25/02/2010

Abhinavagupta - La Liberté de la conscience

abhinavagupta ft

 

Durant l'Âge d'or de l'Inde, le Cachemire fut le coeur vivant
du Tantra, ce vaste mouvement qui cherche à réconcilier
spiritualité et sensualité.
Ce livre est une introduction à l'enseignement du génie
le plus fulgurant du Tantra, Abhinavagupta (Xe siècle).
Il nous fait voir dans l’existence humaine le jeu de l’absolu
jouant à s’oublier dans les choses de ce monde pour ensuite
mieux s’y reconnaître. Abhinavagupta se donne corps et âme
à cette reconnaissance du Soi divin à travers les joies et les
misères de la vie quotidienne, partageant son expérience
paradoxale avec rigueur et vigueur, en mélangeant des registres
que l’Occident oppose. Chez lui, l’expérience et la théorie,
l’intellect et la vie, l’art et l’ascèse, la philosophie et la religion
se conjuguent pour réveiller la conscience libre depuis toujours,
mais assoupie dans ses habitudes mécaniques. Sa métaphysique
s’enracine toujours dans l’expérience. Maître de la parole,
Abhinavagupta n’oublie jamais de s’abreuver à la Source.
Sans moralisme, Abhinavagupta esquisse, au fil des extraits
présentés dans ce livre, une véritable voie d’exploration et de
célébration de la liberté. Loin de tout formalisme religieux ou
conceptuel, il joue de tous les registres du savoir disponible
en son temps pour s’émerveiller et entraîner son lecteur.
Cette oeuvre intéressera le chercheur d’aujourd’hui par sa
dimension universelle et pratique. Sans exotisme, sans
dogmatisme, elle va droit à l’essentiel. Chaque extrait proposé
veut être une ouverture possible vers l’essence de notre être.

Sur Amazon

Chez Almora

22/08/2009

Lectures du Vijnâna Bhairava

Sarasvatî, Bhaktapur


Rencontres autour du
Vijnâna Bhairava Tantra
Lectures de textes du shivaïsme du Cachemire animées par David Dubois


 

Ce tantra est le plus célèbre et le plus commenté depuis la redécouverte du shivaïsme cachemirien au début du XX ème siècle. Extrêmement original par rapport aux autres tantras, il se présente comme un extraordinaire catalogue d'expériences spirituelles allant des techniques yogiques les plus sophistiquées jusqu'aux circonstances de la vie quotidienne la plus banale. Nous lirons ensemble le tantra en sanskrit et ses commentaires, ainsi que plusieurs textes apparentés. Le but de ces lectures est de partager nos interprétations dans une ambiance conviviale.

Chaque séance a lieu un dimanche sur deux de 14 à 16 heures à Nogent sur Marne, non loin de Vincennes. Aucune connaissance du sanskrit n'est requise. Des photocopies du texte translittéré sont distribuées.

Si vous souhaitez venir, nous vous demandons juste d'écrire à l'auteur du blog afin de recevoir l'adresse où se tiendront ces rencontres.

NB : ce blog n'est plus régulièrement mis à jour. La vache cosmique s'est réincarnée sous d'autres cieux.

14/09/2007

Je savoure l'Essence

Le soleil, la lune, les étoiles, l’espace, l’air, le feu, l’eau et la terre, le « mien » et le « tien » - tout cela apparaît en moi. Je suis donc le fondement de la multitude des êtres. 212 

 Je savoure l’Essence qui donne à la fois jouissance et délivrance, cette Essence qui brille, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 213 

 

Je goûte sans trêve mon propre Soi impérissable, radieux, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 214

[La première moitié de la stance 214 est identique à la première moitié de la stance précédente.] 

 

L’Essence est éternellement réalisée. Elle n’est pas à atteindre ou à réaliser. Celui qui nourrit le désir de (la) réaliser ou de l’atteindre sera toujours autre que Shiva. 215

[Il y a un jeu de mot : sadâ a-shivah syât : « Il sera toujours non-shiva », c’est-à-dire malheureux, ou autre que Shiva, ce qui revient au même. En outre, l’expression évoque Sadâshiva, « l’Eternel Shiva », forme de Shiva adorée par les adeptes du Shivaïsme commun, plutôt dualiste, encore vivant de nos jours dans le pays tamoul.] 

 Le gnostique qui demeure en son propre Soi n’entreprend jamais d’effort pour y demeurer. Au contraire, l’ignorant laborieux reste privé de la Connaissance, alors même qu’il est (cette) Connaissance ! 216 

  Ayant délaissé la contemplation du corps, abandonnant l’observation du souffle, je suis toujours sans penser, apparaissant plein de la félicité du Soi. 217 

[« souffle » traduit ici spanda, littéralement « vibration ». Ce terme désigne souvent l’Essence (svarûpa), mais ici il me semble faire référence au mouvement du souffle, avec son alternance inspire-expire, archétype de tous les couples de contraires (jour-nuit, soi-autrui, etc.).]  

 Je suis pur, évident, toujours réalisé, affranchi des pensées. Mais lorsque je désire m’éveiller à moi-même par moi-même, alors je me manifeste comme n’étant pas réalisé. 218 

 

Je demeure à tout instant sans second. C’est en moi qu’apparaît cette corporalité que voici. Les phénomènes se manifestent à la suite de l’apparence du corps. Tout se passe alors pour moi (comme) s’ils me dérobaient la conscience. 219

Râmeshvar Jhâ, La liberté de la conscience

21/05/2007

Le "je" est-il la fin de l'ignorance où son fondement ?

L'acte de conscience "je" - pur de toute qualification - est-il la connaissance absolue ou non ? Nous avons déjà consacré plusieurs billets à ce problème. Je souhaite revenir ici sur ses origines dans l'histoire de la pensée en Inde, souvent ignorée par les adeptes des différents sages contemporains. Or, il me semble que cette histoire offre un éclairage indispensable sur la question.

DeviNoire

 

Le Yoga est, avec son pendant théorique le Sâmkhya, l'une des plus anciennes philosophies brahmaniques. Ce binôme se fonde sur l'expérience, la raison et la révélation relative à soi contenue dans les Upanishads pour libérer la conscience de ses identités factices. De ce point de vue, le Sâmkhya est l'un des ancêtres du Vedânta non-dualiste de Shankara.

Selon le Sâmkhya, le « je suis » (asmitâ), éprouvé à l'état pur par l'adepte du yoga dans certaines méditations, est la manifestation première de l’ignorance (avidyâ) qui nous fais confondre la pure conscience avec le corps, les sensations et les pensées. L’ignorance est en effet manifeste en tant qu’émotion perturbatrice (klesha, terme bouddhiste). Or, le « je suis » est l’émotion perturbatrice fondamentale : attachement et aversion reposent sur le « je suis ». Le "bavardage mensonger" (prapanca) prolifère à partir de lui. 

Selon Patañjali (Aphorismes sur le yoga, 2.6) : « Le « je suis » est l’apparence [trompeuse] d’une identité entre le pouvoir du percevant [la pure conscience] et ce qui sert à percevoir [c’est-à-dire le psychisme, citta] ». Autrement dit, le « je suis » est à la base de toutes les souffrances, il est la manifestation concrète de la confusion dans laquelle nous nous égarons à chaque instant.

Pourtant, et toujours selon Patañjali (1.17 et 36), le « je suis » est aussi l’ultime étape du retour vers la pure conscience, la dernière étape de la contemplation "réflexive" (samprajñâta-samâdhi).  Car ce samâdhi ayant pour objet le sujet qui médite (grihîtâ), le sentiment du « je suis », est le « psychisme unifié », parvenu donc au terme de son effort de concentration. Le commentateur Vyâsa précise : « Ainsi amené à coïncidence avec le « je suis », le psychisme, pacifié et sans limite comme un océan dépourvu de vagues [Doit-on le rapprocher du ‘sentiment océanique’ de R. Rolland ?], devient pur sentiment du « je suis »" (trad. M. Hulin).

Le « je suis » relève donc du psychisme (citta, qu’on traduit aussi parfois par ‘conscience’) et non pas de la conscience - cit, rendu souvent par ‘pure pensée’ ou pure conscience’ ; à ne pas confondre avecshuddhacitta, ‘psychisme pure’, qui justement serait le psychisme épuré de toute émotion particulière, et adonné à la seule émotion primordiale du « je suis ».

Par conséquent, selon le Sâmkhya-Yoga, le « je suis » est tantôt décrit comme le point d’entrée dans le Samsâra, tantôt comme son point de sortie. D’où une ambiguïté centrale : Ce « je suis » est-il l'ego pur, le Soi (âtman) ou bien le sens du "moi" et du "mien" (ahamkâra) ? Mais il est clair qu’il n’est pas le principe ultime, il n’est pas la conscience pure. Selon Michel Hulin « le « je suis » apparaît comme le cœur de la nescience ou comme son ultime et transparente expression ».

Si à présent nous nous tournons vers le sage contemporain Ramana Maharishi (dans Qui suis-je ?), nous lisons que la conscience "je" équivaut à l'idée que "je suis le corps", racine de toute souffrance.

Mais il dit aussi que, si l’on se recueille sur le sentiment du "je", sans aucune autre pensée, "une illumination non-verbale de la forme "je suis je" brillera dans l'esprit. C'est-à-dire que la pure conscience illimitée et indivise brillera spontanément." (« there would shine in the Heart [=psychisme, citta] a kind of wordless illumination of the form ‘I-I’. That is, there would shine of its own accord the pure consciousness which is unlimited and one”).

Donc, à première vue, le “je suis” est selon lui la pure conscience. Mais juste après, le même texte ajoute ceci : "... et à la fin, la pensée ultime "je" s'éteindra, comme un feu consume le camphre." ("and at the end the final thought, viz. the ‘I’-form, also will be quenched like the fire that burns camphor").

Ce qui signifie deux choses: D’une part, le “je suis” n’est pas l’expérience finale et définitive. Or, le texte affirme nettement que le « je suis » est la pure conscience infinie. Donc la pure conscience n’est pas l’état ultime ; D’autre part, de même que le camphre est brûlé dans le feu qu’il a lui-même servi a allumer, de même le « je suis » finit par être consumé dans l’expérience qu’il a lui-même induite et alimentée.

Mais cela pose un problème. On peut à première vue admettre que l’état ultime soit un état de pure conscience, c’est-à-dire sans conscience de soi, car comme dit le Sâmkhya, tout « je suis » est potentiellement un « je suis ceci ou cela ». Cependant d’un autre côté le Sâmkhya, et surtout Ramana, identifient « je suis » et conscience pure. Donc, si dans l’état ultime il n’y a plus de « je suis », il n’y a plus de conscience : ni conscience d’objet, ni conscience de soi. Mais comment une expérience sans aucune sorte de conscience est-elle possible ?

La solution, en ce qui concerne Ramana, me semble être de dire que c'est seulement la pensée discursive "je" qui disparaît, elle qui avait dans un premier temps servit à "allumer" le feu de la pure conscience au sein du mental. Cet acte "je", verbal, se consumme dans son arrière plan non-verbal, un peu comme un chanteur indien qui chante la tonique "sa", laquelle finit par se perdre dans le "sa" joué en arrière-plan par la tampoura.

