09/09/2007

Vedic Metal

Tout ce qu'il est possible de faire sera fait tôt ou tard. Vous avez entendu parler des Upanishads, ces textes philosophiques contemporains de Socrate, qui enseignent l'identité de soi et de l'absolu ? Eh bien en voici une version musicale, "death metal" (sic), par des Indiens. Les paroles "ayam âtmâ brahmâ", "aham brahma asmi", signifient "Ce Soi est l'Absolu", "Je suis l'Absolu".

17:41 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vedic metal, upanishad |  Facebook |

25/05/2007

Y a t-il un au-delà de soi ?

 

Dès lors que l'on pose un état comme étant l'absolu, le principe ou le fondement, il est naturel de se demander ensuite "quel est le fondement de ce fondement" ?

Sharada

 

On dit souvent que dans l'Inde, le bouddhisme est l'initiateur de l'idée que le Soi (âtman) n'est pas l'absolu. Mais en fait, tout dépend de ce que l'on désigne par ce terme. Dans le Veda lui-même - corpus de base du brahmanisme - le mot âtman a bien des sens, souvent contradictoires et correspondants à différentes phases d'un processus dialectique.

De la sorte, ce mot en est très tôt arrivé à perdre complètement son sens originel, pour désigner un principe abstrait, quelque soit ce principe par ailleurs - ce peut être le corps, le souffle, les organes des sens, le mental, la lumière, l'espace ou le temps.

Les textes les plus tardifs du Veda des brahmanes, à savoir les Upanishads, jouent déjà sur cette abstraction, pour amener l'auditeur à dépasser tout ce qu'il conçoit comme étant un "soi" ou un substrat quelconque : "Ce n'est pas cela... pas cela (non plus)" selon la formule fameuse d'une des plus anciennes Upanishads.

Ainsi, il est précisé dans la Maitrî Upanishad, que le Soi "non-manifeste" (avyakta) est « vide, sans soi (nirâtman), infini, indestructible, permanent, éternel, non-né, indépendant (svatantra), il se tient dans sa propre grandeur... » Ce passage est intéressant, car il montre que le Soi est sans soi, d’une part, mais aussi qu’il est libre.  Or, ces thèses sont centrales dans le Shivaïsme du Cachemire. Selon Abhinavagupta en effet, le Krama est la tradition shivaïte la plus relevée. Or, dans toutes ses écritures il est affirmé que la conscience ultime, le Soi absolu est "sans nature propre" (nihsvabhâva), à l'image d'un ciel vide (khavyoman). Quand à la liberté (svâtantrya) elle deviendra la thèse cruciale de la pensée d'Abhinavagupta.

Dans cette même Upanishad, il est dit juste avant ce passage que, dans le yoga, « il y a disparition du soi (nirâtmakatvam), l’âtman n’étant plus, on en vient à ne plus éprouver ni joie ni peine et l’isolement libérateur est acquis. »

Comme le note Lilian Silburn, pour les Upanishads les plus tardives tardives, le salut est par-delà le Soi, dans la "Personne" (purusha, qui n'a rien d'un individu!). Seule la Personne transcende le Samsâra. Dans ce même texte, on peut encore lire ceci : « Lorsque par l’intermédiaire de l’âtman, grâce à l’annihilation du mental, il voit l’âtman resplendissant, plus ténu que la ténuité même, alors il est dépourvu de soi et parce qu’il est tel il doit être conçu comme illimité et sans origine. » Donc, seul le soi immanent au devenir est anéantit, anéantit dans le Soi, comme le camphre dévoré par le feu qui le nourrit.

Dans la Taittirîya Upanishad, on trouve dans la même veine la thèse selon laquelle l’existence vient de la non-existence : « A l’origine, l’être fut produit à partir du non-être. Il se fabriqua un soi et fut nommé en conséquence ‘bien fait’ ; acquérir cette essence, c’est acquérir la félicité. Quand on découvre une fondation dans ce qui est invisible, indéfini, sans base, sans soi (an€tmya), on parvient alors à l’absence de crainte ».

