10/08/2007

Comment la Lumière pourrait-elle être occultée par sa propre ombre ?

Je suis la Mère de toutes les apparences, le Fondement et le Destructeur. Comment cet (univers) impermanent pourrait-il occulter celui qui est Profond (majja), éternel, affranchi de toute peine, à la Forme éclatante ? 190

Je suis Un, éternel, toujours apparent, entier, contenant tout, constant, égal. Cette dualité de la Mâyâ, apparente en tant que cause de l'accroissement des différentes phases de l'existence (vikâra : naissance, âge adulte, âge mûr, vieillesse, maladie et mort), n'est pas mienne ! 191

 Ô Seigneur ! cette lumière des Trois Mondes (Terre, Ciel et Paradis) qui partout te suis, elle brille par ta Lumière. Tu es cette (Lumière) qui ne vacille pas et qui ne peut être cachée par cette ombre qu'elle projette. 192

Cette (Lumière) aux formes innombrables est perçue comme cette activité qui va se dilatant au travers d'une Apparence toujours nouvelle, inséparable de l'acte de conscience (vimarsha). 193

Celui qui a complètement abandonné la contraction librement assumée par la conscience perçoit intégralement et directement, pour lui-même, cette Essence infinie. 194

Pour qui a l'intuition inébranlable de sa propre Essence omniprésente, pour qui éprouve le Soi après avoir abandonné (l'identification) au corps, pour celui-là rien n'est difficile à obtenir ! 195

Je suis avant toutes choses. Je suis la Lumière des lumières (ou : "Celui qui fait apparaître toutes les apparences"). A part moi, qui suis évident, il n'y a aucune autre lumière (ou : "aucune autre source des apparences"), . 196

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

31/05/2006

Réflexion et dévotion sont-elles vraiment incompatibles ?

Saviez-vous qu'il existe une magnifique traduction française des Hymnes à Shiva (Shivastotrâvalî) d'Utpaladeva par Roselinne Bonnet, chez Adrien-Maisonneuve ? C'est le complément indispensable des Stances sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), récemment parues chez l'Harmattan.

 

Rien n'est requis pour te voir,

Rien ne s'y oppose non plus

Puisque tout est inondé de toi seul !

Alors comment maintenant n'es-tu pas vu ? XII, 1

 

Pour le monde,

Qu'est-ce qui n'est matière à t'obscurcir ?

Et pour tes adorateurs,

Il n'est rien qui puisse te cacher ! XVI, 1

 

Pour certains,

ton hommage n'est qu'une voie cérémonieuse

En vue de t'atteindre

Mais pour tes adorateurs,

Il est l'épanouissement même

De leur unicité en toi. XVII, 40

 

Ils n'auront guère conscience

De l'essence merveilleuse des êtres,

Les gens vaniteux,

Car celle-ci se révèle telle

Dans un effort de connaissance ;

Mais en revanche,

Si je ne prend pas en considération

Cette conscience-de-soi, ici-même,

Alors je suis perdu ! XVIII, 3

 

 

12:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, bhakti, shiva, shakti, utpaladeva |  Facebook |

01/04/2006

Soyons fous et disons que l'éveil est à la fois éternel et progressif

Les Stances sur la reconnaissance de (soi comme étant) le Seigneur exposent une voie nouvelle, celle de la Re-connaissance. Sa méthode, ce sont des raisonnements pour se défaire de l'idée (fausse) que nous ne sommes que ce corps et cette personne, face à un monde étranger. Le seul effort à fournir sur cette voie est intellectuel : avoir la curiosité d'examiner notre situation sans préjugés.

Cependant, n'oublions pas que cette voie n'est qu'un moyen parmis d'autres enseigné par Shiva dans les tantras. Elle s'inspire de quelques vers du Vijnâna Bhairava. Mais ce tantra révèle bien d'autres possibilités. Au fond, tous les moyens sont bons. Si quelque chose, quelqu'un ou une situation stimulent en nous l'intuition du "je" synonyme d'émerveillement, alors c'est un moyen, c'est notre "divinité d'élection" (ishtadevatâ, yidam). Tout phénomène est une porte, sans exception. Les "méthodes" (upâya) mentionnées ne sont que des stratagèmes (yukti), des outils. De toute façon, quelle que soit la "pratique" choisie, au bout de cinq minutes on se retrouve dans le même émerveillent, la même stupéfaction, n'est-ce pas ? 

De plus, toutes ces approches sont aussi des manifestations, identiques à la Manifestation qu'est Shiva. Rien n'est exclu. Même les constructions mentales peuvent mener à la réalisation de notre souveraineté, car nous sommes doués d'une liberté capable de réaliser l'impossible. Les rituels, les mantras, tout est une occasion d'éveil. En fait, tout est une manifestation de l'éveil, car l'éveil n'est rien d'autre que la texture même de toute expérience. Notre conscience est le disciple questionnant. Tout ce qui se présente est alors le maître et la réponse. Par conséquent, toute expérience, dans la mesure ou elle comporte nécessairement ces deux pôles du sujet et de l'objet, est un dialogue entre le Dieu et la Déesse. Tout est le Grand Tantra qui surgit spontanément ! De même, toute pratique est une manifestation de l'éveil. C'est pourquoi Abhinavagupta, dans la Lumière des tantras, commence par dire que nous sommes toujours déjà éveillés, avant d'exposer les méthodes qui vont amener une manifestation graduelle de cet éveil toujours-déjà-là.

