08/07/2007

La danse de la yoginî

Le chant, la danse et les arts de la scène occupent une grande place dans les tantras, et cela depuis le shivaïsme ancien, celui des adeptes du Maître des Bestiaux (pâshupatâh).

lion_faced_dakini

 

Cette place centrale se retrouve dans les tantras ésotériques du bouddhisme, dont les pratiques ont été conservées au Népal. C'est ainsi qu'on y trouve les chants des adeptes accomplis (mahâsiddhâh) mis en musique, dans différents modes, ou râgas. Cette pratique est encore bien vivante au Népal, comme en témoignent ces spectacles. Bien sur, les éléments sexuels ont été expurgés (notamment la nudité), mais l'essentiel, me semble t-il, demeure.

Une danse de la yoginî. Notez le chant en accompagnement, remarquablement sobre, et d'un style assez original par rapport à la musique hindoustanie.

Un deuxième exemple de la même danse.

Une danse "des cinq Târâ". On comparera avec cette danse par des nonnes tibétaines.

Vajrapâni, le Gardien des Secrets.

Les Cinq Bouddhas.

La Dâkinî à tête de lion, Singhamukhâ : un exemple de divinité "courroucée".

Et enfin, le ballet des"divinités d'offrande", qui offrent au maître et aux bouddhas seizes délices, à commencer par la danse, la musique et le chant (nritta-vâdya-gîti)

 

 

11:13 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vajrayana, yogini, caryagiti, tantra, tantrism, vajrayogini |  Facebook |

14/10/2006

Le dzogchen ancien : de la liberté à la tradition ?

En lisant le livre de Sogyal Rimpoché Le livre tibétain de la vie et de la mort, peut-être avez-vous entendu parlé du dzogchen, cette fabuleuse école de méditation, fondée sur l'idée d'une perfection naturelle de toutes choses. Selon cette tradition, riche d'une immense littérature encore largement inexplorée, il n'y a qu'une seule réalité. Mais, selon qu'on la voit telle qu'elle est ou que l'on se méprend sur elle, elle apparait comme parfaite (c'est le fameux nirvâna),ou bien, au contraire, essentiellement hostile et étrangère (le samsâra).

Cependant, cette tradition enveloppe en fait plusieurs courants distincts qui ont évolués sur un millénaire au moins. Entre le dzogchen des origines et celui que l'on pratique aujourd'hui, l'on ne s'étonnera donc pas de remarquer des contradictions, à l'instar de ce qui se passe pour le christiannisme (et sans pour autant adhérer aux affabulations d'un Dan Brown).

En effet, le dzogchen était, à l'origine, une sagesse radicale, fondée sur une critique du tantrisme bouddhique. Celui-ci affirme en principe (mais il y a d'importantes variations) que nous sommes en réalité parfaits, purs, bienheureux, éternels et omniscients. Simplement, cette perfection innée est actuellement voilée par les nuages des passions et d'une imagination qui nous échappe, un peu comme dans un rêve. La "voie des mantras" propose alors de purifier ces voiles pour retrouver ce potentiel infini, grâce à une discipline de tout l'être ("corps, parole, esprit"). Arrivé à un certain point de purification, le soleil de notre vraie nature perce à travers les nuages des passions, prend le relais de la pratique, et achève de disperser ces nuages. Mais, jusqu'à ce cap décisif, l'effort et une pratique systématique sont indispensables. Les fruits de cette entreprise apparaissent peu à peu, et s'accompagnent de signes de succès comme la clairvoyance ou l'invisibilité du corps.

Mais à partir du Xème siècle, des textes apparaissent qui déconstruisent ce système basé sur l'effort délibéré. Ils constituent, jusque vers le XIIème siècle, ce qu'il convient d'appeler le dzogchen ancien et radical. En particulier, il y a les "Cinq transmissions premières", les premiers textes dzogchen traduits au Tibet. La tradition comme les chercheurs contemporains s'accordent pour y voir la forme primitive du dzogchen. Afin de montrer en quoi ce dzogchen est "radical", voici quelque extraits de ces textes. Il en existe actuellement trois traductions anglaises : celle d'Eva Neumaier-Dargyay (ND), celle d'Adriano Clemente (AC) et, plus récente, celle de Keith Dowman (KD). Le tibétain est ici concis à l'extrême, ce qui explique les différences de traduction, divergences dont je ne livre qu'un seul exemple.

