22/10/2005

Extases fugaces et conscience éternelle

Dans le shivaïsme tel que le présente Abhinavagupta (dans la grande synthèse, La Lumière des Tantras), la pratique suprême est dite "kaula". Littéralement, cela veut dire, "pratique relatique aux clans (kula) de yoginîs". En effet, vers le IVème siècle, se forme peu à peu dans l'imaginaire indien, une "culture des champs de crémation". En gros, c'est un courant de la société indienne qui cultive une esthétique un peu "gothique". On va dans les cimetierres (les "champs de crémation"), pour y rencontrer des yoginîs, des sortes de sorcières à la fois effrayantes et trés puissantes. En leur offrant ce qui leur plait, à savoir de l'alcool, des sécrétions sexuelles, du sang et de la chair fraiche, on les séduit. Ceci fait, elles accordent des dons, des pouvoirs extraoodinaires : séduire toutes les femmes que l'on veu, tuer les importuns, tout réussir, voler, être invisible, immortel, etc. En fait, l'adepte espérait devenir "le Seigneur des Yoginîs", à l'image de Shiva-Bhairava.
Dans la pratique, les yoginîs se manifestaient en prenant possession des partenaires féminines de l'adepte. Celles-ci, selon Abhinavagupta, peuvent être des prostituées, des courisanes, des femmes de basse extraction, ou des femmes de sa propre famille, à l'exception de son épouse. Bref, c'est une sorte d'occultisme.
Mais plus profondément peut-être, tout cet imaginaire symbolise ce que nous sommes. Le cimetierre, c'est la conscience, en laquelle tout nait et tout meurt, et ainsi de suite. Abhinavagupta décrit les pratiques Kaula un peu partout, en les interprétant à la lumière de la philosophie de la Reconnaissance de la conscience comme étant Shiva-Bhairava. Ces rituels, particulièrement choquants pour la conscience de l'Indien orthodoxe, sont décrits plus spécialement dans le chapitre 29 de la Lumière des Tantras, récemment traduit en anglais par... un prêtre catholique australien ! Le commentateur, Jayaratha, explique les propos assez obscurs d'Abhinavagupta.
Dans ce rituel Kaula, on consomme "les Trois Brahmans", les Trois "Absolus", appelés ainsi parce que ces trois éléments sont comme une porte vers l'infini : alcool, viande et sperme (plus sang menstruel, considéré comme semence féminine). Le Brahman, l'Absolu, est définit comme "félicité" (ânanda) depuis les Upanishad au moins. Ces trois ingrédients sont appellés "Brahmans", parce que les deux premiers engendrent la félicité, et le dernier en résulte.
Parmis eux, l'alcool (sûra) est "Bhairava en personne", Bhairava-comme-félicité (ânandabhairava). Les vertus du vin sont personnifiés sous les traits de la "Déesse-vin" (sûradevî). Il y a des vins "masculins", "féminins" ou "androgynes". Le meilleurs est celui fermenté naturellement, précise Jayaratha, citations à l'appui.
Evidement, ces pratiques sont obligatoires. Sinon, l'adepte rompt ses serments (samaya), et risque l'enfer !
 
L'ivresse rituelle est, certes, temporaire. Certains s'en féliciterons. Mais du moins est-elle l'occasion de reconnaître la conscience, au-delà des préjugés habituels. Or la conscience est éternelle. Cette reconnaissance, comme toute expérience, laisse des traces, un "parfum" (vâsanâ), qui dure même aprés l'ivresse. L'adepte "titube et tourne de l'oeil" (ghûrnibhûta). Le rituel Kaula, comme tous les rituels, est une sorte de mise en scène symbolique de ce à quoi ressemble les choses du point de vue vrai, du point de vue d'un "Eveillé" (buddha). Ensuite, l'adepte se laisse aller dans ce regard. Pour lui, tout apparence est l'ivresse de la conscience. Il est alors "entièrement éveillé" (suprabuddha).
 
Dans le bouddhisme tantrique on dit que, lors de la troisième initiation, le plaisir sexuel et alcoolique est un exemple, ou un symbole de la réalité ultime. C'est une initiation. Littéralement, une manière de rentrer dans notre vraie nature, une introduction, où une présentation symbolique.
 
Tout cela répond au principe qui anime toutes les pratiques tantriques : Ce qui conditionne l'imbécile libère le sage. Tout est une question de point de vue ou de contexte (upâdhi, vyaktisthâna, dit Abhinavagupta).
 
L'Indien moyen le sait bien : la consommation d'alcool est l'un des cinq péchés capitaux selon le droit hindou. Pour se purifier, il faut boire de l'alcool bouillant... Les moralistes bouddhistes comme Kshemendra se moquent également de ces ivrognes que sont, selon lui, les "tantriques". Mais, selon Abhinavagupta, la morale est justement le lien qui nous retient dans le samsâra. En fait, il ne fait pas de différence entre les coutumes et ce que les Modernes appellent la "conscience morale". Pour lui, toutes les règles morales sont conventionnelles et relatives. Toutes sont basées sur l'ignorance du fait que tout est conscience, et que donc tout est pur et bon.

17:06 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : tantra, morale, trasngression |  Facebook |