09/06/2006

Eveil et éternuement

Beaucoup de gens parlent de "rester centrer" malgré les émotions. Mais les chocs émotionnels sont des Eveils à l'Absolu.

Encore des grands mots, me direz-vous. Vous n'avez pas tord : le Bouddhisme tantrique affirme souvent que "les émotions sont la Sagesse". Sauf qu'on ne peut le vérifier qu'aprés 100 000 prosternations et je ne sais combien de millions de prières marmonnées...

Le Shivaïsme du Cachemire formule la chose d'une manière qui la rend immédiatement vérifiable. " L'Eveil est ce dont procède une nouvelle pensée chez un homme (déjà) occupé à la poursuite d'une première. Qu'on en prenne conscience par soi-même !" Evidemment, il ne s'agit pas ici de choc émotionnel. Cet exercice se pratique "à froid", assis ou ailleurs, la seule chose importante étant la capacité d'obervation. Notre vie mentale n'est faite que d'une suite de pensées-sensations. Quand une nouvelle pensée surgit - comme un petit choc ou un petit gong - elle commence par un vide clair, une pure lucidité muette. Habituellement, cet Eveil est si bref qu'il passe complètement inaperçu. Trés vite, en effet, cette limpidité instaurée au premier instant du surgissement se cristallise en une pensée qui s'enchaîne à d'autres. Mais dès lors que l'on a perçu un tant soit peu cet espace, on comprend aisémment que tout changement, tout passage d'une chose à une autre, est une porte ouverte vers "biiiiiiiip" (chacun lui donnera le nom qu'il veut). Et comme tout change sans cesse, chaque instant est une occasion d'Eveil. Tout recommence à chaque petit choc, comparable au son d'un bol tibétain. La pratique consiste alors à suivre cette résonnance assourdissante et à observer comment Elle devient une pensée déterminée. On y gagne plusieurs convictions : L'Eveil est immédiatement disponible ; L'Eveil peut se prolonger sans efforts, pour peu qu'on y mette un peu du sien ; L'Eveil revient, car toute pensée finit, ou est remplacée par une autre. Cette dernière découverte est cruciale : L'Eveil semble ne pas durer, mais toute pensée finit par être interrompue par lui. Du coup, je suis moint angoissé de le "perdre", je le savoure, je m'en délecte. Sur ce fond de plus en plus présent, la pensée prend une autre saveur. Confiant dans le fait que tout changement de pensée ou interruption inopinée est synonyme d'Eveil, je suis moins tenté d'opposer pensée et Eveil. Comme dit le Tailleur de flèches : "Les pensées sont comme des corbeaux sur le mat d'un navire. Même s'ils s'en vont, ils ne peuvent que revenir."

Une fois préparé de la sorte, on peut vérifier que la même chose se passe lors des vrais chocs émotionnels, "à chaud". Sur le plan théorique, il n'est pas difficile de comprendre qu'un choc violent réalise la même chose que les tout petits chocs de notre torpeur douillette. A la limite, plus le choc est rude, plus l'Eveil est puissant, comme un coup de hache qui peut, littéralement, nous laisser sans tête. D'aprés mon expérience, je ne nie pas qu'une discipline méditative soit utile. Elle est même peut-être indispensable pour expérimenter l'Eveil "à froid". Mais dans les situations limites (qui arrivent plus souvent qu'on s'en souvient), les techniques sont par définition inutiles. La seule chose qui compte peut-être, alors, c'est l'amour. Mais l'amour est encore un autre nom pour l'attention, attention qui est la clef.

Quoi qu'il en soit, comme la méditation "à froid" ne suffit pas, il faut un jour ou l'autre se lancer, amour ou pas. Cet Eveil dont parle le Shivaisme est le premier instant de toute pensée ou de toute émotion, avant que celle-ci ne se concrétise en désir de quelque chose ou en peur de quelqu'un.

"Cet (élan) se décèle dans la région du coeur à l'instant où l'on se souvient d'une chose que l'on a à faire, lorsqu'on apparend une nouvelle heureuse, au moment où l'on éprouve de la fraiyeur, où l'on assiste à un spectacle innatendu, dans le flot de l'émission (du sperme), lorsqu'on déclame à toute allure, lorsqu'on s'enfuit à toutes jambes" (Shiva Drishti)

"Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur ou l'anxiété, ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition qui est l'existence - le Brahman - (se révèle). A la vue d'un certain lieu, qu'on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu'on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s'avance". (Vijnâna Bhairava)

"La présence du spanda est bien attestée chez celui qui est au comble de l'exaspération, ou de la joie; chez celui qui se demande "Que faire?" ou qui court en tous sens". (Spanda est synonyme d'Eveil dans les Spanda Kârikâ)

"Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'orgueil, de l'envie, la réalité de ces (états) subsiste seule". (Vijnâna Bhairava).