 

Dans le Grand Art (Tsal Chen, chap. 27 du Kunjé Gyalpo; ND: Great Lore; AC: Great Potency; KD: Radical Creativity) on peut lire ceci :

"Sur la voie erronée des extrémistes où l'on pense en termes de "moi" et de "mien", les naïfs entreprennent une démarche religieuse dans laquelle ils ne trouverons jamais l'occasion de comprendre qu'elle ne mène nulle part ! Comment pourrait-on trouver le Réel en le cherchant ?

Les instructions des maîtres pareils à des singes et privés de jugement sont perclues d'idées fausses..."(v. 5-6).

"privés de jugement" donne "who lacks valid cognition" (ND), "devoid of qualities" (AC) et "who lacks direct insight" (KD). Malgré ces différences d'interprétation, le sens est clair : on ne peut pas trouver ce qui est parfait à l'aide de techniques et de purifications ("preparation and technique" dit KD pour "idées fausses").

Bien que KD penche souvent du côté de la glose, sa traduction me paraît être la plus convaincante. De plus, elle suit de près le commentaire qui accompagne ces textes - bien qu'il soit sans doute postérieur de plusieurs siècles.

 

Le vol du Grand Garouda (Khyung Chen) reprend ce thème de "l'absence d'effort délibéré" (djyadrel) :

"Les anciens sages, obnubilés par la passion de l'effort, s'égarèrent dans les tourments du labeur acharné. L'omniscience - l'immersion dans l'état naturel - devient méditation artificielle lorsqu'elle est articulée" (9)

"Ceux qui, infecté par la maladie des passions, s'efforcent de les trancher, ont soif de progrès, tels des animaux courants aprés un mirage. Leur destination n'est qu'une utopie ! Même les Dix Terres (des bodhisattvas) voilent le plus pur des esprits." (11)

 

L'or extrait de sa gangue affirme quant à lui :

"L'entendement conditionné par les discours de la tradition - à savoir les "trois samâdhis, etc. - se conforme aux dogmes. Au regard de la transmission dépourvue d'effort délibéré, c'est là un travers, une illusion. Reposez-vous plutôt dans le bien-être naturel de la perfection sans rien à faire !" (9)

 

Enfin, le Vaste espace de Vajrasattva fait dire à ce dernier :

"La nature intangible qu'est le Réel innonde l'esprit quand cesse toute recherche. Mettre l'accent sur le comment et le pourquoi empêche son apparition naturelle." (7)

"Certains prennent l'Esprit d'Eveil (=la nature de l'esprit) pour une méthode subtile. Ils cherchent alors à l'isoler; ils s'attachent à vider la nature de l'esprit de l'enchaînnement des pensées. Parce qu'ils s'y efforcent, cette méditation n'est qu'un artifice." (13)

"Non ! Le Royaume du Bouddha ne peuvent être atteint par la recherche et l'effort délibéré. A l'instar de tous les objets, ce n'est pas "quelque chose". Ceux qui le cherchent ainsi sont comme un aveugle qui voudrait attraper le ciel !" (20)

"Le chemin de la purification qui s'élève peu à peu contredit le dharma de l'absence d'effort délibéré. A supposer qu'il existe un tel chemin, jamais son terme ne sera atteint, à l'image de l'espace." (21)

"Extérieur et intérieur ne font qu'un. L'extérieur est l'intérieur. Il n'existe donc nul "état profond" à percevoir." (30a)

Quant à la question des "signes de réussite spirituelle", il ajoute :

"Affranchie de toute image, homogène, la voie du yoga est comme l'empreinte d'un oiseau dans le ciel. En ce qui est incréé et non-né, où trouverait-on trace de son passage ?" 29

KD explique : "Le yogin ne laisse aucune trace de son accomplissement ou de la façon dont il s'est accomplit, ni doctrine ni dogme, ni signes ni indications." Le tantra poursuit :

"Chacune des innombrables techniques produit sa fleur. Mais la perfection est dépourvue de signes caractéristiques, c'est pourquoi elle n'a point de champ spécifique." (39)

 

Ce genre de propos va à l'encontre de la lettre de la plupart des tantras - bouddhistes et hindous - obsédés qu'ils sont de pouvoirs surnaturels et de merveilleux. Cette fascination pour la puissance et ce "règne de la quantité" comme eut dit Guénon, est le sujet de moqueries constantes dans le dzogchen ancien (voir The Supreme Source d'Adriano Clemente) comme dans les sagesses non-dualistes en général. Ces pouvoirs existent certes : mais ils existent déjà. Les rechercher à coups de millions de mantras est donc le comble du ridicule, à l'image de l'imbécile cherchant partout le collier qu'il porte sur lui. D'ailleurs ce collier, ces lunettes, n'est-ce pas l'Oeil Unique, le fameux "Troisième Oeil" par lequel nous voyons tous ? Combien avez-vous d'yeux, en ce moment ? Voyez-vous ces mots au travers de deux trous ? Ou bien n'apparaissent-ils pas plutôt dans un espace grand ouvert ?