Retenons simplement que le "je" n'est pas une chose, une entité ou une substance, mais un acte. La plupart des objections bouddhistes contre le "Soi" ne le concernent donc pas. 

Voulant éviter ces mêmes objections, le Vedânta non-dualiste ne parle pas du « je suis ». Seule la conscience pure (cit) est admise. Mais cette conscience est absolument sans dualité. C’est une lumière sans cause, mais aussi sans réflexivité. Simple manifestation, elle ne se représente pas elle-même, elle n’a pas conscience d’elle-même, sans quoi elle ne serait pas une et sans second. Une sorte de conscience inconsciente, donc !

D’ailleurs, la Reconnaissance critique cette formulation. Si l’état ultime est pure lumière, sans ressaisissement, elle ne vaut pas mieux que l’espace, un miroir ou un cristal, dit Utpaladeva. Ce qui est propre à la conscience, ce ne sont pas en effet sa transparence ou sa clarté, mais sa capacité innée à se ressaisir, tantôt parfaitement (c’est le « je suis »), tantôt imparfaitement (c’est le « je suis ceci...cela »).  

Selon le bouddhisme, tout cela n'est a priori qu'illusion (je dis a priori car les Bouddhistes n'ont, à notre connaissance, jamais répondu à cette philosophie). En particulier, le Madhyamika « conséquentialiste » (prâsangika),  affirme non seulement il n’y a aucun « je suis » réel, mais encore qu'il n’y a pas non plus de conscience ultimement existante. Il réfute ainsi la conscience de soi comme étant contradictoire.

De fait, dire que la conscience se connaît immédiatement elle-même, sans séparation en un sujet et un objet, c’est énoncer quelque chose d’impossible, comme prétendre qu’une lame pourrait se trancher elle-même, ou qu’un doigt pourrait se toucher lui-même.

Ceci dit, il me semble que cette dernière analogie n’est pas pertinente, car « toucher », c’est sentir. Or, je peux sentir un objet avec mon doigt, mais je peux aussi sentir mon doigt lui-même. D’ailleurs, quoi que je sente « avec » mon doigt, je ne sent au fond que mon doigt tel qu’il est affecté par les objets.

Mais ils avancent une autre objection : vous dites que la conscience de soi est comparable à une lampe qui s’éclaire elle-même tout en éclairant les objets. Mais c’est mal parler. Car la lampe, c’est la lumière. Mais la lumière n’éclaire pas la lumière : la lumière n’est pas rendu lumineuse par la lumière, sinon il y aurait régression à l’infini. De même, la conscience ne peut être établie par une autre conscience, car dans ce cas il y a aussi régression à l’infini. Donc la conscience, qui ne peut être prouvée (c’est-à-dire connue) ni par soi ni par un autre, est impossible, telle « la fille d’une femme stérile ». Elle n'est donc qu'un néant.

Mais mille raisons ne peuvent rien contre un seul fait. Or, comme en témoignent notre expérience immédiate, la conscience est l'acte de se connaître, évident et indubitable. Elle n'est pas comme une lame de couteau, une lampe ou ma main. Ni même comme l'espace ou un miroir. En fait, elle est singulière, unique en son genre. Heureusement, elle est facile à trouver ! Il suffit de prendre conscience de soi, sans "pourquoi" ni "comment".

24/01/2007

Le Soi ne peut être capturé à coup d'efforts

Ô intellect !  L'époux parti est revenu : ne le délaisse pas ! L'oubli est oublié, notre vraie nature est trouvée ! 150

Lama3

 

Puisque le "je" - mon Soi - est Lumière directement et spontanément présente, sans interruption, immuable, comment pourrais-je être distrait de lui ? 151

 

Je suis présent une fois pour toutes. Je ne "deviendrais" jamais. Je n'ai jamais "été". Voilà pourquoi je suis "toujours" ! Je suis le Seigneur, identique au monde, toujours parfaitement apparent. Je suis Shiva, naturellement pur, sans rien à accomplir. 152

 

Je suis Shiva, fait de l'Apparence qui est le Soi, vide de toute inconscience, qui fait apparaître l'action, le temps et la durée, dépourvu de la dualité contenant-contenu. 153

 

Tout apparaît en moi qui suis, à cet instant même, apparent. Mon essence - le Soi, essence des objets, évident, ne peut jamais devenir un objet. 154

 

[Je n'arrive pas à traduire le 155]

 

Je suis en cet instant complètement affranchis du désir d'atteindre cette merveille bariolée au teintes variées, cette Lumière dépourvue des apparences du "début" et de la "fin". L'être avisé qui voit cela, est délivré en ce corps même ! 156

 

Ce Soi ne peut être appréhendé même par des centaines de raisonnements. Il est conscience toujours prouvée/accomplie/présente. On ne peut le capturer dans les filets des méthodes. Or, je suis Apparence, et non pas quelque chose qui apparait ! 157

 

Le seul maître (gourou) capable d'évéiller au Soi est Shiva lui-même. C'est lui qui apparait avec un corps sous la forme du maître et du disciple. 158

 

Je prend conscience de l'Apparence. Tout n'existe qu'en moi, à partir de moi. Ce "je" est le "je" absolu, dit-on. 159

 

Le bleu, le plaisir, etc. apparaissent scindés en temps et lieux distincts. C'est l'objectivité qui est (ainsi) déterminée, jamais le sujet. 160

 

Il apparait comme pur Apparaître, présent avant tout autre chose. Il est pur et simple acte d'apparaître. Il est donc l'Être primordial. 161

 

La liberté de la conscience (Samvitsvâtantrya), Pandit Râmeshvar Jhâ.

22/10/2006

Et après ?

"...

On purifie son corps avec des jeûnes, et aprés ? On a des fils légitimes, et après ? On pratique la rétention du souffle, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

L'ennemi est vaincu dans la bataille, et après ? L'ami est favorisé, et après ? Les pouvoirs du yoga sont conquis, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On marche sur le eaux, et après ? On contrôle le souffle par la "respiration du vase", et après ? On soulève le mont Mérou dans la main, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On boit du poison comme du lait, et après ? On mange du feu comme du riz, et après ? On vole dans le ciel comme un oiseau, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Les cinq éléments sont maîtrisés, et après ? De réelles blessures ne sont que rougeurs, et après ? Des pierres sont lancées par des mains invisibles, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On devient un empereur, et après ? On acquiert la suprématie d'Indra sur le autres dieux, et après ? On parvient à la toute-puissance de Shiva, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On obtient tout avec des formules magiques, et après ? On est transpercé sans dommage par des flèches, et après ? On connaît le sort par les astres, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Le dard d'Eros est brisé, et après ? L'aiguillon de la colère est émoussé, et après ? L'étreinte du désir est repoussée, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

La présomption est repue, et après ? Plus rien sur la terre ne nous exalte, et après ? Les affres de l'envie ont disparu, et après ? Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

On conquiert le monde de Brahmâ, et après ? On contemple le monde de Vishnou, et après ? On commande dans le monde de Shiva, et après ?Certes, ce n'est pas ainsi que le Soi est perçu.

Celui dans le coeur duquel ce saint dédain du non-Soi sourd constamment et pleinement devient un vase d'élection pour la perception directe du Soi que ne connaîtront pas ici-bas ceux qui s'égarent dans le tourbillon d'un univers illusoire."

 

Le saint dédain du non-Soi (Anâtma-shrî-vigarhanam), attribué à Shankara, extrait de Hymnes et chants Védantiques, traduits du sanskrit par René Allar, Editions Orientales, Paris, 1977 et republié dans Nirvâna, "Les cahier de l'Herne", sous la direction de François Chenet, Paris, 1993.

13:36 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : shankara, eveil, yoga, tantra |  Facebook |

14/10/2006

Le dzogchen ancien : de la liberté à la tradition ?

En lisant le livre de Sogyal Rimpoché Le livre tibétain de la vie et de la mort, peut-être avez-vous entendu parlé du dzogchen, cette fabuleuse école de méditation, fondée sur l'idée d'une perfection naturelle de toutes choses. Selon cette tradition, riche d'une immense littérature encore largement inexplorée, il n'y a qu'une seule réalité. Mais, selon qu'on la voit telle qu'elle est ou que l'on se méprend sur elle, elle apparait comme parfaite (c'est le fameux nirvâna),ou bien, au contraire, essentiellement hostile et étrangère (le samsâra).

Cependant, cette tradition enveloppe en fait plusieurs courants distincts qui ont évolués sur un millénaire au moins. Entre le dzogchen des origines et celui que l'on pratique aujourd'hui, l'on ne s'étonnera donc pas de remarquer des contradictions, à l'instar de ce qui se passe pour le christiannisme (et sans pour autant adhérer aux affabulations d'un Dan Brown).

En effet, le dzogchen était, à l'origine, une sagesse radicale, fondée sur une critique du tantrisme bouddhique. Celui-ci affirme en principe (mais il y a d'importantes variations) que nous sommes en réalité parfaits, purs, bienheureux, éternels et omniscients. Simplement, cette perfection innée est actuellement voilée par les nuages des passions et d'une imagination qui nous échappe, un peu comme dans un rêve. La "voie des mantras" propose alors de purifier ces voiles pour retrouver ce potentiel infini, grâce à une discipline de tout l'être ("corps, parole, esprit"). Arrivé à un certain point de purification, le soleil de notre vraie nature perce à travers les nuages des passions, prend le relais de la pratique, et achève de disperser ces nuages. Mais, jusqu'à ce cap décisif, l'effort et une pratique systématique sont indispensables. Les fruits de cette entreprise apparaissent peu à peu, et s'accompagnent de signes de succès comme la clairvoyance ou l'invisibilité du corps.

Mais à partir du Xème siècle, des textes apparaissent qui déconstruisent ce système basé sur l'effort délibéré. Ils constituent, jusque vers le XIIème siècle, ce qu'il convient d'appeler le dzogchen ancien et radical. En particulier, il y a les "Cinq transmissions premières", les premiers textes dzogchen traduits au Tibet. La tradition comme les chercheurs contemporains s'accordent pour y voir la forme primitive du dzogchen. Afin de montrer en quoi ce dzogchen est "radical", voici quelque extraits de ces textes. Il en existe actuellement trois traductions anglaises : celle d'Eva Neumaier-Dargyay (ND), celle d'Adriano Clemente (AC) et, plus récente, celle de Keith Dowman (KD). Le tibétain est ici concis à l'extrême, ce qui explique les différences de traduction, divergences dont je ne livre qu'un seul exemple.

 

Dans le Grand Art (Tsal Chen, chap. 27 du Kunjé Gyalpo; ND: Great Lore; AC: Great Potency; KD: Radical Creativity) on peut lire ceci :

"Sur la voie erronée des extrémistes où l'on pense en termes de "moi" et de "mien", les naïfs entreprennent une démarche religieuse dans laquelle ils ne trouverons jamais l'occasion de comprendre qu'elle ne mène nulle part ! Comment pourrait-on trouver le Réel en le cherchant ?

Les instructions des maîtres pareils à des singes et privés de jugement sont perclues d'idées fausses..."(v. 5-6).