On s'aperçoit, en lisant ces textes et bien d'autres, que les frontières entre les différents courants philosophiques de l'Inde ancienne sont beaucoup moins nettes qu'on ne le pense habituellement.

Seulement, le shivaïsme a su absorber ces différents climats existenciels, tout en conservant sa structure liturgique et mythologique propre. Alors que le bouddhisme ne pouvait pas se permettre d'être aussi inclusif sans par là risquer de perdre son identité, laquelle reposait justement sur l'idée de la non-identité ! C'est peut-être l'une des raisons qui ont concouru à sa disparition en Inde.

21:51 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pratyabhijna, upanishad, atman, soi |  Facebook |

10/04/2006

De l'origine de certaines pratiques de la Grande Complétude (dzogchen)

A en croire les lamas tibétains qui professent le Dzogchen, ses pratiques "visionnaires" (thögal) seraient propres au Dzogchen Nyingthig, partie la plus secrète du corpus dzogchen, lui-même étant l'enseignement le plus élevé du Bouddhisme. Mais l'originalité n'est t-elle jamais autre chose qu'un mythe, surtout lorsqu'on parle de pratiques tantriques ?

Or, à y regarder de plus prés, ces pratiques ont une origine repérable.

 

1/ Le Dzogchen Nyinthig est un corpus de textes qui prétend enseigner une pratique sans équivalent ailleurs : l'adepte s'installe, dans le noir principalement, et contemple les visions lumineuses qui apparaissent spontanément, aidé par des postures, des mantras et des visualisations. Les visions se développent parallèlement à un accroissement de la clarté intérieure. En quelques années ou quelques mois, l'adepte se dissoud en lumière et devient omniscient.

Notons que cette forme de Dzogchen est la plus tardive. Le Dzogchen "ancien" (plus tard relégué dans la catégorie "inférieure" de "la série de l'Esprit d'Eveil") est dépourvu de ces pratiques. Selon lui, il suffit de s'éveiller, à travers la poésie des textes Dzogchen, comme par exemple le "Roi créateur de toutes choses" (voir "The Supreme Source", ed. Snow Lion).

 

2/ Ce Dzogchen Nyinthig n'apparait qu'à partir du XII ème siècle. Or, qu'est-ce qui apparaît au Tibet en même temps ? Le Kâlachakra Tantra. Selon les termes mêmes du tantra, il serait apparu en Inde en 1027, puis il fut enseigné au Tibet par des Indiens jusqu'en 1447. Le Kâlachakra enseigne aussi un yoga se pratiquant dans l'obscurité (mais également de jour, avec le ciel comme support, comme dans le Nyingthig). Des visions apparaissent, puis des "formes vides" (shûnyabimba). Ces formes deviennent la divinité Kâlachakra, puis toutes les divinités de son entourage apparaissent, tout comme le Dzogchen Nyingthig affirme que les visions mûrissent en la totalité des divinités "paisibles et courroucées" décrites dans le fameux "livre des morts tibétains" (qui dérive en fait du corpus du Nyingthig).

La principale différence tient au fait que le Kâlachakra combinne cette pratique visionnaire dans l'obscurité avec l'autre grande pratique des tantras : le yoga sexuel. Aprés s'être uni avec une partenaire réelle ou imaginée, il peut s'unir à la partenaire qui apparaît spontanément dans l'obscurité, comme les visions du Nyingthig. Le corps de l'adepte se dématérialise alors, les atomes redeviennent lumière, et l'adepte devient un Bouddha immortel.

 

3/ Ce yoga du Kâlachakra lui-même ne surgit pas de nullepart. Il est, presqu'entièremment, une transposition délibérée de pratiques shivaïtes.