 

Ces leçons du dzogchen ancien, le dzogchen "moderne" (j'entend par là le genre "nyinthig") les a largement oubliées. C'est que, s'il n'y a rien à "faire", s'il n'y a pas de temples à construire, de stoupas à financer, de rituels à mener, quels mobiles reste t-il pour mobiliser les foules ? S'il suffit de voir, par soi-même, ici et maintenant, et si la seule difficulté est de s'incliner devant cette évidence, qu'est-ce qui justifierait l'existence des églises et autres communautés ? Le bouddhisme, comme toutes les religions, a donc eut vite fait de s'incliner devant cette autre "évidence" que l'on nomme réalisme ou pragmatisme.

 

Mais nous, chers lecteurs, ne sommes nullement obligés de suivre cette voie-là. Je suggère que nous prenions plutôt celle de l'oiseau, ce chemin sans chemin sur lequel notre Absence nous attend patiemment...

12:43 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : dzogchen, eveil, yoga, vajrayana, tantra |  Facebook |

05/02/2006

"L'idée de "lignée" n'est-elle pas toujours qu'un mythe ?" et autres problèmes du même genre

Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture, par R. M. Davidson, Columbia  University Press, New York, 2004.

 

 Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. Dans une première partie, il démontre que l'évolution du Bouddhisme en Inde reflète son évolution politique. Jusqu'à la fin de la période Gupta, le Bouddhisme ( dans le Vimalakîrt Sûtra, par exemple) est démocratique, car il est l'expression des tendances démocratiques des Etats du nord de l'Inde, tels celui des Licchavis. Puis, à partir du VIIème siècle, l'apparition des textes tantriques correspond à une nouvelle organisation politique, beaucoup moins stable, féodale et organisée en "mandalas", marquée par la recherche du pouvoir à tous prix.

Dès lors, l'on est en droit de se demander si, aujourd'hui que le gouvernement de type démocratique est reconnu par la majorité des Etats comme étant le seul légitime, le Tantrisme bouddhique ne devrait pas, lui aussi, se démocratiser. Il me semble que de plus en plus d'adeptes exigent cela, ou du moins peut-on l'espérer.

 

Si tel est bien le cas, alors nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :

 

"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils ainé de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.

J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).

 

Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverves" (viparîtadrishti). On  voit suffisament comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinnent ici pour légitimer le meurtre.

A ce sujet, voici quelques réflexions d'un lama guélougpa célèbre, à propos du cas où deux gourous donnent au même disciple des ordres contradictoires. Ce cas se présente au lama qui s'exprime ici, car l'un de ses gourous lui demande de pratiquer un rituel propitiant Shugden (une entité occulte ayant pour raison d'être l'extermination des contradicteurs de l'école Guélougpa), quand un autre, le Dalaï Lama, lui demande de cesser cette pratique.

D'un côté, ce disciple-lama-en-plein-dilemme conseil les autres disciples qui sont dans la même situation de recourir à la "sagesse discriminante" (prajnâ). D'un autre côté, comme l'idée du gourou infaillible doit bien être sauve, il invoque l'idée d'un "Bouddha unique" qui se cacherait derrière tous les gourous en conflits. Comme disait Bayle  à propos du monisme de Spinoza : "Curieuse théologie qui affirme que Dieu transformé en 100 000 Autrichiens s'en va trucider Dieu transformé en 100 000 Turcs"... Dr Jekyll et Mr Hyde, en somme. En effet, c'est là une bien curieuse harmonie. Quoi qu'il en soit de cette esquisse de théodicée bouddhique, ledit lama finit quand même par conseiller la modération et le bon sens : laissons les gourous à personnalités multiples aux adeptes du transformisme et sachons raison garder. (Notons au passage qu'il invoque l'exemple de Ra Lotsâwa).