"privés de jugement" donne "who lacks valid cognition" (ND), "devoid of qualities" (AC) et "who lacks direct insight" (KD). Malgré ces différences d'interprétation, le sens est clair : on ne peut pas trouver ce qui est parfait à l'aide de techniques et de purifications ("preparation and technique" dit KD pour "idées fausses").

Bien que KD penche souvent du côté de la glose, sa traduction me paraît être la plus convaincante. De plus, elle suit de près le commentaire qui accompagne ces textes - bien qu'il soit sans doute postérieur de plusieurs siècles.

 

Le vol du Grand Garouda (Khyung Chen) reprend ce thème de "l'absence d'effort délibéré" (djyadrel) :

"Les anciens sages, obnubilés par la passion de l'effort, s'égarèrent dans les tourments du labeur acharné. L'omniscience - l'immersion dans l'état naturel - devient méditation artificielle lorsqu'elle est articulée" (9)

"Ceux qui, infecté par la maladie des passions, s'efforcent de les trancher, ont soif de progrès, tels des animaux courants aprés un mirage. Leur destination n'est qu'une utopie ! Même les Dix Terres (des bodhisattvas) voilent le plus pur des esprits." (11)

 

L'or extrait de sa gangue affirme quant à lui :

"L'entendement conditionné par les discours de la tradition - à savoir les "trois samâdhis, etc. - se conforme aux dogmes. Au regard de la transmission dépourvue d'effort délibéré, c'est là un travers, une illusion. Reposez-vous plutôt dans le bien-être naturel de la perfection sans rien à faire !" (9)

 

Enfin, le Vaste espace de Vajrasattva fait dire à ce dernier :

"La nature intangible qu'est le Réel innonde l'esprit quand cesse toute recherche. Mettre l'accent sur le comment et le pourquoi empêche son apparition naturelle." (7)

"Certains prennent l'Esprit d'Eveil (=la nature de l'esprit) pour une méthode subtile. Ils cherchent alors à l'isoler; ils s'attachent à vider la nature de l'esprit de l'enchaînnement des pensées. Parce qu'ils s'y efforcent, cette méditation n'est qu'un artifice." (13)

"Non ! Le Royaume du Bouddha ne peuvent être atteint par la recherche et l'effort délibéré. A l'instar de tous les objets, ce n'est pas "quelque chose". Ceux qui le cherchent ainsi sont comme un aveugle qui voudrait attraper le ciel !" (20)

"Le chemin de la purification qui s'élève peu à peu contredit le dharma de l'absence d'effort délibéré. A supposer qu'il existe un tel chemin, jamais son terme ne sera atteint, à l'image de l'espace." (21)

"Extérieur et intérieur ne font qu'un. L'extérieur est l'intérieur. Il n'existe donc nul "état profond" à percevoir." (30a)

Quant à la question des "signes de réussite spirituelle", il ajoute :

"Affranchie de toute image, homogène, la voie du yoga est comme l'empreinte d'un oiseau dans le ciel. En ce qui est incréé et non-né, où trouverait-on trace de son passage ?" 29

KD explique : "Le yogin ne laisse aucune trace de son accomplissement ou de la façon dont il s'est accomplit, ni doctrine ni dogme, ni signes ni indications." Le tantra poursuit :

"Chacune des innombrables techniques produit sa fleur. Mais la perfection est dépourvue de signes caractéristiques, c'est pourquoi elle n'a point de champ spécifique." (39)

 

Ce genre de propos va à l'encontre de la lettre de la plupart des tantras - bouddhistes et hindous - obsédés qu'ils sont de pouvoirs surnaturels et de merveilleux. Cette fascination pour la puissance et ce "règne de la quantité" comme eut dit Guénon, est le sujet de moqueries constantes dans le dzogchen ancien (voir The Supreme Source d'Adriano Clemente) comme dans les sagesses non-dualistes en général. Ces pouvoirs existent certes : mais ils existent déjà. Les rechercher à coups de millions de mantras est donc le comble du ridicule, à l'image de l'imbécile cherchant partout le collier qu'il porte sur lui. D'ailleurs ce collier, ces lunettes, n'est-ce pas l'Oeil Unique, le fameux "Troisième Oeil" par lequel nous voyons tous ? Combien avez-vous d'yeux, en ce moment ? Voyez-vous ces mots au travers de deux trous ? Ou bien n'apparaissent-ils pas plutôt dans un espace grand ouvert ?

 

Ces leçons du dzogchen ancien, le dzogchen "moderne" (j'entend par là le genre "nyinthig") les a largement oubliées. C'est que, s'il n'y a rien à "faire", s'il n'y a pas de temples à construire, de stoupas à financer, de rituels à mener, quels mobiles reste t-il pour mobiliser les foules ? S'il suffit de voir, par soi-même, ici et maintenant, et si la seule difficulté est de s'incliner devant cette évidence, qu'est-ce qui justifierait l'existence des églises et autres communautés ? Le bouddhisme, comme toutes les religions, a donc eut vite fait de s'incliner devant cette autre "évidence" que l'on nomme réalisme ou pragmatisme.

 

Mais nous, chers lecteurs, ne sommes nullement obligés de suivre cette voie-là. Je suggère que nous prenions plutôt celle de l'oiseau, ce chemin sans chemin sur lequel notre Absence nous attend patiemment...

12:43 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : dzogchen, eveil, yoga, vajrayana, tantra |  Facebook |

24/09/2006

Comme un vautour ?

 

 

Comparaison n'est pas raison, dit-on. Pourtant, les images parlent parfois mieux que les mots.

Nous avons tous vu des rapaces planer sans effort "au plus haut des cieux". Je trouve facile de retrouver un état d'ouverture en m'identifiant à ce genre d'oiseau. En Inde, le vautour immense est appelé Garouda. Il nait dans le ciel. Dans l'oeuf, il est déjà pleinement développé. Aussi ne connait-il pas les efforts des autres oiseaux qui doivent s'élever à partir du sol. L'un des plus ancien tantras du dzogchen décrit ainsi la liberté naturelle du yogi :

"Nulle complication, nulle simplification, rien à perdre et rien à gagner, à l'image du vol du Garouda" (Le vol du grand Garouda, 21).

 

 

12:59 Écrit par David Dubois dans Dzogchen | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dzogchen, trekchod, meditation, yoga |  Facebook |

06/09/2006

La vision du Soi est-elle une pratique ?

L'effort et la grâce, les oeuvres et le pur amour... La querelle entre les partisans du volontarisme et ceux du quiétisme n'est certes point nouvelle, ni exotique. Technique contre spontanéité.

A y regarder de plus près (comme Sherlock - et comme Ramana aussi), les deux affirmations ne sont pas incompatibles. La question est plutôt de savoir QUI "pratique", et ce que l'on entend par là. Personnellement, j'entretiens peu d'espoir d'atteindre un jour à une quelconque perfection de ma personne. L'égoisme est inséparable du corps. Tant qu'il y aura une vie organique, je serais - à un degré variable il est vrai - "égocentré". Or, chacun sait bien que l'effort pour se libérer de ce travers naturel est lui-même nourri d'égoisme.

En revanche, je VOIS la perfection Ici, plus proche de moi-même que mes propres sentiments égoistes. Perfection de silence, de transparence et de légèreté. Le moindre coup de chiffon, et ce serait une souillure de plus.

Dire cela ne revient nullement à prôner la résignation. Il ne fait pour moi aucun doute que la Vision sans fissures requiert un effort. Mais c'est un effort colossale, sur-humain, justement. Je ne crois pas trop à un Dieu - ou une Déesse - qui ne seraient que la Personne Suprême. Mais l'expérience m'enseigne que ma personne doit se laisser aller dans l'espace immaculé de la Vision comme dans des bras invisibles. Et cela exige une pratique, un attention, un sacrifice, un effort, une volonté bref, bien autre chose qu'une simple réflexion ou même une concentration épisodique. Mais voyez comment cet effort-là est singulier ! Unique en son genre, puisque la source de cette énergie ne peut être que la fin que je vise - Ici. Ô hyper-paradoxe ! De fait, l'effort et la grâce forment une boucle mystérieuse, insondable autant que peut l'être la fameuse Trinité.

Pratique donc, ou plutôt "loisir fidèle", "libre vacance" où début et fin se confondent ainsi que toutes choses.

19:32 Écrit par David Dubois dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : eveil, meditation, tantra, yoga, pratyabhijna, deesse, shiva, shakti |  Facebook |

21/07/2006

Rituels et gastronomie

Une chose qui frappe dans les rituels tantriques, c'est l'omnipresence de la nourriture. Perdus au milieu de leur ustensiles, les adeptes ressemblent a des apprentis cuisiniers.

 

Cette dame effectue la grande puja (ceremonie) des Neuf Enceintes dans le temple de la deesse. Fort complique et long, ce rituel doit etre precede d'une genereuse ceuillette de fleurs dans les environs (en evitant les scorpions).

 

Ici, le gourou en personne effectue la meme puja. Au milieu, on peut voir le celebre Shri Yantra (ou Chakra), representation symbolique du palais de la deesse, de son corps, ou du corps de la femme adoree (ici representee en outre par une statue). De chaque cote, on apercoit les petits mandalas secondaires, sur lesquels on place les recipients contenant l'eau lustrale et l'alcool. La preparation de tout ceci, en imposant des dizaines de divinites, peut prendre des heures.

 

 

Rituel "publique" accomplis par le pretre professionnel de service.

 

 

Le mandala trace sur le sol avec du riz colore est appele "auspicieux a tous egards" (sarvatobhadra). Il sert ici a 'lintronisation du successeur du gourou (abhisheka), rituel complexe qui a dure plusieurs jours. Comme vous pouvez le constater, la plupart des disciples sont des femmes.

06:40 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, yoga, kaula, sadhana |  Facebook |

18/07/2006

Signes

Comme le gourou de la Cite de la Deesse pratique aussi le tantrisme kaula, son temple et la ferme isolee dans laquelle il vit et acceuille ses disciples est pleine de signes assez explicites de son obedience.

Le tantrisme kaula, en gros, est celui du Shivaisme du Cachemire. L'idee principale est que le corps est le temple ideal, et que rien n'est rellement impur. L'Absolu (brahman) est plaisir (kha). Par consequent, tout ce qui procure du plaisir ou en decoule est tenu pour sacre.

Le gourou de la Cite a eu une vision de la Deesse, qui lui a demande de batir un ensemble de temple en ce lieu. A terme, le corps entier de la Deesse sera represente dans le paysage. Pour le moment, il y a le Sanctuaire de la Matrice :

 

 

Une source d'eau ferrugineuse s'ecoule du centre. C'est une sorte de reproduction du sanctuaire celebre de Kamakhya en Assam.

Plus haut, il y a un temple de Shiva, avec son "signe" (linga) :

 

 

Pour le moment, il est en reparation.

