occidentaux.

 

Il est vrai que la morale n'existe pas : il n'y a que DES morales, des points de vue relatifs sur le bon et le mauvais. Ainsi, il n'y a que des coutumes, des habitudes propres à tel lieu à tel endroit, et aucun critère universel du juste et de l'injuste. De plus, on peut ajouter, avec les partisans du néo-Bouddhisme et du néo-Advaita, que toute morale est pétrie de jugement : or, tout jugement est erroné, au motif qu'il divise l'Être, qu'il fait voir des dualités là où il n'y a qu'unité ou réalité ineffable. Par conséquent, quant on juge un éveillé, un bouddha, un gourou, un siddha, bref un Être Réalisé, on ne fait que se juger soi-même : on parle de nos conditionnements, de nos constructions mentales mesquines. Une autre attitude consiste à prendre note des scandales, en se lamentant sur cette décadence, relativement à un Âge d'Or vénéré. Mais, à chaque fois, l'idée est au fond la même : la morale, la vraie - universelle et absolue - n'existe pas.

 

Or, il n'est pas dit qu'il n'existe pas de critères universaux de morale, d'éthique et de justice. L'excision par exemple (l'acte de couper le clitoris d'une jeune femme), n'est-elle pas un acte criminel quelque soit l'époque et le lieu, et cela même si ce n'est pas universellement reconnu ? N'y a t-il pas des actes mauvais en eux-mêmes, mauvais en droit, quand bien même leur caractère mauvais ne serait pas reconnu dans les faits ? Autrement dit, ne doit-on pas admettre qu'il existe des droits universels de l'être humain ? Et ce n'est pas parce que ces droits sont instrumentalisés ou bafoués que l'on doit cracher dessus : ce serait précisément faire ce que les manipulateurs de tous bords veulent ! Le cynisme ne sert que les tyrans.

 

De plus, admettre que toute motale n'est que relative, c'est s'interdire de juger. Or, s'il est vrai que juger, c'est souvent stigmatiser l'autre, il y a également des situations où ne pas juger reient à faire preuve de lâcheté : Peut-on affirmer, dès lors que l'on est informé d'un génocide, que "Moi, je ne juge pas, je ne suis pas dans le mental"? Cela ne revient-il pas à faire sienne la maxime "Chacun pour soi, Dieu (ou le Coeur, le Tout, le Réel, etc.) pour tous" ?

 

Ne faut-il pas, au contraire, admettre qu'à côté des lois et des coutumes, des habitudes et conditionnements sociaux, il doit aussi exister des critères universaux de justice et de morale ? Même en admettant que le monde n'est qu'une illusion sans fondement, "pareille à l'espace", a t-on pour autant le droit de traiter les personnes comme de simples choses ?

 

D'un autre côté, il est clair que la plupart des morales sont conditionnées par les lieux et les époques. Prenons la morale bouddhiste, par exemple : elle est fondée sur la croyance en la réincarnation. De même, la morale chrétienne est fondée sur la croyance en l'existence de Dieu. N'est-ce pas là faire dépendre la morale de croyances bien fragiles ? Que faire si nos connaissances ne nous rendent plus crédibles ces croyances-là ? Et puis, a t-on besoin de la "loi du karma" ou d'un Dieu pour avoir une conscience morale ?

 

Je pense qu'il n'en est rien. Dieu et le karma, ce sont des constructions historiques, utiles en leur temps certes, mais dépassées, et à présent inutiles, voire nuisibles. Ce travail de discrimination entre le bon et le mauvais n'est jamais terminé : c'est un horizon jamais atteint, mais vers lequel on finit toujours par se retourner.

 

Bref, un examen critique, sans restriction aucune, des spiritualités tantriques, me semble aujourd'hui incontournable. Donc, et avant de revenir à la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, je me propose de réfléchir, d'un point de vue moral, sur le tantrisme et la notion de gourou.

18:29 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, kshemendra, tantrisme |  Facebook |