 

http://www.lamayeshe.com/lamazopa/shugden.shtml


"It is said in the teachings, “Like an actor, the one Dharmakaya, the great bliss, the ultimate guru, manifests in many different forms.”

Therefore, from your side, you must look at the holy minds of all the gurus with whom you have made a Dharma connection as the great, blissful Dharmakaya. You must see them as being completely free of error and in possession of all good qualities. Your mind must look at all of them as Buddha. By keeping your mind in that view, you don’t lose your guru devotion. If continuously you keep in mind that your gurus are Buddha, non-devotional thoughts, such as disbelief, anger and so forth, do not arise. It is extremely important to avoid generating negative thoughts towards your gurus because such minds create enormous obstacles not only to gaining realizations but even to temporary success. However, the Vinaya teachings say, “If your guru tells you to do something that is not Dharma, do not do it.”

Also, the Fifty Verses of Guru Devotion says in verse 24, “If you cannot do what your guru suggests, you can request permission not to do it by explaining why you can’t.” Humbly, without arrogance, without thinking, “Oh, my guru doesn’t know this, he doesn’t know that,” by looking with devotion at your guru as Buddha, humbly explain how you are incapable of doing what he asks. As skillfully as you can, try to get permission from your guru not to do what he has asked you to do.

His Holiness the Dalai Lama has said, “Special disciples and special gurus, like Milarepa and Marpa or Naropa and Tilopa, are different. In such cases, every single word that the guru says to the disciple, even if it involves killing, stealing and so forth, has to be followed exactly.”

The great translator Ra Lotsawa, one of the main Yamantaka lineage holders, is supposed to have killed many people through his tantric power, but nobody regards Ra Lotsawa as bad. Tantric powers are attained on the basis of bodhicitta, the realization of emptiness and the generation and completion stages of Highest Yoga Tantra, and when you gain the powers that come with the clear light and the illusory body and do wrathful actions—for example, separating evil beings’ consciousness from their body—the main point is to transfer their consciousness to the pure land. That’s the end result of wrathful tantric actions. Wrathful actions like that are done to benefit other sentient beings. When dealing with evil beings through peaceful actions doesn’t benefit them the only way left to benefit them is through wrathful actions. If you possess the necessary powers and qualities you can benefit others in that way with no danger to yourself. Not only can you but you are supposed to. It’s part of your samaya."

 

De même, en lisant les analyses de Davidson, l'on s'aperçoit que la plupart des soi-disant "lignées" tantriques sont des fables. Ainsi, Marpa n'a jamais rencontré Naropa.

 

Dans le même temps, on sent une profonde sympathie de l'auteur pour ces jeunes Tibétains téméraires et ce mélange inextricable semble t-il, de profonde sagesse et d'humaine vanité. On en ressort avec un immense respect pour le monument qu'est le Bouddhisme tantrique, en même temps qu'avec un réel désir de s'approprier cet héritage, au lieu de le recevoir comme on reçoit l'hostie d'un curé.

 

16:20 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tibet, tantra, vajrayana, lignee, tantrisme, naropa, marpa |  Facebook |

29/01/2006

My tulku is rich

Interlude du weekend : L'inénarable Steven Seagal a été reconnu officiellement par Pénor Rimpoché, chef de l'école Nyingma du Bouddhisme tibétain, comme étant la réincarnation délibérée (tulku) d'un maître tibétain. Comme il le dit lui-même : "... mais je le savais déjà !" Yee Ha !

 

13:25 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vajrayana, steven seagal, tulkou |  Facebook |

23/01/2006

On n'a pas toujours les Eveils auxquels on s'attendait...

Par la suite donc, j'ai visité de nombreux centres. J'ai découvert également le yoga (sur un vieux paquebot russe), la magie à l'occidentale (la Wicca, Crowley and C°), le monastère-zen-d'à-côté-de-chez-moi, les méthodes de castagne indiennes (Varma Kalai, Kalaripayat), les arts internes chinois (sur les toits de Paris, avec l'excellent Wong Tun Ken), etc, mais je revenais toujours au Shivaïsme du Cachemire et au Dzogchen.