Tout en bas, il y a le temple principal de la deesse Tripura. avec tout son entourage de deesses erotiques representee grandeur nature. Un exemple :

 

 

Dans le rituel kaula, on venere la Deesse sous la forme d'une femme. Ou bien, on peut adorer un yantra (un temple en miniature) en imaginant qu'il s'agit du corps d'une femme. Le yantra utilise dans la tradition de Tripura est fameux :

 

 

Bien sur, les Indiens bien pensants ne manquent pas de s'offusquer de toute cette nudite. Mais a present, le gourou est mieux compris. Il faut dire qu'il anime aussi, avec sa femme, plusieurs organisations de promotion de la femme. On y parle par exemple de contraception ou d'independance dans une societe ou, traditionnellement, la femme doit toujours etre maintenue dans la dependance des hommes.

Ce lieu est donc un bel exemple de ce que le tantrisme religieux peut encore apporter a l'Inde.

14:21 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : shiva, yoga, tantra, shakti, deesse, linga, kaula |  Facebook |

15/07/2006

La Cite de la Deesse

A quoi sert un gourou ? Au mieux, il peut vous renvoyer a ce vaste espace qui est Ici. Par consequent, les maitres et autres guides qui se posent en indispensables intermediaire de la grace ont tendance a susciter ma mefiance. A quoi bon un intermediaire entre soi et soi ? De plus, a force de mettre l'accent sur le doigt, on finit par oublier la lune> De simple bequille, le gourou devient une fin en soi. Selon moi, le gourouisme ambiant est donc une forme d'idolatrie.

Pourtant, je viens de passer trois semaines tres agreables avec un gourou et sa gouroutte. Leur gentillesse n'a guere modifie mon opinion, mais ils font preuve d'une belle integrite, chose assez remarqueble, surtout dans le milieu tantrique.

Ils transmettent et enseignent le culte de la deesse Tripura, de maniere tres ouverte et assez pedagogique.

Cependant, je persiste dans l'idee que les gourous, les rituels et les initiations ne sont qu'autant d'obstacles vers Ici. En depit de la profondeur de ces traditions tantriques, l'occultisme predomine. J'admire le tantrisme parce que c'est le seul mouvement religieux qui donne une veritable place a la sexualite. Mais le cote voyage astral, esprits et vibrations m'ennuie. Meme chose pour l'obsession des quantite (combien de mantras recites, combiens d'heures de meditation par jour, etc) et le culte des pouvoir magiques. Tout cela me parait infantile et, paradoxalement, toute cette magie me semble bien mecanique et depourvue de magie veritable, c'est-a-dire de poesie.

Ce gourou donc appartient a une lignee tantrique non-dualiste, fort ancienne et remontanbt a Abhinavagupta. Il transmet meme la pratique de la desse "Supreme" (para), base sur le commentaire du Paratrishika Tantra par Abhinavagupta.Avis donc aux amateurs d'initiations tantriques cachemiriennes. De plus, il enseigne aussi ce culte dans sa version kaula, c'est-a-dire avec toute sa dimension sexuelle.

 

 

 

14:13 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : tantra, yoga, kaula |  Facebook |

14/07/2006

Papillons

Chers amies et amis, bonjour.

Apres trois semaines de vivarium tropical, la fraicheur et la paix relative de Mac Leod Ganj font du bien.

Je viens en effet de passer trois semaines dans une sorte de ferme tantrique situee en plein millieu d'un sympathique paysage, avec tout ce qu'il faut de scorpions, pythons et autres bestioles, en plus des vaches, des chiens et du chat.

Petits echantillons de papillons :

 

 

Ces betes ont ici tendance a devenir transparentes :

 

 

Un dernier papillon, encore plus transparent :

 

 

Je consacrerais les jours qui viennent a cet endroit, avant de revenir a Dharamsala.

08:29 Écrit par David Dubois dans Anecdotique | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tantra, yoga |  Facebook |

09/06/2006

Eveil et éternuement

Beaucoup de gens parlent de "rester centrer" malgré les émotions. Mais les chocs émotionnels sont des Eveils à l'Absolu.

Encore des grands mots, me direz-vous. Vous n'avez pas tord : le Bouddhisme tantrique affirme souvent que "les émotions sont la Sagesse". Sauf qu'on ne peut le vérifier qu'aprés 100 000 prosternations et je ne sais combien de millions de prières marmonnées...

Le Shivaïsme du Cachemire formule la chose d'une manière qui la rend immédiatement vérifiable. " L'Eveil est ce dont procède une nouvelle pensée chez un homme (déjà) occupé à la poursuite d'une première. Qu'on en prenne conscience par soi-même !" Evidemment, il ne s'agit pas ici de choc émotionnel. Cet exercice se pratique "à froid", assis ou ailleurs, la seule chose importante étant la capacité d'obervation. Notre vie mentale n'est faite que d'une suite de pensées-sensations. Quand une nouvelle pensée surgit - comme un petit choc ou un petit gong - elle commence par un vide clair, une pure lucidité muette. Habituellement, cet Eveil est si bref qu'il passe complètement inaperçu. Trés vite, en effet, cette limpidité instaurée au premier instant du surgissement se cristallise en une pensée qui s'enchaîne à d'autres. Mais dès lors que l'on a perçu un tant soit peu cet espace, on comprend aisémment que tout changement, tout passage d'une chose à une autre, est une porte ouverte vers "biiiiiiiip" (chacun lui donnera le nom qu'il veut). Et comme tout change sans cesse, chaque instant est une occasion d'Eveil. Tout recommence à chaque petit choc, comparable au son d'un bol tibétain. La pratique consiste alors à suivre cette résonnance assourdissante et à observer comment Elle devient une pensée déterminée. On y gagne plusieurs convictions : L'Eveil est immédiatement disponible ; L'Eveil peut se prolonger sans efforts, pour peu qu'on y mette un peu du sien ; L'Eveil revient, car toute pensée finit, ou est remplacée par une autre. Cette dernière découverte est cruciale : L'Eveil semble ne pas durer, mais toute pensée finit par être interrompue par lui. Du coup, je suis moint angoissé de le "perdre", je le savoure, je m'en délecte. Sur ce fond de plus en plus présent, la pensée prend une autre saveur. Confiant dans le fait que tout changement de pensée ou interruption inopinée est synonyme d'Eveil, je suis moins tenté d'opposer pensée et Eveil. Comme dit le Tailleur de flèches : "Les pensées sont comme des corbeaux sur le mat d'un navire. Même s'ils s'en vont, ils ne peuvent que revenir."

Une fois préparé de la sorte, on peut vérifier que la même chose se passe lors des vrais chocs émotionnels, "à chaud". Sur le plan théorique, il n'est pas difficile de comprendre qu'un choc violent réalise la même chose que les tout petits chocs de notre torpeur douillette. A la limite, plus le choc est rude, plus l'Eveil est puissant, comme un coup de hache qui peut, littéralement, nous laisser sans tête. D'aprés mon expérience, je ne nie pas qu'une discipline méditative soit utile. Elle est même peut-être indispensable pour expérimenter l'Eveil "à froid". Mais dans les situations limites (qui arrivent plus souvent qu'on s'en souvient), les techniques sont par définition inutiles. La seule chose qui compte peut-être, alors, c'est l'amour. Mais l'amour est encore un autre nom pour l'attention, attention qui est la clef.

Quoi qu'il en soit, comme la méditation "à froid" ne suffit pas, il faut un jour ou l'autre se lancer, amour ou pas. Cet Eveil dont parle le Shivaisme est le premier instant de toute pensée ou de toute émotion, avant que celle-ci ne se concrétise en désir de quelque chose ou en peur de quelqu'un.

"Cet (élan) se décèle dans la région du coeur à l'instant où l'on se souvient d'une chose que l'on a à faire, lorsqu'on apparend une nouvelle heureuse, au moment où l'on éprouve de la fraiyeur, où l'on assiste à un spectacle innatendu, dans le flot de l'émission (du sperme), lorsqu'on déclame à toute allure, lorsqu'on s'enfuit à toutes jambes" (Shiva Drishti)

"Au commencement et à la fin de l'éternuement, dans la terreur ou l'anxiété, ou (quand on surplombe) un précipice, lorsqu'on fuit le champ de bataille, au moment où l'on ressent une vive curiosité, au stade initial ou final de la faim, etc., la condition qui est l'existence - le Brahman - (se révèle). A la vue d'un certain lieu, qu'on laisse aller sa pensée vers des objets dont on se souvient. Dès qu'on prive son corps de tout support, le Souverain omniprésent s'avance". (Vijnâna Bhairava)

"La présence du spanda est bien attestée chez celui qui est au comble de l'exaspération, ou de la joie; chez celui qui se demande "Que faire?" ou qui court en tous sens". (Spanda est synonyme d'Eveil dans les Spanda Kârikâ)

"Si l'on réussit à immobiliser l'intellect alors qu'on est sous l'emprise du désir, de la colère, de l'avidité, de l'égarement, de l'orgueil, de l'envie, la réalité de ces (états) subsiste seule". (Vijnâna Bhairava).

Peu importe que le choc soit de joie ou de peine, de plaisir ou de douleur, car au premier instant il perce à travers la croûte de nos habitudes et de nos repères. Qu'une telle merveille se cache dans les pires moments de notre existence, c'est aussi ce que l'art nous révèle. Pourquoi autrement se délecterait-on de drames et autres émotions négatives ? 

 

 

06/06/2006

Etre ou agir : faut-il vraiment choisir ?

En général, la spiritualité nous somme de choisir entre l'action et la contemplation, entre l'engagement et le retrait. Et, si nous choisissons d'agir, il faut alors renoncer à l'ego, pour agir sans désir, à l'image de Krishna.

De même, certains veulent éliminer toute activité, tout mouvement. Faire de nos océans tumultueux des mers d'huile, tel est le but du yoga (de Patanjali). N'être qu'un pur témoin face aux sensations, tel est le but du Sâmkhya. Pour le Védânta également toute activité, fut-elle sacrée, n'est que perpétuation de l'Ignorance.

Le Tantrisme, quant à lui, voit dans ce dilemme le pilier de la dualité, le noeud qui nous retient dans les limites de l'ego ordinaire, dans ce moi qui n'est qu'une croute, un reliquat du vrai moi.

Autrement dit, agir en ignorant l'Etre, la pure conscience, c'est certes être lié. Mais reposer dans la pure conscience en croyant que l'activité - mentale ou physique - est une entrave à abandonner, c'est aussi être lié. Toutes les variétés de Tantrisme s'accordent sur ce point. Il y a donc deux formes de finitude, celle de celui qui médite et celle de celui qui ne médite pas : 

"1. La liberté ne se manifeste pas mais il y a pure conscience. C'est le cas d'un sujet doué de conscience qui s'imagine à tort qu'il perd sa plénitude (s'il agit). 2. Ou encore la liberté demeure mais la conscience éclairée fait défaut quand on imagine un Soi là où il n'est pas, à savoir dans le corps et les autres attributs.

Comme dit (Utpaladeva) dans les Stances sur la re-connaissance (de soi) comme étant le Seigneur :

La perte de la liberté pour la conscience et aussi la perte de la conscience pour la liberté, voici l'impureté de finitude qui, sous ces deux variétés, cache notre propre essence." (Shivasûtravimarshinî I, 2, trad. L. Silburn).

Les adeptes de la Grande Perfection (Dzogchen) appellent cela "perdre la Vue dans l'Activité" et "perdre l'Activité dans la Vue".