Peu importe que le choc soit de joie ou de peine, de plaisir ou de douleur, car au premier instant il perce à travers la croûte de nos habitudes et de nos repères. Qu'une telle merveille se cache dans les pires moments de notre existence, c'est aussi ce que l'art nous révèle. Pourquoi autrement se délecterait-on de drames et autres émotions négatives ? 

 

 

18/10/2005

Où je découvre la Grande Complétude

Parallèlement au shivaïsme du Cachemire, je découvrais le Dzogchen, la "Grande Complétude". Il s'agit d'une tradition contemplative bouddhiste extrêmement riche, élaborée au Tibet depuis le Xème siècle. Selon ses adeptes, c'est la voie vers l'Eveil la plus relevée. Comme l'indique son nom, selon cette tradition, nous sommes déjà éveillés, nous sommes déjà des Bouddhas. Il suffit de le re-connaître pour que toutes nos souffrances disparaissent, comme par enchantement.
 
Manifestement, il y a une profonde parenté entre le Dzogchen et le shivaïsme du Cachemire. Selon la philosophie de la Reconnaissance - qui est le coeur conceptuelle des traditions regroupées sous l'appellation "shivaïsme du Cachemire" - la conscience est le Seigneur, Shiva, ou Dieu omniscient et omnipotent, comme vous voudrez. Il suffit, pour s'épanouir, de le re-connaître. De même, dans le Dzogchen, la conscience est un Bouddha, doué de qualités infinies, dont l'omniscience n'est pas la moindre.
 
Dans les deux traditions, il n'est pas question de rechercher un nouvel état, d'atteindre une condition inédite, mais simplement de changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. Le bonheur ou la souffrance ne sont pas déterminés par notre corps et notre envirronnement, mais plutôt par le regard que l'on porte sur eux. 
 
Au début des années 90 donc, j'ai rencontré tous cela. Mais, à l'époque, il y avait encore fort peu de textes. Et comme la nature a horreur du vide, je me faisait beaucoup d'idée sur ce que pouvait être "en réalité" le shivaïsme du Cachemire et le Dzogchen. J'avais, en gros, deux préjugés liés nourris par cette ignorance : 1) Qu'il doit exister des pratiques secrètes fabuleuses, en plus de la simple re-connaissance de notre conscience comme étant Dieu ou Bouddha; 2) Que ces techniques secrètes, on ne peut les reçevoir que d'un maître, oralement, et que les livres ne comptent pas vraiment. Ils nourrissent l'intellect, pas le coeur. Ce sont, en quelque sorte, des publicités pour donner l'envie de passer à la pratique.
 
Du coup, je passais certes du temps à m'émerveiller de cette conscience, exactement la même que celle qui lit ces lignes en ce moment, mais je me sentais également frustré d'aventures spirituelles et exotiques. Je voulais absolument passer de la "théorie" à la "pratique". En plus de méditer dans mon coin, je voulais absolument rencontrer des maîtres pleins de sagesse et d'expérience, et d'autres pratiquants.
 
Vu que le Shivaïsme du Cachemire semblait une tradion à peu prés morte, je me suis davantage tourné vers le bouddhisme tibétain, et le Dzogchen. Lilian Silburn, la grande traductrice des textes du shivaïsme du Cachemire (dont le Vijnâna Bhairava), était alors trés agée, malade, ayant perdu l'usage de ses yeux. Par timidité, je décidais de ne pas la déranger, ce que j'ai eu l'occasion de regretter par la suite.
 
J'ai donc cherché un lieu où l'on pouvait "apprendre" la pratique du Dzogchen, la Grande Perfection...

19:56 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

17/10/2005

Une découverte décisive : le Vijnâna Bhairava.

Par hasard donc, je tombais sur une traduction du Vijnâna Bhairava Tantra par cette femme hors du commun que fût Lilian Silburn.
 
Depuis, je n'ai jamais cessé de le lire et de le relire. C'est un texte absolument unique dans la littérature de l'Inde. Une sorte de "catalogue" des méthodes et des approches possibles de la connaissance de soi, chacune étant évoquée ou suggérée en une seule stance de deux petites lignes. Ce sont des supports idéaux pour la méditation et la contemplation.
 