 

Je fis une première retraite auprés de Namkhai Norbu à Mérigar en 1992. Aprés avoir installé ma tente en la camouflant soigneusement, j'écoutais les premiers enseignements sur "la Base de Santi Maha Sangha", première étape du cursus mis au point par ce maître. J'étais trés heureux, porté par la vision de cet homme charismatique. Bon, c'est vrai, la nuit je me les gelais grave : j'avais sorti tout le contenu de mon sac - même les slips - pour me réchauffer. J'avais beau essayer de mettre en pratique les instructions sur la Chaleur Intérieure (une version simplifiée, certes), rien n'y faisais. De plus, il n'y avait pas moyen de prendre une douche, et un seul repas par jour : une semaine à la tibétaine ! Mais l'ambiance était sympathique et solidaire. Seulement, tout cela me semblait un brin trop formel.

A la retraite d'Orléan, en 1994, Namkhai Norbu nous parla longuement des "Gardiens". Ce sont des Bouddhas censés protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux est, pour diverses raisons, réputé être une tache dangereuse. Les pratiques qui leur sont consacrées sont donc longues et complexes. Aprés plusieurs années de réflexion sur la question, j'en vins à la conclusion que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes, je sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger, mais cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce qui concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents" ou magiques en général. Surtout, cela me touche infiniement moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc de ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous demandais de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je cessais d'aller à ses retraites.

 

En 1995, je participais à ma dernière retraite bouddhiste : la transmission du Nyingthig Yabshi par Pénor Rimpoché à Lérab Ling.

Lérab Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des tranchées dégagées au bulldozer. Une vraie mise en espace du samsâra français. Moi, évidement, j'avais la dernière place, tout au bout de la dernière rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. Le chemin de terre avait tendance, malgré la présence des arbres qui nous entouraient, à glisser lentement mais surement vers la rivière en contrebas. Chaque soir, je racommodais donc discretement mon lopin de terre avec les pieds, en plantant ici et là des bouts de bois. En fait, ces opérations paysagères m'intéressaient plus que les enseignements : la plupart du temps, Sogyal Rimpoché nous faisais son show, ou bien il fallait réciter des prières en tibétain translitéré des heures durant. Sogyal Rimpoché, c'est le Garcimore du Vajrayâna. Symphatique et jovial : "Hey men, yes, we have coooosmmic eeeeeegooo.... yes ! hi hi hi ! Look, you don't feel something ? Like something has changed with me, yeah ? Don't you feel this difference now ? Hi hi hi !": en fait, il venait de finir une retraire "solitaire" et faisait allusion aux Accomplissements Spirituels qu'il avait atteint depuis. Pour être clair, il ajoutait : "You know, I prefer to teach you every day, rather than Khenpo [Namdrol, disciple érudit du "vrai" Sogyal], because, you know, for you I'm the Door to the Teachings, yeah... No ? Hi hi hi !". Et effectivement, seule une fraction des enseignements de Pénor Rimpoché fut traduite par Sogyal . Pénor nous montra les postures pour Thögal (dont celle de l'éléphant : je vous laisse imaginer !), mais personne n'expliqua aux gens présents de quoi il s'agissait. On nous réparti en petits groupes, avec des "anciens", pour nous expliquer les choses "plus en détail". Le type de mon groupe n'y connaissait pas grand'chose, où bien il ne voulait pas. Je proposais qu'on lise, au moins, la traduction du chapitre V du Miroir du Coeur de Vajrasattva, par P. Cornu et publiée au Seuil. Ce chapitre décrit précisément les rituels d'initiation auquels nous étions censé participer, mais non, rien n'y fît. Une dame posa alors une question du genre "Mais alors, on est bien dans un centre bouddhiste, ici?", et le type fûr ravi de l'informer.

Ce qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il fallait attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club touristique !

En revanche, voici ce qui m'a durablement interpelé : un matin, je surpris une conversation dans le secrétariat. Une jeune femme était là, face à un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la totalité de la somme pour la "retraite". Elle expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type ne voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, trés heureux de quitter ce lieu.

 

Depuis, j'ai assité à quelques enseignements de Tenzin Namdak, quelques bricoles à droite à gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma réaction initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs, superstitions, violences : injustice. Franchement, cette colère terrible qui m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que face au système des castes. Entre les textes poétiques des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces réalités révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y reviendrais.