 

 

10:34 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pratyabhijna, karma, yoga, jnana, atma, tantra, tantrisme |  Facebook |

04/06/2006

Faut-il avoir peur de l'Inde ?

Dans une entrevue accordée au quotidien Le Figaro du 4 juin, M. Verlinde (!) parle du "New Age" et de l'Inde à la manière des missionnaires chrétiens. C'est normal, puisqu'il est lui-même une sorte de missionnaire, parti depuis plusieurs livres en croisade contre "le retour du paganisme". Dans L'expérience interdite, ce moine catholique s'en prend à l'hindouisme en général qu'il identifie comme étant la source de la tendance à la "dissolution du sujet et de l'objet", pilier de "notre civilisation européenne".

Passons sur la mauvaise foi généralisée et l'ignorance crasse qui constituent le principal ressort de la bonne vieille rhétorique resservie par ce scientifique, ex-adepte de la Méditation Transcendentale (!), re-converti au christiannisme.

Le plus choquant, à mes yeux, est la manière dont cet homme essaie de dresser une civilisation contre une autre, en brandissant quelques mots ("la dissolution du sujet et de l'objet") pour effrayer le bourgeois. En fait, cette dissolution de la dualité est rarement valorisée en Inde. La "participation d'amour" (bhakti) requiert, en effet, une certaine dualité entre l'adoré et l'adorateur. Le personnalisme qui s'ensuit est l'un des chevaux de bataille des Hare Krishna, par exemple. Depuis des siècles, ils condamnent - dans des termes qui rappellent ceux de M. Verlinde - le supposé "impersonnalisme" du Non-dualisme de Shankara. De même, la plupart des adorateurs de Shiva sont réalistes, pluralistes, voire dualistes. Quant aux non-dualistes, ils conservent, d'une manière ou d'une autre, la dualité, au moins dans le domaine pratique. Ainsi, la tradition shankarienne maintient le système des castes (guère différent de celui de l'Ancien Régime). Le Shivaïsme du Cachemire, de son côté, déclare que la dualité est une libre manifestation de la divinité. Elle est une expression du sacré, supérieure au vide. Mais au fond, le christiannisme ne dit-il pas la même chose, quand on lit des docteurs de l'Eglise comme Saint Denys et sa Théologie Mystique ? Bien sûr, le christiannisme ne défent pas une identité pure et simple entre l'âme et Dieu. Toutefois il s'agit bien de s'unir à lui et de se diviniser par la partie de notre âme qui lui est identique en essence.

Par ailleurs, M. Verlinde semble dire que le christiannisme est à l'origine de la notion de "dignité de l'homme". Cette opinion est sans fondement. La dignité et le libre-arbitre de l'homme, c'est l'humanisme de la Renaissance et des Lumières. Peut-on sérieusement faire sortir la modernité de la bouche de Saint Paul, lui qui prône la soumission de l'esclave à son maître ? Non, le chistiannisme est une religion magnifique, mais il est pré-moderne, exactement comme l'hindouisme.

La modernité, ce sont les Droits de l'Homme, les libertés démocratiques et le progrès social. On ne peut la confondre ni avec le christiannisme, ni avec la civilisation européenne, ni avec la politique d'un gouvernement.

Dès lors, la question de savoir comment harmoniser les sagesses pré-modernes avec la modernité ne se pose pas seulement pour l'hindouisme ou le bouddhisme, mais aussi pour le chistiannisme, l'islam et le judaïsme. Et cette question, des Hindous ont commencé à se la poser dès les premiers contacts avec l'Occident, au début du XIXème siècle, avec des gens comme Vivekananda et Aurobindo.

Quelle merveille si M. Verlinde faisait vers l'Inde ne serait-ce qu'une fraction des efforts que les Hindous ont fait vers l'Occident et la modernité !

12:19 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : verlinde, tantra, yoga |  Facebook |

31/05/2006

Réflexion et dévotion sont-elles vraiment incompatibles ?

Saviez-vous qu'il existe une magnifique traduction française des Hymnes à Shiva (Shivastotrâvalî) d'Utpaladeva par Roselinne Bonnet, chez Adrien-Maisonneuve ? C'est le complément indispensable des Stances sur la Reconnaissance du Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), récemment parues chez l'Harmattan.

 

Rien n'est requis pour te voir,

Rien ne s'y oppose non plus

Puisque tout est inondé de toi seul !

Alors comment maintenant n'es-tu pas vu ? XII, 1

 

Pour le monde,

Qu'est-ce qui n'est matière à t'obscurcir ?

Et pour tes adorateurs,

Il n'est rien qui puisse te cacher ! XVI, 1

 

Pour certains,

ton hommage n'est qu'une voie cérémonieuse

En vue de t'atteindre

Mais pour tes adorateurs,

Il est l'épanouissement même

De leur unicité en toi. XVII, 40

 

Ils n'auront guère conscience

De l'essence merveilleuse des êtres,

Les gens vaniteux,

Car celle-ci se révèle telle

Dans un effort de connaissance ;

Mais en revanche,

Si je ne prend pas en considération

Cette conscience-de-soi, ici-même,

Alors je suis perdu ! XVIII, 3

 

 

12:52 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, bhakti, shiva, shakti, utpaladeva |  Facebook |

29/05/2006

Pourquoi des rituels compliqués ?

Aryapoutra retrouve Nandi dans son temple privé:

Aryapoutra: Mais tu ne t'arrêtes donc jamais !

Nandi: La conscience ne s'arrête jamais.

A: Peut-être. mais elle est au-delà de toute activité, rituelle ou autre. Alors pourquoi tout ce zèle ?

N: Détrompes toi : la conscience est activité. Toute activité est un aspect de cette Activité. Elle est à la fois mouvement et repos, comme l'océan et ses vagues. Toute distinction est imaginaire.

A: Mais encore une fois, à quoi bon en rajouter.

N: Je ne rajoute rien. On ne peut pas ne pas agir. On ne fait pas un rituel de temps à autre. Toute activité est rituel. Autrement dit, toute activité est intégrée dans la Grande Activité. Quant à l'aspect artificiel ou laborieux, c'est juste une question de goût. C'est toujours l'autre, celui qui n'est pas animé par ce désir, qui voit de l'artifice ou de l'effort. Tout est naturel, car toute activité est la Déesse.

A: Mouais.

N: Mouais. Regarde par exemple le rituel de la Shrî Vidyâ. C'est la liturgie de la Déesse, celle de la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. C'est vrai qu'à première vue ça parait un peu compliqué. Tu vois ce mandala tracé sur ce miroir, avec plein de triangles entrelacés ?

A: Ca me fait mal aux yeux !

N: T'inquiètes pas, vas. Il n'y a rien d'obligatoire là-dedans. La vie profane est rituel, le rituel fait partie de la vie. En plus, tous ces rituels sont à géométrie variable. Ici, je fais la grande cérémonie des Neufs Cercles. Mais demeurer dans la vision de Celui Qui Voit est suffisant. Si on ne voit pas, aucun rituel n'a de sens. Si l'on voit, le rituel devient inutile.

A: Ah, ben tu vois, je te le disait !

N: Nan. Je veux dire que le rituel n'a pas de but, pas de sens utilitaire. C'est comme un spectacle, comme une oeuvre d'art : on s'en délecte justement parce qu'on n'est plus obsédé par l'espoir ou la crainte. Il y a des vins si chers qu'il vaut mieux les déguster gratuitement. Sinon, c'est le la gloutonnerie indigne. Il y a désir, il n'y a même que cela, mais désir gratuit, sans but. C'est ce que la tradition appelle "amour" (bhakti). Et cet amour du Dieu, c'est la Déesse. Il n'y a donc pas à se forcer. Méditation en silence et "rituel" sont le prolongement l'un de l'autre. En fait, tout vient du silence, de la conscience qui est activité pure.

A: Mais pourquoi à l'extérieur ? Et pourquoi ne pas suivre son élan intérieur, sa spontanéité ?

N: Bien sûr. La tradition, c'est ce qui ne peut être transmit, et qui change donc sans cesse. Si tu regardes les rituels, tu verras que, même à l'intérieur d'une lignée, il n'y a jamais deux texte absolument identiques. Le rapport au côté "technique" du rituel est encore comparable avec le cas de l'art. La technique est nécessaire, mais pas suffisante. Le rituel est un moyen d'exprimer qui nous sommes vraiment, de même que c'est en obéissant aux règles de la grammaire que l'on pourra expimer notre singularité par la parole.

Ce rituel de la Srî Vidyâ est la Rolls-Royce des rituels, un descendant direct de l'enseignement d'Abhinavagupta. Il est un peu au Shivaïsme ce que le Kâlacakra est au Bouddhisme. Sophistiqué, raffiné, et profond.

[Suite au prochain kalpa]

 

11:54 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : sadhana, tantra, yoga, pratyabhijna, rituel |  Facebook |

28/05/2006

A quoi servent les rituels ?

Un petit dialogue :

 

Aryapoutra : Salut Nandi !

Nandi : Salut à toi.

A: Tiens, je vois que tu es encore dans ta pièce spécial sacré, plongé dans tes interminables rituels.

N: Mmm. Je perçois comme une condamnation dans tes paroles...

A: Je ne te le fais pas dire ! A quoi bon ces pratiques répétitives, ces mantras et ces abracadabras à n'en plus finir. Ne le prend pas personnellement, mais quand je te vois entouré de cet attirail, ça me fait penser à un TOC. D'ailleurs, il m'a semblé que tu étais davantage nerveux les jours où tu n'avais pu achever tes rituels.

N: Peut-être, mais nous avons tous nos TOC, non ? La vie est habitude et inertie, pour ne pas dire karma...

A: Mouais. Mais alors, pourquoi ces rituels-là ? Pourquoi ne pas simplement rester assis devant la télé le dimanche, devant son bureau la semaine, etc ? Chaînes d'or ou de fer, ce sont toujours des chaînes. Nuages blancs ou sombres cachent également le soleil ! Le Bouddha n'a t'il pas rejeté tous les rituels ? Pourquoi ne pas s'assoir simplement et contempler notre Visage Originel ?

A: Premièrement, je te ferais remarquer que rien, mais alors absolument rien, ne t'empêche te contempler ton Visage Originel face à la télé, au bureau ou face à une Image Divine lors d'un rituel. Deuxièmement, le Bouddhisme est sans doute, avec l'Hindouisme, le plus grand producteur de rituels que la Terre a jamais portée ! Même le zen - auquel tu fais sans doute allusion - est perclu de rituels ! Zazen est un rituel, et le maître Dôgen va jusqu'à préciser comment le moine zen doit s'y prendre pour se brosser les dents !

A: C'est que le Bouddhisme dégénère : le Bouddha l'avait prédit.

N: Ah bon ? Mais regarde les Tantristes - qui sont plutôt joyeux en général - ils sont d'accord pour dire que le Bouddhisme dégénère, et pourtant cela ne les empêche pas de pratiquer toute sortes de rituels.

A: Ce sont les Tibétains, ce sont des demi-sauvages, obsédés de sorcellerie.