Toutes les expériences de la vie quotidienne, sans exception, sont des occasions de découvrir, ou de re-découvrir la conscience avec ses bienfaits.
 
La réalité "ultime", "l'Eveil", n'étaient plus une affaire de pratique, d'effort et de techniques plus ou moins douloureuse. C'était désormais une question de regard sur les choses, sur les personnes et sur soi. Trouver l'extra-ordinaire dans le plus ordinaire, telle est la devise de ce texte et de la philosophie de la Re-connaissance, inspirée par lui.
 
La conscience est toujours présente. Elle est pour ainsi dire notre élément le plus familier. Mais, pour notre plus grand malheur, nous avons tendance à la sous-estimer. Elle nous semble banale. Or, ce qui est toujours là finit par disparaître du champ de notre conscience. Autrement dit, la conscience s'oublie elle-même.
 
Or, la conscience est une "chose" extraordinaire. Pour en profiter, il ne suffit pas de croire, il faut vérifier ses qualités, par soi-même, encore et encore.
 
Grâce à ce texte donc, j'avais fait une découverte essentielle. Par la suite, je me suis aperçu que beaucoup d'autres avaient fait la même découverte. Plusieurs personnes ont également mis ce texte à leur profit, avec sa tradition et son aura "tantrique", pour asseoir leur réputation de "maître tantrique".
 
Le mot tantra est à la mode dans les pays dits développés. Il suffit de taper le mot sur un moteur de recherche, pour tomber sur des milliers d'offres, depuis le développement personnel jusqu'à la prostitution, en passant par la sexologie, l'alchimie, le management et le féminisme. Même en Inde, dans les classes moyennes, le phénomène est tout à fait visible.
 
J'ai eu la chance de tomber directement sur un texte. Cela m'a donné une grande autonomie. Quoi qu'il en soit, cette découverte m'a donné l'envie d'en savoir plus sur ces tradition "du Cachemire". Je me suis donc mis au sanskrit au début des années 90...

10:22 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : tantra, pratyabhijna, vijnana bhairava |  Facebook |

16/10/2005

Comment en suis-je arrivé là ?

Le propos de ce blog est de proposer des réflexions sur le shivaïsme du Cachemire, mais aussi sur mon parcours, ou à travers lui (mais ceci n'est pas un journal intime !).
 
Comment donc en suis-je arrivé là ?
Quand j'avais douze ans, ma mère m'a prêté un exemplaire Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Je n'ai pas compris grand'chose à cette histoire, celle d'un allemand séjournant au Japon. Il y est question de "tirer sans intention de tirer", etc. Mais j'étais fasciné. Ensuite, j'ai lu tout ce que je trouvais sur le zen, les arts martiaux, le yoga... Je lisais Mircéa Eliade, Deshimaru. Surtout, je découvrais Ramana Maharshi et le Dzogchen, à travers une traduction de la Prière de souhaits du Bouddha Primordial Samantabhadra. De fort beaux textes assurément. Contrairement aux textes zen de Deshimaru ou à ceux sur le yoga, ils décrivaient un état de sérénité au-delà de tout effort délibéré. Une sorte de paix naturelle. Un espace qui serait déjà là. Qu'il suffirait de découvrir, de re-connaître, pour recevoir ses bienfaits. Malheureusement, ces textes ne m'offraient que des aperçus fugitifs. Aucune certitude. Au contraire, j'étais certain que seul l'effort et la pratique d'une concentration systématique pourraient "produire" cet état de sérénité limpide, comparée à un ciel vierge de tout nuage. Je m'efforçais donc de "pratiquer" la méditation zen (zazen), le "contrôle du souffle" (prânâyama) et la concentration sur divers supports.
En fait, avec le recul, je me dis que j'étais assez heureux. Du moins, je me berçais d'images exotiques sur les yogins (pratiquants du yoga), les samouraïs, les ninjas, les shamans, etc. Je rêvais de partir, à pied, vers les himalayas. Je pratiquais toutes sortes d'art martiaux, japonais, indiens puis chinois.
Le monde me paraissait alors divisé en deux : les actifs et les contemplatifs. Paradoxalement, le désir d'être un de ces "contemplatifs" me rendait assez actif, voire inquiet. Toujours en quête de nouvelles initiations et de meilleures techniques.
C'est alors que je suis tombé sur le Vijnâna Bhairava Tantra, traduit par Lilian Silburn...

13:55 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, zen, vijnana bhairava |  Facebook |