 

Plus tard, en Inde, je retrouverais encore et encore cette reconnaissance insolente de la richesse et de la hiérarchie sociale dans les centres tibétains. Par exemple, à Dharamsala. Opulence et, parfois, arrogance des Tibétains; et pauvreté des Indiens, qui ont pourtant eu la gentillesse d'accueillir les Tibétains dans leur pays pauvre et surpeuplé. J'ai entendu des Tibétains parler des Indiens : ils n'ont que mépris pour eux. A Dharamsala, les seuls Indiens présents lors des enseignements du Dalai Lama sont les mendiants et les ouvriers (presques esclaves), en dehors des sempiternels Cachemiris dans leur boutiques de tapis. Comment ne pas être frappé par cela ?

 

Voilà. En résumé donc, je suis bouleversé par les textes de Longchenpa. Mais je suis aussi bouleversé par l'obscurantisme, le sectarisme et une certaine méchanceté qui ne se cachent même pas. Même chose du côté du shivaïsme du Cachemire (avec en particulier le Siddha Yoga). A mon sens, il faut garder le meilleur de ces traditions, avec le meilleur de la modernité.

17:35 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : tantra, vajrayana, sogyal, tenzin namdak |  Facebook |

20/01/2006

Qu'est-ce qu'un "moyen habile" ?

Aprés cette première expérience, j'étais à la fois déçu et excité. Les gens m'avaient fait bon accueil, s'émerveillant de mon jeune âge (c'était en 1990) et l'atmosphère était à l'enthousiasme général. Je sentait bien que quelques personnes avaient certains défauts de caractère, cependant cela ne me génait aucunement. Par la suite, j'ai donc assisté à de nombreux enseignements dans des centres bouddhistes tibétains.

Parallèlement, je découvrais le Shivaïsme du Cachemire. Un livre de Lakshman Joo venait de sortir, j'eu la chance de rencontrer le grand érudit Alexis Sanderson, et surtout, je découvrais les traductions de feu Lilian Silburn, dont le Vijnâna Bhairava Tantra. Je faisais du tamoul du hindi et du sanskrit, en lisant tout ce qui me tombais sous la main.

Du coup, un regard critique se fit jour en moi. Je voyais bien que le Shivaïtes et les Bouddhistes tantriques étaient proches, qu'ils s'étaient grandement isnpirés mutuellement, et pourtant je ne voyais que haine ou ignorance mutuelle de part et d'autre. Il suffit de lire les hagiographies des 84 mahasiddhas bouddhistes : dès qu'un Bouddhiste rencontre un Shivaïte, ça finit en pugilat. Idem dans les tantras : ils sont souvent trés semblables sur des points essentiels. Alors, ils essaient de montrer leur supériorité en proposant des états "plus profonds", des états non-états, des au-delà de par-delà le mental, des super-mantras qui lavent plus blanc que blanc, etc. Du marketing indien datant du Xème siècle, en somme. Quant aux tibétains, ils ont fidèlement repris la tradition : on dit que lorsque Mipham, le grand maître dzogchen du début du siècle, lu quelques pages de la Bhagavad Gîtâ, il fut si horrifié qu'il jeta le livre dans une rivière. Même aujourd'hui, cela n'a guère changé. Donc, je posais parfois des questions à ce sujet aux lamas, qui me récitaient leur leçon. Par exemple, j'avais demandé à Phendé Rimpoché la raison pour laquelle on disait que Mînapa avait entendu les enseignement tantriques de Shiva et Parvatî. Il me répondit que les enseignements entendu de Shiva ne lui avaient pas permi d'atteindre la libération, mais seulement des pouvoirs magiques "ordinaires". Mais alors, pourquoi relater cette histoire ? Et pourquoi Mînapa est-il qualifié de "grand accomplit" (mahâsiddha) ? La vérité de l'histoire, c'est que ce Mînapa n'est autre que le légendaire Matsyendra Nâth, fondateur supposé des lignées Kaula, formant la quintessence des tantras shivaïtes. Les Bouddhistes ont essayer de l'intégrer, sans y réussir complètement. Parfois, l'instrumentalisation du Shivaïsme tantrique a fonctionné, parfois non. Un exemple de transformation assez réussi est le Kâlachakra Tantra. C'est une imitation délibérée, consciente et critique du Shivaïsme. Un exemple moins convainquant, ce sont certains chapitres des tantras de Samvara qui, sortis de leur contexte shivaïte, deviennent innintelligibles.

Le Bouddhisme tantrique est légitimé, du point de vue bouddhiste, par la doctrine des "moyens habiles" : tous les moyens sont bons pour faire le bien des êtres. On a le droit de pomper les religions à succès et tout ce qui marche, pour "dompter les êtres". Soit.