N: Tu serais surpris d'apprendre que ces superstitions sont ridiculisées par les tantras eux-mêmes, et que du côté du Bouddhisme soit-disant pur, les grigris sont légions. Il ne faut pas confondre rituel et supestition. On peut parfaitement pratiquer des rituels sans voir des présages et des démons partout.

A: Admettons. Mais il reste que pratiquer ainsi, c'est se conditionner ! Au mieux, on ne fait que changer l'apparence de sa cage.

N: Je ne vois là nulle fatalité. Comprend le bien : toute vie est rituel. Toute vie n'est-elle pas faite de rythmes et de répétitions ? Veille-sommeil, jour-nuit, inspir-expir, vie-mort, réussite-échec, prendre-donner, agir-subir : le Temps lui-même est le Grand Pratiquant de la liturgie cosmique !

A: Si tout est déjà rituel, pourquoi ces rituels artificiels et biens humains ?

N: Pour communiquer avec le cosmos, ou plus exactement pour mettre notre microcosme à l'unisson avec le grand. Relier pour nous ce qui l'a toujours été en soi. Les rituels sont faits de symboles. En Grec, ce mot désigne les deux moitiés d'une poterie. Les marchands la brisaient, et s'en servaient comme signe de reconnaissance. L'homme et le cosmos sont les deux moitiés d'un même Tout : "Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la voix de la conscience en moi".

Quoi qu'il en soit, je te prie de bien vouloir me laisser continuer ma cérémonie...

A: Bien sur. Mais en quoi consiste t-elle d'ailleurs ?

N: Je te le dirais aprés, si tu veux bien me laisser finir.

14:34 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : yoga, rituel, liturgie, sadhana, tantra |  Facebook |

24/05/2006

"Je te vois ici-bas..."

J’ai fait ce qu’il y avait à faire.

Je suis comblé.

Je repose en moi-même, par moi-même.

Bien que transmigrant et incarné,

Je ne succombe pas à l’égarement. 41

 

Je suis félicité et conscience, je suis toujours délivré.

Mon corps est toujours plongé dans la félicité et la conscience.

L’univers apparaît tel un tout de conscience et de félicité.

Rien n’apparaît séparé de la félicité de la conscience. 42

 

Ce que je désire être et percevoir encore et encore,

Ce à quoi j’aspire tant et plus en vue d’une satisfation toujours illusoire,

Cela, ce filet de mes imaginations, je le laisse à présent :

Je repose en ma propre essence éternelle, conscience immaculée,

Belle, bonne et vraie (satyam śivam sundaram). 43

 

Ce que je perçois chaque jour et que je m’efforce de comprendre,

Ce que je désire goûter longtemps après l’avoir obtenu,

Tout cela se révèle n’être que mon imagination,

Un quasi-néant voué à disparaître.

L’ayant laissé, je suis appaisé, immaculé, éternel, établi, sans rien à accomplir. 44

 

Voici que j’ai passé ma soixante-et-unième année, et

J’ai découvert la conscience.

Nulle part, jamais je n’avais vu la paix

Promise par les mots « pluie d’ambroisie ». 45

 

Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,

C’est sous ces formes que j’apparais toujours, fulgurant en tant que corps.

Mais délaissant la fragmentation engendrée par la durée, je me tiens en mon essence.

Là, je suis établi dans la grande lumière, à la fois support de toutes choses et vide de toutes choses. 46

 

Je ne suis ni le corps ni les organes ni le vide non plus.

Je suis incolore, je suis sans savoir.

Accompli, je ne suis pas une chose à accomplir.

Je suis éternellement baigné de paix, loin de tout affairement et nécessité.

Comblé, je suis plein à raz-bord de tout ce qui est désirable, je suis limpide, sans attentes. 47

 

Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.

Partout j’apparais.

Je suis ce dieu qui est Śiva et la Puissance,

Je suis stable, éternel, sans-second. 48

 

Certains te remémorent jours et nuit sous la forme du seigneur Rāma.

Certains vénèrent la lumière toujours sereine, le suprême firmament de la conscience.

D’autres connaissent le Brahman suprême, leur esprit occupé par leur objet.

Mais moi, ô Dieu ! je te vois ici-bas, éternel, un, pur, fait de tout. 49

 

Quand une chose apparaît, j’apparais.

Quand j’apparais, alors elle apparaît.

Cette objectivité qui fragmente l’Apparence

Repose en moi qui suis Apparence. 50

 

La liberté de la conscience, 41-50, Rameshvar Jha.

 

 

10:35 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

21/05/2006

Apparence parfaite sans effort

 

Bien que je sois Un, je suis fait de toutes choses, infini.

Je suis Apparent, depuis le Temps jusqu’au moustique.

Pour moi, rien à adopter, rien à rejeter.

La voici, cette Puissance créatrice qui est vibration ! 31

 

[le « Temps » est ici l’une des cinq catégories qui définissent la dualité, avec la Nécessité, l’attachement, la capacité, le savoir (limité). Autrement dit, cette seconde ligne signifie que le Soi est, aussi, l’apparence de la dualité désignée par le terme « Māyā »]

 

Dépourvu des altérations artificielles liées à la quête du Soi, demeurant fermement en mon Soi/en moi-même,

Toujours vierge de tout soucis,  je suis vide de tout affairement.

Je suis dépourvu de l’alternative conscient-inconscient.

A l’extérieur, je n’ai nulle conscience du temps, du lieu, de la position.

Je suis incolore. Ma conscience est un océan de béatitude naturelle. 32

 

Ma forme propre est prise de conscience de l’Apparence qui est le Soi/de ma Manifestation.

Elle ne dépend de rien d’autre.

On la célèbre comme « Principe-Conscience ». 33

 

Par conséquent, son Apparence est parfaite sans effort,

Car les phénomènes apparaissent inséparables d’elle. 34

 

Si les phénomènes n’étaient pas identiques à l’Apparence,

Leur apparence n’aurait pas lieu puisqu’ils ne seraient pas apparents ! 35

 

[Cette stance illustre bien le jeu de mots basé sur prakāśa et ābhāsa, qui signifient à la foit illuminer, briller et apparaître]

 

En effet, l’univers devient apparent en moi qui suis l’Apparent.

Je deviens Apparent lorsque l’univers est apparent. 36

 

Car l’univers n’existe pas sans moi, ni moi sans l’univers :

L’univers et la conscience – le Soi – sont toujours inséparables. 37

 

Le sens du mot « je » est Śiva, éternel.

Il est appelé « le Brahman suprême ».

Je suis éternellement Apparent.

Je suis éternellement celui qui fait apparaître/illumine l’univers. 38

 

Connaissant l’omniprésent, indéfinissable, parfait/complet, sans activité, masse de félicité, je jouis de Dieu, adorable, le Soi, impérissable. 39

 

Ce qui m’apparaît indivis, en forme de félicité et de conscience, éternel,

C’est ce que je vois et que je suis, plein/parfait, omniprésent, évident (svarāṭ). 40

 

La liberté de la conscience, 31-40, Rameshvar Jha.

 

 

19:06 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tantra, pratyabhijna, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

17/05/2006

Que reste t-il d'autre ?

Parce que j’ai reconnu Śiva, le Soi,

je suis Apparent,

je suis fortuné, je suis accompli :

Que reste t-il d’autre ? 21

Ô Seigneur ! Ta remémoration

Fait se résorber le psychisme (citta)

Porteur de toutes les impressions

Et révèle l’union intime avec Toi. 22

 

Tu es toujours présent et Apparent.

Et pourtant, je Te garde présent

Afin de réduire à néant

Cette délimitation qu’est l’apparence du corps. 23

 

Ayant oublié l’impression du corps,

ne visant que Toi,

Le bonheur suprême engendré par l’identité avec Toi

sera mien. 24

 

L’être incarné qui Te remémore sans cesse

Ô Seigneur, est heureux.

Je crois que c’est par désir pour ce (bonheur)

Que Tu t’es incarné après avoir créé le monde. 25

 

Pour celui qui ne fait qu’un avec Toi,

Qui Te remémore jour et nuit,

Qui a obtenu la divine béatitude,

Pour lui il n’y a pas de différence entre plaisir (bhoga) et délivrance (mokṣa). 26

 

[bhoga désigne l’expérience affective en général (joie, peine, etc.) ainsi que les renaissances paradisiaques et les pouvoirs surnaturels]

 

L’âme dotée de toutes les facultés, caractérisée par la finitude,

Brille dans le Cœur.

Tout ceci apparaît dans Ta Présence,

Car, Ô Grand Seigneur, Tu pénètres le corps et le reste. 27

 

Lui qui embrasse toutes choses, Lui qui est plus grand que le Grand,

Dieu, se tient Un, océan de compassion.

C’est Lui que je suis. Je ne suis pas séparé de Lui,

Puisque rien n’est séparé de Lui. 28

 

Pour ceux qui voient l’univers entier, macrocosme et microcosme, comme engendré par leurs propres Puissances, pour ceux qui goûtent aussi cet objet (à la fois) éternel et cependant actuel, pour ceux qui perçoivent l’existence et l’expérience mondaine - stable ou éphémère - comme ce bien-être qu'est le Soi, pour eux qui ont obtenu le Fruit en voyant les pieds du maître, le monde est leur propre Soi. 29

 

[L’univers est le Soi. Donc toute expérience est expérience du Soi, à la fois « éternel et cependant actuel »]

 

Il y a des fortunés qui reviennent dans le monde pour sauver les êtres.

Ils sont Śiva, ils ont reconnus la réalité par la grâce du maître et de la divinité qu’ils ont adoré avec foi.

Présents dans le royaume terrestre, ils n’ont d’autre corps que la pure conscience.

Pour eux qui sont immergés dans la béatitude du Soi, il n’existe ni bonheur ni souffrance. 30

 

La Liberté de la Conscience, 21-30, Rameshvar Jha.

 

 

17:43 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga |  Facebook |

13/05/2006

Om mahâmohinyai namo namah !

Notre ami Mind nous avait signalé, au mois de Novembre dernier, l'existence de Kirin Mishra, ravissante "yoginî de la lignée du Shivaisme du Cachemire".

Elle a depuis, fait alliance avec Daniel Odier. Il la présente sous un nouveau nom, "Parvati Nanda Nath", comme étant une "yoginî du Bihar" disciple de "Lalitâ Devî". A le lire, on se sent enthousiasmé, on se dit que cette femme est extraordinaire, qu'elle vient du Bihar, qu'elle est une vraie yoginî ayant reçu une formation complète en Inde, etc.

 

Or, cette Kirin Mishra est en réalité une citoyenne américaine, née en Inde certes, mariée à un Américain, Paul, et mère de trois enfants. Selon l'une de ces filles, Ashley, Kirin Mishra a "grandi en Caroline du Sud et a souffert du racisme". Lorsque Kirin avait 8 ans, sa mère décida de l'enmener en Inde "pour lui ouvrir les yeux sur les réalités de son Pays". Récemment, sa fille et elle ont milité pour Amnesty International.