Les correspondances macro/microcosme sont identiques à celle compilées par le shivaïte Abhinavagupta (mort vers 1050) dans les chapitres 6 à 10 du Tantrâloka. En particulier, les mises en correspondance du souffle des cycles temporels sont identiques. Il s'agit de "dévorer le Temps" en arrêtant la respiration. Cette connaissance est utilisée pour "tricher avec la mort" (kâlavancana), thème classique des tantras. On y décrit les "signes présageants la mort", ainsi que les moyens d'y remédier. Ces passages de tantras shivaïtes se retrouvent jusque dans le corpus Nyingthig ainsi que ses équivalents Böns (la soi-disant "spiritualité d'origine tibétaine"). D'ailleurs, un tantra shivaïte, le Shivasvarodaya Tantra (traduit par Daniélou), consacré à ce thème, fut traduit en tibétain et intégré au Canon. La lignée donnée par le traducteur tibétain inclut Abhinavagupta ainsi que ses maîtres... On y retrouve le "yoga de l'homme-ombre", assez proche des pratiques visionnaires du Nyingthig.

Les tantras shivaïtes les plus anciens décrivent les pratiques visionnaires du Nyingthig. En dehors du Vijnâna Bhairava qui mentionne les pratiques visionnaires dans l'obscurité, avec pression des yeux, en regardant le ciel, le soleil, la lune ou une lampe, il y a le Mâlinî Vijaya Uttara Tantra. Selon Abhinavagupta, il s'agit là de la quintessence des tantras shivaïtes, un peu comme le Kâlachakra est la quintessence des tantras bouddhistes. Dans ce texte, Shiva-Bhairava enseigne 50 pratiques fondées sur les Cinq Eléments, les facultés sensorielles, le toucher, l'espace ou la lumière. La pratique prenant appui sur "les formes-couleurs" (rûpatanmâtra) est décrite ainsi :

 "Afin d'acquérir tous les accomplissements (siddhi), je vais enseigner la contemplation des formes, faste, fondée sur les visions, qui confère la vision divine (ou :"qui fait voir les dieux"). (1) Quand le yogi ferme les yeux à la vision externe, seul, il voit quelque chose d'indistinct possédant l'éclat des nuages d'automne. Fixant son esprit sur cela, aprés dix jours, il y voit d'abord des sphères (bindu), bien que trés subtiles. Certaines sont blanches, d'autres rouges, jaunes ou bleues. Sans se décourager, il doit établir son esprit sur elles sans autre préoccupation. (2-3) Aprés six mois, il voit des formes apparaître en elles. (4-5) Aprés trois ans, elles brillent d'un éclat pareil au feu et se stabilisent. (6-7) Aprés deux ans, s'il se familiarise avec elles, il perçoit des silhouettes dans les orbes (lumineuses). (8-9) Aprés un an, il voit l'Eclat lumineux (tejas ?). (10-11) Six mois plus tard, il voit des silhouettes humaines (purushâkriti). (12-13). Trois mois plus tard, l'Eclat devient omniprésent. (14-15) Aprés un mois, cela se répand. Selon les durées mentionnées, il atteint les fruits de la "catégorie de la forme-couleur" (rûpatanmâtratattva) ainsi que la vision divine. Telle est la vision qui surgit spontanément, dépourvue de constructions imaginaires (ou : "dépourvue de visualisations"). Dans cette (méthode), les 15 étapes (de la Voie générale décrite par ce tantra) sont parcourues spontanément (svayam eva). Par conséquent, l'on devrait la pratiquer en toute certitude ! A quoi bon le tintammare des autres enseignements ?"

Autre pratique, celle de la catégorie de "l'Eternel Shiva" :

"Se concentrant sur le point entre les sourcils (comme dans le Nyingthig et Kâlachakra), l'on voit rapidemment un grand éclat fait de ces huits couleurs : le saphir, le lustre d'une queue de paon, une couleur pareille au lapis-lazuli, puis une autre pareille à l'oeil-de-chat, au topaz, au corail, au rubis et à la lune. Aprés avoir vu cette suprême lumière lunaire, la vision divine s'élève. De là surgit la connaissance de tout ce qui est mobile et immobile."