Mais alors, cela signifie que toute l'iconographie bouddhiste tantrique (et, plus généralement, mahâyaniste), n'a de valeur que dans la mesure où elle est pertinente dans une culrure donnée. Par exemple, l'apparence de Chakra Samvara est efficace seulement parce qu'elle ressemble à Shiva-Bhairava qui, à l'époque où le tantra de Chakra Samvara est apparu, était trés ancré dans les mentalités. Etc, etc. Mais alors, pourquoi faire visualiser à des Occidentaux d'aujourd'hui des divinités dont les symboles ne leur évoquent rien, mais alors rien du tout ? A quoi bon visualiser un Samvara piétinant un pauvre petit Ganesh ? En quoi cela nous touche t-il ? Et le croissant de lune ? Vous avez lu le Mahâ Bhârata et les 18 purânas, vous ? Même les tibétains n'y comprennent rien depuis longtemps. C'est pourquoi, je crois, une partie d'entre eux a voulu créer son propre tantrisme, à l'aide d'un symbolisme davantage propre à toucher les tibétains. Cela a donné le Bön. Même chose pour les mantras : on nous dit qu'il faut les prononcer correctement. Mais les tibétains ne savent pas les prononcer correctement. Personnellement, je m'en fiche car je ne crois pas au pouvoir des mantras. Mais à quoi bon perpétuer ce feuilleté de couches mythologiques si nombreuses et anciennes qu'elles ne veulent plus rien dire ? Franchement, à qui les divinités "courroucées" ou les gardiens, font-ils encore peur ? Ces images sont pittoresques et intéressantes, en tant que témoignages de l'humanité à laquelle nous appartenons, sans plus. Bref, il faudrait des icônes et des mantras capables de nous toucher. Une "Sâdhanâ d'Elvis à Quatre Bras", une "Pratique de Pére Noël dans les Cimetierres de Paris", une "Liturgie Archisecrète de Marilyn Manson dans les Catacombes"... Bref, un truc "qui nous parle". Franchement, vous vous sentez de transformer votre magasin Carrefour en une pagode tibéto-chinoise kitschissime ? Kitsch karmique ou kitsch pur, ça reste kitsch, non ?

De même, les lamas nous répètent que les "esprits" invisible et autres vilains démons sont des constructions mentales, tout en affirmant également qu'on doit réciter des heures de prières, en essayant d'invoquer des gardiens-éveillés-mais-super-dangereux-quand-même, si l'on est un bon disciple, pour essayer de les trucider, c'est-à-dire, ultiment, pour réaliser qu'ils ne sont que des constructions mentales. Comme le Père-Noël. Mais qui croit aux classes d'êtres invisibles ? Pourquoi devrais-je passer des heures (sous peine d'aller en enfer) à réciter des textes en tibétain et en sanskrit pour réaliser l'inexistence d'êtres à l'existence desquels je n'ai jamais cru ? Bien sûr que de nombreux fantômes me hantent. Comme tout le monde, je suppose. Il y a l'Etat, par exemple; les bureaucrates, les technocrates, etc : tous ces êtres que l'on ne voit jamais mais qui nous glacent le sang. Mais les tsen, les gyalpo (dont M. Shougden-le-tueur-de-dzogchenpas) etc., cela me parle autant que les schtroumphs ou les ragondins. Quand Namkhai Norbu, le "roi du dharma", me dit que les "Gardiens" sont des personnes réelles (et pas seulement des symboles) parce qu'il a vu des chauve-souris se transformer en souris quand il était petit, je respecte sa personne, mais pas ces idées-là. Comme disait Aristote : "Je respecte Platon; mais je respecte encore plus la vérité". Et la vérité, c'est que les chauves-souris ne se transforment pas en souris, sauf dans les poèmes et dans nos petits délires entre amis.

J'ai donc fréquenté moultes lamas, et eu moultes déceptions. Même déçu, j'y retournais, enthousiasmé et transporté que j'étais par la lecture des oeuvres de Longchenpa, qui suscitait en moi des expérience profondes d'espaces infinis, de transparence sans limite, d'absence de référence, de têtes-dans-le-poteau,  d'oublis-de-clefs et autres crâmages-de-patates. Je vivais ces déceptions commes des leçons de vérités que m'adressait le Réel, ce maître sans égal.

20:13 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : tantrsime, tantra, vajrayana, samaya, namkhai norbu |  Facebook |