Quand au yoga, voici ce que disait le mari de Kirin en 1998 :

"Je suis un cadre en marketing qui n'a pas si mal joué le jeu politique. J'ai rencontré mon amie, Kirin Mishra, alors que j'enseignais le Karaté". Elle tente de le convertir au yoga, mais en vain. Un soir, il rentre alors qu'elle regarde une cassette vidéo d'un certain "Erich", présenté comme le professeur de yoga de Kirin. Il est séduit, et se converti au mode de vie du yoga de "Erich". Depuis, Kirin, aidée par son compagnon a réussi sa carrière de professeur de yoga. Selon son mari, son cour est passé de 5 élèves à 350.

 

Evidemment, c'est moins romantique que le récit de D. Odier... Cette femme semble être une excellente enseignante de yoga et une ardente militante des Droits de l'Homme. Mais elle n'est pas une "yoginî de la lignée du Shivaïsme du Cachemire".

12:13 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : tantra, yoga, kirin mishra, daniel odier, pratyabhijna |  Facebook |

11/05/2006

Parce que je T'ai reconnu

Toutes choses apparaissent en moi

Engendrées par moi, par le Soi.

Je les connais, je les crée, je les consomme

Tel qu’elles se présentent.

Tout ce qui est vécu, connu, est l’Absolu, Vérité sans origine,

Essence limpide.

Chaque jour, encore et encore, je désire ce fragment du Soi qu’est le monde ! 11

 

Ô esprit, mon ami ! Tu me racontes cette fable selon laquelle

Tu es la Sagesse (manutām),

Selon laquelle depuis ma naissance je me suis conformé à toi.

C’est toi qui te conformeras à moi pour le restant de mes jours ! 12

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Nulle dualité ne m’apparaît

En Toi qui est différent du réel et de l’irréel,

Eternel, dont la seule saveur est celle de la non-dualité. 13

 

Ô Seigneur ! Parce que je T’ai reconnu,

Que l’univers entier soit absolument indifférent de Toi

Pour moi qui ai réalisé

L’unité avec Toi ! 14

 

De même que Tu es l’unique possesseur de la Puissance -

Bien que Tu sois doté d’innombrables Puissances -

Que ma parole soit, de même, absolument Une,

Ayant pour essence (l’acte) « je ». 15

 

Tu as l’univers pour forme, Tu es l’univers.

Tu es aussi sans forme, Ô belle forme !

Différencié et indifférencié, Tu es Un.

Nulle part la dualité ne m’apparaît. 16

 

Que la dualité ou la non-dualité apparaisse,

Il n’existe aucune dualité pour moi.

Toute apparence est Ta Présence

Comment la dualité pourrait-elle m’apparaître ? 17

 

Notre Soi est établi : c’est Lui qui toujours

Illumine l’univers (créé) par Brahmā.

Brahmā, Viṣṇu, Śiva et les autres

Ne créent qu’en Lui. 18

[Le Soi est établi/existe/crée. Tout le reste n’établit/prouve/existe/crée qu’à travers Lui]

 

Il transcende l’objectivité,

Il n’est ni saisissable ni démontrable

Mais Il est spontanément Apparent.

On ne peut dire « Il est ainsi » ou « Il n’est pas ainsi ». 19

 

En réalité, l’Apparence de cet Un ne dépend de rien d’autre.

Au contraire, l’apparence du soleil

Et de tout ce qui n’est pas le Soi

Dépend d’un Autre. 20

[L’apparence/la lumière du soleil dépend de l’Apparence/Lumière qui est le Seigneur]

 

La liberté de la conscience, 11-20, Rameshvar Jha

 

 

 

11:03 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

08/05/2006

La conscience brille les yeux grand ouverts

L’unique conscience, la Bienheureuse,  éternelle,

brille les yeux grand ouverts.

Elle fait don de toutes les béatitudes.

Limpide, elle dissoud et crée. –1–

 

 

Apparence spontanée,

l’unique conscience brille.

A la fois distinctes et identiques,

les choses apparaissent en elle. 2

 

Car elle est la condition ultime,

l’Apparence qui fait apparaître le reste.

Génitrice de Śiva, de Brahmā et des autres (êtres),

Elle a pour forme propre une éternelle béatitude. 3

 

Ô Seigneur, mon amour pour Toi,

surabondance de l’ultime béatitude, puisse t-il exister toujours !

Amour du non-manifesté pour le Non-manifesté,

de l’éternel pour l’Eternel, 4

de celui qui possède une forme propre délimitée

pour Celui qui possède une forme propre délimitée.

Puisse aussi l’amour de celui qui a un corps exister de façon limitée

Pour celui qui prend appui sur le corps. 5

 

 

En se remémorant ses pieds, il ne reste plus rien à accomplir :

Hommage à lui ! Hommage à mon maître orné d’amour (pour Śiva) ! 6

 

Je célèbre le Seigneur, l’Un, le Soi, l’Indivis,

 le Non-manifesté, manifesté à travers de nombreuses formes

telles que Rāma, Śiva, Brahmā, Gaṇeśa, Sītā, Satī

la Parole, la Puissance infinie. 7

 

Sans second, dépourvu de corps, Śiva

m’accompagne éternellement grâce à la Puissance de souveraine liberté.

Bien qu’il soit apparent parce qu’il est Apparence évidente,

il s’incarne par compassion dans une forme de béatitude. 8

 

Je suis la racine de l’univers, spontanément accompli,

Apparence inninterrompue, sans connaissance.

Doué d’une Puissance de souveraine liberté, je suis manifestation multiple.

Dans le monde des hommes, je brille ici-bas (tel) un soleil incarné. 9

 

Avant l’expérience du bonheur, après celle du malheur, et aussi lorsque que ces expériences ont cessé, j’apparais.

Je suis toujours présent sous forme d’Apparence. 10

 

 Dans ces quelsques stances tirées de La liberté absolue de la conscience, « briller » et « apparaître » traduisent prakāśa et bhāna, qui ont justement ce double sens. Littéralement, ils désignent l’acte d’illuminer. Exister, en effet, c’est apparaître et être illuminé par la conscience. L’existence des choses est leur Apparence (prakāśamānatva). Du coup, cette philosophie n’a plus besoin de supposer une réalité cachée « derrière » les apparences. La réalité ultime est l’Apparence, mais l’Apparence – ou Lumière – indivise. Ce qui divise l’Apparence en apparences multiples, c’est la conscience (la « Puissance infinie » de la stance 7). Mais c’est aussi la conscience qui les unifie en elle-même. Car la dualité (entre les choses et entre les choses et nous) est elle-même Apparence ! Autrement dit, il ne peut y avoir dualité que dans l'absence de dualité. Le fait que l’Apparence (c’est-à-dire l’existence) semble se diviser, tout en demeurant indivise est sa liberté absolue, la souveraineté de Śiva.

10:30 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, rameshvar jha |  Facebook |

06/05/2006

La liberté de la conscience

Après la Doctrine secrète de la déesse Tripurā (Tripurārahasyam), traduite par Michel Hulin et publiée chez Fayard (collection « Documents spirituels »), j’aimerais lire à présent quelques stances composées par un maître contemporain du Śivaïsme cachemirien, Rameshvar Jha. Ces stances seront tirées d’un recueil intitulé La liberté de la conscience (Saṃvitsvātantryam), publié en 2003 à Varanasi (Bénares) par ses disciples. Voici d’abord quelques éléments de sa vie, tels que rapportés dans l’introduction de son œuvre majeure, la Reconnaissance de la plénitude.

Rameshvar Jha naquit en 1895 dans un village du Mithila, une région du Bihar située prés de la frontière népalaise. Ses parents étaient de pieux brahmanes śivaïtes. Il fut instruit dans les sciences traditionnelles (grammaire du sanscrit, logique) auprès de nombreux maîtres de sa communauté. Elève exceptionnellement brillant, il fut très tôt encouragé par ses professeurs a enseigner et a composer ses propres œuvres. En 1933, il obtint des postes dans plusieurs collèges de sanscrit. Sévère avec ses élèves, il était particulièrement indisposé par le mensonge. Il s’exerca au yoga et au chant durant 14 ans auprès de son père, puis d’Akṣaya Jha. Vers cette époque lui advint son premier disciple, Rameshvar Joshi, grâce à qui les œuvres du maître sont aujourd’hui publiées. Joshi invita son maître à venir s’installer chez lui à Varanasi.

C’est alors que Rameshvar Jha rencontra, au Cachemire, le swâmi Lakshman Joo. Par son seul regard, il reçut la Grâce et arriva à la parfaite reconnaissance de son identité au Seigneur (pūrṇatāpratyabhijñā, titre de l’une de ses oeuvres) à laquelle il aspirait depuis toujours. Dès lors, il se plonga dans l'étude des Ecritures śivaïtes. Après 35 années de pratique et d’étude, incité par le grand savant Gopinâth Kavirâj, il fonda en 1940 une maison d’édition qui publia son œuvre majeur La reconnaissance de la plénitude (Pūrṇatāpratyabhijñā).

 

Puis il se mit à voyager au Cachemire et au Bihar pour y enseigner la logique (nyāya), le Védânta, la grammaire et le Śivaïsme du Cachemire. Il permit ainsi à de nombreux élèves, savants ou débutants, de parvenir à la plénitude de la Reconnaissance. Par sa générosité sans bornes, son extraordinaire créativité et sa familiarité innée avec les arcanes des textes, il permit au plus grand nombre d’accéder aux points vitaux de la connaissance et à leur identité avec Śiva.

Un disciple l’incita à écrire un manuel des philosophies traditionnelles, ainsi qu’une élucidation (ṭīkā) du Vākyapadīya de Bhatṛhari, l’un des plus grands penseurs de l’Inde. Mais il avait surtout un talent inné pour composer chaque jour, sans le moindre effort, des vers capables de faire reconnaître le Soi plein de félicité. Nous possedons aujourd’hui environs 10 000 stances composées par lui, ainsi qu’un Hymne au maître (Gurustuti).

En 1980 et 81, il reçut les titres les plus prestigieux de l’Université Hindoue de Bénares et du gouvernement indien. Il eut de nombreux disciples qu’il mena à l’état de Śiva et qui le considéraient comme un « nouvel Abhinavagupta ». Mais il avait coutume de dire ceci :

« Je ne fais pas de disciples ; personne n’est (mon) disciple. Ceux qui veulent être disciples, en un instant je leur confère le statut de maître ! »

« Je demeure dans l’Essence (svarūpa) » : telles furent ses dernières paroles, au milieu de la nuit du 12 décembre 1981.

12:57 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : rameshvar jha, pratyabhijna, tantra, tantrisme, yoga |  Facebook |

24/04/2006

The Shiva Attitude

Vide à l'intérieur vide à l'extérieur, comme un récipient dans l'espace.

Plein à l'intérieur plein à l'extérieur, comme un récipient dans l'océan.

 

Diriger son attention à l'intérieur, tout en ayant le regard tourné vers l'extérieur, sans ouvrir ni fermer les yeux, telle est l'attitude de Shiva.

Hathayoga Pradîpikâ

 

Magnifique illustration dans cette statue de Padmasambhava, célèbre à juste titre :

 

Les vers décrivants cette attitude se retrouvent dans de nombreux tantras.

 

Ecoute Ô Déesse ! Je vais t'exposer tout entier cet enseignement traditionnel : il suffit que les yeux fixent sans cligner pour que se produisent aussitôt la délivrance.