Ces descriptions, plus ou moins détaillées, se retrouvent dans tous les tantras. Certains extraits des tantras de Kubjikâ se retrouvent dans l'Advayakâraka Upanishad ou la Mandalabrahmana, qui décrivent en détail les étapes du développement visionnaire. Que ces pratiques étaient extrêmement répandues au Cachemire se voit au fait qu'elles sont mentionnées également dans le Yogavâsishtha, composé au Cachemire vers 950.

Cependant, ce ne sont pas là de pures innovations des tantras. Ainsi, la Brihad Âranyaka, qui est sans doute la plus ancienne Upanishad (c. 800 av.-J.C.), décrit déjà l'anatomie subtile décrite dans le Nyingthig, avec un "coeur", source de tous les canaux subtils, et contenant l'essence subtile des cinq Eléments sous une forme lumineuse.

 

Bref, ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans trop de détails. Mais je voulais seulement donner un petit aperçu des ancêtres d'une pratique soi-disant "unique" et "sans équivalent ailleurs". Aucun chercheur, à ma connaissance, ne s'est sérieusement donné la peine de chercher du côté des tantras shivaïtes via le Kâlachakra Tantra, et la plupart préfèrent spéculer sur ses origines "zoroastriennes" ou tibétaines. Or, au regard des éléments présents en abondance dans la littérature tantrique, il est inutile d'aller chercher si loin.

 

La généalogie de ces idées obéit aux mêmes lois d'évolution que celle des êtres vivants. Il n'y a pas de génération spontanée.

 

10:09 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : nyingthig, tantrisme, dzogchen, upanishad, kalachakra |  Facebook |

08/11/2005

Y a t-il des états de conscience préférables à d'autres ?

L'état de veille est le Nirmâna Kâya
L'état de rêve est le Sambhoga Kâya (richesse infinie - Thögäl)
L'état de sommeil profond est le Dharma Kâya (simplicité absolue - Trekchöd)
Le quatrième état est le Svabhâvika Kâya
 
Les différents états que l'on atteint et cultive par la méditation, nous les traversons chaque jour, quoi qu'il arrive, que l'on médite ou pas. Ou plutôt; ils nous traversent.
 
Dés lors, la méditation consiste à cultiver délibérement l'un de ces états. En général, c'est le quatrième état que l'on recherche. Les autres, on les évite. Etre dans le quatrième état, c'est "méditer". Etre dans un autre état, c'est être distrait.
 
Si vous vous demandez à quoi ressemble ce "quatrième" état de la conscience, sachez qu'il est comparable à l'orgasme, à l'évanouissement, à l'éternuement et autres moments durant lesquels il y a "conscience de", mais sans objet bien défini. Genre : "Oh !" "Ah !"
 
Pour ce qui est de "faire le vide dans sa tête", cela n'a guère d'utilité. Même quand nous sommes réveillés, nous avons la plupart du temps l'esprit vide. Les pensées sont comme les atomes dans l'espace. On a l'impression qu'elles tissent des murs et des réalités solides. Mais, si l'on y regarde de plus prés (zéro centimètres est l'idéal), on s'aperçoit qu'il y a beaucoup plus d'espace que d'atomes, comme dans un système planétaire, où les planètes occupent en réalité un espace minuscule.
 
Ce qui fait vraiment la différence, ce n'est pas la présence ou l'absence de pensées, de sensations ou d'émotions, mais plutôt la manière d'y réagir.
 
Mais enfin, vu qu'on a guère plus de contrôle sur nos réactions que sur le reste, tout cela revient au même. 
Je me demande si l'état indicible, ultime et absolu que l'on cherche par la méditation n'est pas tout simplement l'état de sommeil profond, l'état de sommeil sans rêves. Un rien de chez Rien. C'est ce que disaient déjà certaines Upanishads il y a 3000 ans (!). Mais peut-être est-ce trop simple... 

14:04 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, upanishad |  Facebook |