Mais il y a une différence immense entre pratiquer "pour atteindre l'éveil", et laisser l'éveil pratiquer en nous. Entre vouloir s'absorber en Shiva à coups de "techniques" basées sur des "cartes précises", et se laisser posséder par l'évidence de la conscience il y a une différence pratique, justement. La voilà peut-être, la vraie différence entre voies volontaristes et voies de la spontanéité. Par conséquent, la théorie et la pratique du Shivaïsme du Cachemire ne se contredisent nullement. La voie est une manifestation graduelle du fruit éternel, car ce que nous sommes est l'optimisme et la générosité même. 

Mais comme chacun sait, la pierre de touche de tout cela, c'est la vie quotidienne !

 

10/03/2006

Y-a t-il une philosophie des tantras ?

Depuis quelques années, on voit régulièrement le thème du "Tantra" apparaître dans la presse occidentale. Il y est présenté comme une méthode reposant sur la sexualité, et donc sur le ressenti. Ce n'est pas faux et c'est merveilleux, mais le Tantrisme, ce sont aussi des philosophies et des manières de penser.

La formulation la plus aboutie du Tantrisme est sans doute la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ). Exposée dans un poème en sanskrit, elle a donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée centrale en est aussi simple qu'inouïe : nous sommes Dieu, parce que la conscience est l'attribut divin par excellence. Et le monde est engendré, à chaque instant, par l'union de Dieu et de la Déesse, celle-ci personnifiant la conscience que Dieu a de lui-même. La conscience (la déesse) et le monde (le Dieu). Pour nous convaincre de cette idée assez extravaguante à première vue, l'auteur analyse nos expériences les plus quotidiennes, telles que le souvenir ou le sommeil. Découvrir l'extra-ordinaire dans l'ordinaire, telle est la voie que nous propose cette pensée à la fois exotique et parfaitement d'actualité. Une traduction inédite vient de paraître chez l'Harmattan : les Stances sur la re-connaissance (de soi comme étant) le Seigneur, avec des commentaires, des notes et une introduction au contexte de l'oeuvre, disponible sur Amazon. Vous pouvez également découvrir cette phlosophie et la religion dont elle est issue en allant sur ce site.

13/11/2005

La re-connaissance de soi comme étant le Seigneur n'est-elle pas une pensée ?

La "délivrance" (moksha) n'est pas une question d'expérience, mais de pensée.
 
Telle est, du moins, la thèse d'Abhinavagupta et des autres philosophes de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ).
 
En effet, la délivrance des liens du samsâra est une idée, de même que le samsâra lui-même n'est qu'un enchaînnement d'idées. Dès lors, l'exercice de la réflexion sert à contrer les idées fausses. On remplace ainsi peu à peu l'idée que "je suis untel, voué à la mort", par la conviction que "je suis conscience, je omniprésent, omniscient et omnipotent".
 
On peut se demander comment la conscience, qui est au-delà des pensées, peut être réalisée par la pensée. Abhinavagupta répond que c'est possible, parce que la conscience est omniprésente, et parce que la conscience est libre : pour elle en effet, l'impossible est possible. L'intellect permet de réaliser l'absolu, car il en est une manifestation, au même titre que le corps, l'imagination, etc. Cependant, selon Abhinavagupta, l'intellect est plus proche de la conscience que le corps et la sensation. Quand au vide de l'état de sommeil profond, il est une simple expérience, dans lequel toute faculté de compréhension est paralysée. Il est donc sans intérêt.  
 
En effet, la délivrance n'est pas une question d'expérience. Car toute expérience est déjà cet Apparaître lumineux qu'on appelle, métaphoriquement, Shiva. Ce qui est décisif, en revanche, c'est la manière dont on se représente ce qui apparaît. Et cette "conscience de" est la Puissance, Shakti.
 
Autrement dit, il y a l'Etre, qui ne change pas. Et il y a la manière dont l'être se connait lui-même. C'est cela la conscience, la pensée, le langage et les représentations en générale. Et c'est là que la notion de "délivrance" (ou d'Eveil, ou de Réalisation) intervient.
 
Quand l'Etre se connaît lui-même parfaitement (sur le mode du "je") c'est la "délivrance".
Quand il se connaît lui-même imparfaitement (sur le mode du "oh, une table", "tiens, je suis riche", etc.), c'est le samsâra.
 
Evidemment, en un autre sens, la pensée "je suis Shiva" est elle-même une expérience.

20:33 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : abhinavagupta, utpaladeva, pratyabhijna, tantra |  Facebook |