Vijnâna Bhairava Tantra

 

Une image rare du grand savant Gopinâth Kavirâj :

 

 

Feu Nyoshul Khenpo, maître incomparable de la Grande Complétude :

 

Cette posture, tenue avec une ceinture ou des cannes de soutien, se retrouve dans toutes les traditions tantriques. Ici, Narasimha, l'Homme-Lion :

 

La bouche, à l'image de l'ensemble du corps, est détendue, entr'ouverte, "comme les corbeaux".

Attention, toutefois, à ne pas ouvrir trop la bouche !

 

 

04/04/2006

La connaissance de l'Absolu peut-elle surgir des mots ?

On entend souvent dire dans les millieux "non-dualistes" que les mots ne peuvent procurer qu'une connaissance indirecte ("intellectuelle") de l'Absolu. Il faut ensuite, dit-on, pratiquer la méditation pour en obtenir une connaissance directe, non verbale.

Mais la Reconnaissance soutient que l'on peut connaître directement l'Absolu par des propositions comme : "Tu es le Seigneur". Entendre cela et le comprendre est l'Eveil complet (pûrnabodha). Voici une historiette tirée de la tradition Védântique pour illustrer ce point :

 

Il était une fois dix paysans voyageants ensemble. Pour atteindre leur destination, ils dûrent traverser un grand fleuve. Arrivé sur l'autre rive, ils se regroupèrent afin de vérifier si chacun était bien sain et sauf. Chacun leur tour, ils se comptèrent. Mais à chaque fois, ils n'arrivaient qu'à neuf. Le désespoir les envahit, car ils étaient persuadés qu'il était arrivé malheur à l'un d'entre eux, mais ils ne savaient même pas lequel !

Un type qui se trouvait là les approcha en rigolant : "Ne vous inquiétez pas, le dixième est bien là !" "-Où ça ?" s'écrierent-ils en coeur. "Je vais vous le montrer", dit le type. Il les aligna, et demanda à l'un d'eux de compter les autres. Lorsque celui-ci arriva à neuf, le type vint devant lui et dit : "...et tu es le dixième !" En entendant ces mots, celui-ci compris immédiatement qu'il avait simplement oublié de se compter lui-même, et qu'il était lui-même le "dixième homme".

25/01/2006

Peut-on vivre sans fables ?

Un ouvrage d'Eric Baret vient de paraître, aux éditions "Almora". Il se propose d'y présenter "le yoga du Shivaïsme cachemirien", tel qu'il fut transmi par feu Jean Klein.

 

C'est un beau livre, illustré de photos parfois magnifiques. L'approche corporelle y est suggérée en grands détails, à travers diverses rubriques, sur l'alimentation, la sexualité, l'assise ou la respiration. Cette écoute du corps tactile sans référence est une belle invitation à l'exploration - poétique - de l'inépuisable richesse du ressenti. Cette approche est indiquée par plusieurs stances du Vijnâna Bhairava Tantra, et c'est le génie de Jean Klein d'avoir su nous en montrer l'étendue, bien que la filiation cachemirienne qu'il revendique me semble peu crédible.

 

En revanche, je suis surpris de lire des propos sans nuances, tel que : "Le raisonnement, la pensée, l'intention ne procurent que des certitudes illusoires..." (p. 54).

 

De part en part de leur enseignement, Jean Klein et Eric Baret semblent, en effet, valoriser uniquement la perception, le "ressenti", en excluant le concept, le "pensé".

Pourtant, il est clair qu'une telle dévalorisation de la raison est absente de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) formulée par Utpaladeva et Abhinavagupta. Non seulement cette dévalorisation en est absente, mais encore le raisonnement (tarka) est la partie suprême du yoga à six membres (et non huit) des tantras shivaïtes. Selon Abhinavagupta, le raisonnement, bien exercé, procure une certitude inébranlable (dridhanishcaya). Cette certitude est une pensée (vikalpa) en harmonie avec la conscience au-delà de toute pensée articulée, qui est Parole (vâk) et source de toutes les pensées. La pensée procure ainsi un véritable accomplissement, en forme de pensée (vikalpâtmikasiddhi). Celui qui a acquit cette certitude, peut à son tour la communiquer à autrui à l'aide de raisonnements. Cette voie est celle du "raffinement des représentations" (vikalpasamskâra) présentée dans le chapitre IV du Tantrâloka, que chacun peut lire en français.

 

Mais s'il en est ainsi, d'où vient ce dualisme entre pensée et perception professé par Eric Baret ? Sa source principale, dans l'histoire de la pensée en Inde, ce sont les philosophes bouddhistes Dingnâga et Dharmakîrti. En effet, ils défendent la thèse selon laquelle la connaissance a deux sources : la perception et le raisonnement. Seule la perception donne accès au Réel ; le raisonnement, quand à lui, construit des concepts sans aucun rapport avec le Réel. C'est la thèse de la "distinction radicale des [deux] moyens de connaissance" (pramâna-vyavasthâ-vâda). Elle s'oppose à la thèse brâhmanique de "la coalescence des deux moyens de connaissance" (pramâna-samplava-vâda). Selon cette philosophie, dite du Nyâya, le premier instant de la perception d'une table n'est qu'une connaissance encore confuse de la table. De même, selon une autre philosophie brahmanique - la Mîmâmsâ - le premier instant de la perception de la table contient confusément le jugement verbal "C'est une table". En d'autres termes, il n'y a pas de rupture entre les deux sortes de connaissance, mais plutôt un seul et même mouvement de clarification. Or, c'est de cette dernière thèse dont s'inspire le shivaïsme du Cachemire, et non de celle des Bouddhistes ! Pour Utpaladeva et Abhinavagupta, en effet, la pensée n'est que l'explicitation de la perception du premier instant. Et toute perception est en réalité un raisonnement, même si celui-ci est trop rapide pour qu'on puisse en avoir conscience, "comme lorsqu'une aiguille transperce cent feuilles collées ensemble". Il n'y a entre ces deux formes de connaissance qu'une différence de degré, et non pas de nature. De même, l'action n'est que le prolongement de la connaissance.

 

Autrement dit, non seulement M. Baret fait dire à Abhinavagupta quelque chose qu'il ne dit pas, mais en plus il lui fait professer la thèse qu'Abhinavagupta réfute !

 

Pourquoi opposer ainsi pensée et perception, dans un enseignement qui se veut pourtant "libre" de tout dualisme du type corps-esprit ? Si le tantrisme intègre les émotions et les sensations dans sa démarche spirituelle, pourquoi donc n'intégrerait-il pas également la pensée ? Abhinavagupta me semble plus tolérant et ouvert à toutes les approches possibles, à l'image du Vijnâna Bhairava Tantra.

 

En outre, il est regrettable que l'auteur ne cite jamais les sources ni les traducteurs des extraits des textes sanskrits ou arabes invoqués pourtant à chaque instant, ainsi que d'autres inexactitudes sur les doctrines du shivaïsme du Cachemire. D'ailleurs, Eric Baret semble en avoir eu conscience, lorsqu'il se démarque, avec un certain mépris, des savants, des traducteurs et autres "universitaires". Il laisse à d'autres ce genre de travail "anecdotique", pour ne se consacrer qu'à "l'essentiel".

 

Enfin, on peut se demander de quels textes du corpus cachemirien M. Baret tire les idées selon lequelles il ne faut pas manger avant midi, manger des céréales crues trempées dans l'eau, etc. Bien sûr, chacun à le droit d'interpréter ces textes à sa guise. Mais alors, ayons l'honnêteté de le reconnaître. Être un adepte enseignant le shivaïsme du Cachemire, ou bien s'inspirer de ses textes (quand ils sont traduits): il faut choisir. Ces deux attitudes ne sont peut-être pas également gratifiantes en apparence, mais pourquoi s'embarrasser de ce genre de détail "anecdotique", au lieu de se consacrer enfin à "l'essentiel", c'est-à-dire au dialogue avec les autres, fut-ce à travers leurs oeuvres ?

PS du 1 er décembre 2008 : suite à plusieurs réactions de lecteurs, je tiens à préciser que malgré ces critiques assez franches, le "yoga du Cachemire" est incontestablement d'une immense richesse. Il n'est donc pas concerné par ces remarques. Je trouve seulement qu'il est dommage qu'Eric Baret n'exprime pas à l'égard de la philosophie - dont celle d'Abhinavagupta - une opinion légèrement plus nuancée. Le yoga du Cachemire me paraît profondément fidèle à Abhinavagupta. Par contre, je ne comprend pas pourquoi il faudrait exclure la philosophie - et donc la philosophie de la Reconnaissance. L'écho des paroles insondables d'Eric baret n'y perdrait aucune profondeur. La perception est un discours. La pensée est un ressenti.

17:45 Écrit par David Dubois dans Tantrisme | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : yoga, cachemire, almora, eric baret, jean klein |  Facebook |

19/11/2005

Quel rapport entre connaissance discursive et connaissance intuitive ?

Je reprends ici, par commodité, l'échange à propos de la connaissance libératrice commencé il y a quelques jours.
 
En disant que "la Reconnaissance est une pensée", je voulais simplement dire qu'il n'y a pas un gouffre insondable entre la connaissance discursive (par mots et concepts) d'un côté, et la connaissance parfaite, intégrale, de l'autre. Il n'y a que des différences de degrés. En effet, la connaissance intuitive contient en elle-même tous les concepts possibles, mais à l'état subtil. A l'inverse, aucune pensée conceptuelle ne serait possible si elle n'était le prolongement d'une connaissance intuitive, en prise avec l'Etre.
 
Et je suis tout à fait d'accord avec Iboga pour dire que cette intelligence intuitive se dévoile en sa nudité entre deux pensées, deux perceptions, entre l'expiration et l'inspiration, etc. Et cela, même si l'on en a pas conscience ordinairement.
 
La connaissance discursive est le déploiement dans le temps et l'espace de la connaissance éternelle. Car cette dernière précontient en elle-même toutes les connaissances, un peu comme un programme compressé. Connaissance discursive et connaisssance directe sont un seul et même acte de connaissance : la conscience, la Déesse. C'est seulement du point de vue de la connaissance discursive, justement, que ces deux plans peuvent paraître totalement étrangers l'un à l'autre.
 
Shiva choisit de ne connaître que certains aspects de lui-même, grâce aux phonèmes, aux mots et aux phrases, selon son bon plaisir. Et rien n'empêche d'aller des mots à leur sens, puis vers une connaissance de plus en plus intégrale. Les mots ne sont pas une illusion à écarter. Ils sont la manifestation fragementée d'une connaissance unique. A partir d'eux, on peut ainsi remonter jusqu'à la Déesse Parole, jusqu'à la source des mots. C'est du moins ce que propose la Reconnaissance, mais aussi le Bouddhisme Théravâda et l'Advaita védânta de Shankara. On médite d'abord pour calmer le mental, puis on réflechit et enfin on re-trouve cette connaissance absolue qui est depuis toujours le coeur de tous les êtres, juste Ici.

15:10 Écrit par David Dubois dans Reconnaissance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : pratyabhijna, tantra, yoga, shankara, abhinavagupta |  Facebook |